Au jardin, à sept heures.
Réveillé et levé à six heures. Il faisait 26,5° au salon et 18,3° à l’extérieur quand je suis descendu. Il y a bien longtemps que la température n’était pas repassée sous les 20°. J’ai senti la fraîcheur, dans la nuit, et j’ai même dû me couvrir vers le matin.
Cette nuit j’ai regardé After Hours de Scorsese. Ce qui m’a donné envie de revoir ce film, c’est une scène aperçue en passant sur Facebook, la scène du commencement, dans laquelle Paul Hackett lit Tropique du Cancer, face à Marcy Franklin, dans un bar. La découverte des livres d’Henry Miller, planqués dans le haut du placard de la chambre de ma sœur, avait donné le coup d’envoi de ma recherche frénétique des scènes érotiques glissées entre les pages des livres. After Hours, c’est 1985, et c’est aussi une période à laquelle Christine et moi allions beaucoup au cinéma (Prénom Carmen, E la nave va, etc.). Mais c’est surtout la période à laquelle elle s’est transformée. Nous avions vécu dans une forme de marginalité, depuis 1974, et je crois qu’elle en avait assez, même si nous n’abordions pas ce sujet explicitement. Je la voyais avec ébahissement acheter des manteaux de femme tout à fait classiques, et même un peu mémère, des chaussures de dame, des tailleurs, elle qui avait toujours porté des vestes en jean avec des têtes d’indien dessinées au dos, des T-shirts transparents qu’elle portait sans soutien-gorge, des shorts et des jeans qui mettaient en valeur son cul de déesse, enfin, toute la garde-robe sans robes des filles de cette époque, en tout cas de celles qui refusaient de rentrer dans le rang, de celles qui disaient merde aux bourgeois, et qui en plus avaient un corps qui méritait d’être montré, dieu sait ! — je n’ai jamais rencontré depuis une fille avec une peau comme la sienne. Bref, ma Christine s’embourgeoisait à vue d’œil, et même goulûment, avec volupté et maladresse, comme si elle voulait rattraper le temps perdu. Je voyais bien que je l’agaçais, à rester encore dans l’effusion lyrique des années passées, à ne pas vouloir abandonner trop vite ma dépouille de rebelle ; mais c’est que j’avais dix ans de moins qu’elle et que je n’en avais pas encore assez profité. Nous étions un peu déphasés et ce déphasage ajoutait au désir brutal qu’elle m’inspirait. Tu veux devenir une bourgeoise ? À la bonne heure, tu m’excites encore plus : j’avais deux femmes pour le prix d’une. Elle avait un besoin étonnant de « respectabilité » (étonnant parce qu’il semblait émaner d’une Christine que je découvrais, que je voyais littéralement sortir de l’autre), un mot qu’on ne prononçait qu’avec mépris dans ces années-là. Ce n’était plus une fille, c’était une femme, et presque une dame ; ce n’était plus une Française, c’était une Parisienne, elle qui avait toujours vécu en province et qui n’était montée à Paris que parce que je l’avais suppliée de m’y rejoindre. On ne soupçonne jamais que nos désirs se retournent toujours contre nous quand ils arrivent à leur plein mûrissement, quand ils rencontrent dans l’autre quelque chose qu’on n’avait pas deviné et que cet autre ne pressentait pas. Le désir est un animal extrêmement souple, qui s’adapte aux circonstances avec une intelligence effrayante. Le cinéma, la lecture, le théâtre, l’art et les expositions, les concerts, le Japon (elle apprenait le japonais), la danse et la musique balinaises, Christine dévorait tout avec un appétit qui ne faiblissait pas, depuis que nous nous étions installés en 1978 dans le petit trois pièces de la rue Joseph de Maistre. Sa fringale m’impressionnait, moi qui étais resté un dilettante, un amateur en tout. Elle mettait les bouchées doubles pour mordre dans tout ce qui passait à sa portée : c’était sa manière de découvrir Paris, de s’y faire une place, de déployer son être en toutes directions. Elle mettait les bouchées doubles également dans son appétit pour les hommes (un seul lui suffisait rarement), ce qui m’arrangeait un peu moins, mais il n’était pas question de prendre prétexte de ses lubies ou de ma jalousie pour me passer d’elle. Elle s’était même mise en tête de devenir musicienne, elle qui n’avait pour cet art que peu de dons. J’avais laissé mon piano droit dans l’appartement, quand j’avais emménagé en Bourgogne et que j’avais récupéré le quart de queue que nous avions à Rumilly, et je la voyais travailler le piano avec un sentiment étrange, mi-sceptique, mi-admiratif. Son corps et sa présence de danseuse n’étaient visiblement pas faits pour l’instrument, mais même là elle montrait une faculté d’adaptation qui me donnait une leçon. Elle était dans l’urgence alors que je prenais tout mon temps. Je ne comprenais pas exactement où elle voulait en venir, mais je voyais bien que son corps se multipliait. Elle avait le feu au cul et à l’esprit. Elle entamait sa mue et c’était un spectacle extraordinaire. Elle est ensuite devenue sous-directrice d’un grand conservatoire de la région parisienne, ce qui pour moi était une faute de goût impardonnable. J’avais tort.
Depuis dix ans, la vie dans cette maison consiste en deux choses, essentiellement : l’hiver, essayer de repasser au-dessus des treize degrés ; l’été, tenter de repasser au-dessous des vingt-sept degrés. Ce matin, j’ai compris que 19° était ma température idéale, l’axe autour duquel ma vie affective et sensible fait des sinusoïdes.
Passion, Prénom Carmen, Je vous salue Marie : la trilogie du sublime. Passion et Prénom Carmen, c’était encore Christine. Je vous salue Marie, c’était déjà Céline. Le retour en piqué du catholicisme, c’est-à-dire la découverte émerveillée de ce qui me crevait les yeux sans que je le voie, la lettre volée, le mystère des origines. Peinture, musique, religion, virginité. Céline était la première vierge que je rencontrais, vierge à tous les sens du mot. Légère, gracieuse, gentille. Je lis dans une interview qu’elle a donnée : « J'adore Jean-Sébastien Bach, et je pense qu'il a atteint une sorte d'absolu, de pureté que je recherche moi aussi lorsque je crée » et je suis heureux de voir que notre passion commune pour Bach n’a pas disparu, chez elle. J’en suis d’autant plus heureux que je constate, en lisant cette interview, que la liberté que j’avais dès l’origine sentie en elle est toujours son maître-mot.
After Hours n’est pas un très bon film, du moins à mon goût, et je me demande aujourd’hui pourquoi Christine était tellement avide de le voir. Marcy s’est suicidée aux barbituriques, elle cachait sous sa robe des griffures, ou des brûlures, son amie Kiki collait des billets de vingt dollars sur ses sculptures et aimait se faire masser, Paul est à la fin du film transformé en statue, il n’aura rencontré que des folles et des marginales, avant d’être rendu à sa petite vie. Hum…