jeudi 13 août 2026

Aube [journal]

 

Mercredi 12 août 2026, soir. 

Il y aura donc eu deux aubes aujourd’hui 12 août 2026, la deuxième à peu près au moment où je monte à l’étage sans avoir vu le miracle que tout le monde attend, l’exacte superposition des deux astres et l’occultation de celui qui s’en donne à cœur joie depuis deux mois, nous rappelant tout son pouvoir, au cas où quelques-uns en douteraient encore. Et comme je suis bête et discipliné, je rouvre ce journal d’aube. Les bégaiements ne me font pas peur. Ces deux-là se donnant rendez-vous tous les 25 ans environ, leurs retrouvailles déplacent une foule qui ne tremble même plus devant ce qui la dépasse. Personne, j’imagine, pour s’inquiéter de la possible disparition définitive de notre bonne étoile… L’amusant est que cette deuxième aube de la journée coïncide presque exactement avec le crépuscule, de sorte qu’on ne sait plus très bien si le coq doit chanter ou la boucler. En tout cas, c’est bien silencieux, on devine que tout le monde est occupé à lever le nez en l’air, muni de ses lunettes en carton et d’un verre de Coca. 

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Jeudi 13 août 2026, au jardin, six heures et quart. 27,1° au salon, 19,6° à l’extérieur.

Réveillé et levé à six heures. Les grands bruits des machines agricoles sont de retour, dès quatre heures du matin. Les aubes ne sont plus ce qu’elles étaient. 

Pas de miracle, hier soir, ni de grand déraillement, ni de sécession. Une banale soirée d’août, bien chaude, bien morne. Ce n’était toujours pas le Grand Soir et le soleil est toujours là, ce matin, qui envoie ses éclaireurs roses entourer le grand cyprès comme si de rien n’était. En somme il ne s’est rien passé. Il ne se passe jamais rien. 

En lisant le Saint-Marsan de Lafourcade, je pense à mon frère aîné, qui m’expliquait, mi-goguenard mi-méprisant, la dernière fois que je l’ai vu, que j’étais un loseur, que je ne saurai jamais m’y prendre, qu’il aurait pu m’introduire chez Grasset si j’avais enfin voulu me conduire normalement, c’est-à-dire gagner de la thune, faire comme tout le monde, quoi. Il avait même un pitch, pour moi, une histoire géniale que je n’avais plus qu’à rédiger vite fait pour en faire un best-seller qu’il serait heureux et fier d’avoir suscité. Je n’avais qu’un mot à dire, comme on dit dans les films, et à moi la gloire et les pépètes. Le mot est resté coincé dans ma gorge, ainsi que quelques autres. Plutôt les glaires que la gloire. Et je pense au désespoir de mon pauvre père, le désespoir qui l’a pris d’avoir engendré des ratés, des ratés de son point de vue, c’est-à-dire des incultes qui n’avaient même pas leur bac alors que lui s’était fait tout seul dans des circonstances autrement difficiles, ah oui, autrement difficiles. À part ma sœur, la seule fille de la famille, nous l’avions tous déçu, sacrément déçu. J’ai déçu mon frère aîné, moi aussi, mais il le savait, il l’a toujours su, que j’étais un minable, donc je ne pense pas avoir dérogé, j’ai seulement fait ce qui était prévu dans le code. Je suis très légaliste, comme garçon, plus obéissant qu’on le croit. Je ne déteste pas la soumission. 

Isabelle et Jean croient en leur amour, bien qu'il s'agisse d'un amour défendu, car Isabelle est mariée, et ce couple lutte pour préserver un espoir, une raison de vivre, envers et contre tous (et surtout l'annonce du sage Anzevui, l’herboriste). Et si le soleil ne revenait pas, eh bien, c’est raté, il est revenu sagement, comme un employé modèle qui chaque matin va au turbin, sans rechigner, sans ménager sa peine. Il a juste fait un peu sa crise hier soir parce qu’il avait un coup dans le nez, mais ça va, il est tranquille pour un bon moment, vous pouvez me croire, on peut dormir sur ses deux oreilles, Isabelle et Jean vont devoir trouver autre chose pour justifier leurs coucheries. Je le vois, je l’ai en face de moi, le soleil, il est gentil comme tout, pas sournois pour un sou. On peut compter dessus, je vous dis. C’est pas comme les fils du père, tous ces tire-au-flanc qui ont sacrément déconné, à faire des gosses quand ils étaient encore au lycée, et ça encore, c’était pas le pire… C’est oublié, tout ça ? Il a suffi d’une nuit pour que tout soit oublié, pardonné ! Ça n’a même pas existé, ce ne sera consigné nulle part, rassurez-vous. La grande histoire ne retiendra que l’inauguration de Brasilia, en 1960, et l’attentat du Petit-Clamart, deux ans plus tard, et puis peut-être les frasques de Cohn-Bendit ou d’Alain Geismar. Peut-être aussi la fellation administrée à Bill par Monica. 

« Son sourire matinal était une aube blême encore teinte de l'horreur nocturne. » Depuis que je suis enfant, l’aube m’impressionne, m’attire et me terrorise. Qu’il existe un département de l’Aube, aussi. Ils sont forts, ces Français ! Toujours à tout mélanger. Les départements, les noms, les moments de la journée, les idées, les rivières, les vêtements… … « Tout ce qui commence a une vertu qui ne se retrouve jamais plus. » Les commencements, l’attaque d’un mouvement de quatuor (je pense au deuxième de l’opus 59 de Beethoven, deux accords, tchak !), la blancheur qui perce les ténèbres, l’obstination à vivre, à repartir quand-même alors qu’on sait bien que ça n’en vaut pas la peine, qu’on n’arrivera pas au but qu’on s’est fixé ou à celui que le père avait en tête quand il a fondé une famille. À l’attaque ! Vas-y, fonce, va te faire trouer la peau, va te prendre un vent, va te ridiculiser, encore et encore. Demain est un autre jour, mais c’est toujours le même, la même histoire qui recommence éternellement, elle ne changera pas, ne te fais pas d’illusions, elle sera toujours aussi décevante, aussi incomplète et mal fichue, même si Isabelle et Jean doivent y croire, et même toi, par instants, tu y crois, avoue. Oui, j’avoue.