Au jardin, à six heures vingt.
Réveillé et levé à cinq heures et demie. Il faisait 27,2° au salon et 20,4° à l’extérieur quand je suis descendu. Presque pas de moteur, ce matin, pas de ces foutues bagnoles qui, même si elles passent au loin, comme la rumeur du monde, nous gâchent un peu l’aube. Les cons dorment encore ; c’est aussi pour ça qu’il faut se lever tôt.
Quand on tient un journal, il y a tous ces sujets qu’on laisse dans des tiroirs, soit que ce n’est pas le bon moment pour en parler, soit qu’on ne peut pas en parler, soit qu’on ne sait pas comment on peut en rendre compte. Ce sont bien sûr ceux qui nous semblent les plus précieux, ceux qui nous constituent réellement. Les tiroirs resteront parfois fermés pour toujours, on le sait, et la plupart du temps disparaîtront à tout jamais dans le fatras des tiroirs fermés accumulés dans le cimetière des tiroirs fermés. Toute une galaxie de tiroirs fermés qui sont en orbite autour de nous, très haut dans le ciel.
La lecture de Lafourcade m’a naturellement ramené à Irène, comment en irait-il autrement. Je me demande toujours si elle fait semblant de ne pas comprendre ou si vraiment elle ne comprend rien. C’est un grand mystère. Elle me fait penser à la mère du narrateur de Saint-Marsan, ce qui, dans le contexte qui est le mien, est plutôt cocasse. Voilà encore un tiroir qu’on referme vite, alors qu’il serait sans doute l’un des plus intéressants à vider sur la table. Éclipse sur éclipse. Silence sur silence. Les questions et les réponses se croisent sans se reconnaître dans les couloirs du Temps. Qui va là ?
Ciel bleu avec de jolis petits nuages roses et gris en accumulations douces, qui, je ne sais pourquoi, me fait penser à la deuxième symphonie de chambre de Schoenberg, le mouvement rapide, con fuoco. Les nuages ont d’autres soucis que les nôtres, d’autres raisons d’aller et venir au-dessus de nos têtes, même s’ils ont vu des courses landaises et des tuades par centaines, des couples incertains dans les montagnes, qui se tiennent par la main, et la femme qui dit : « Il ne faut pas en parler : c’est des bêtises », ou peut-être l’homme. Les nuages ont déjà tout vu mille fois, il est inutile de leur raconter des histoires, rien de nouveau sous les nuages, mais quand même, ils ont eux aussi leurs raisons, leurs désirs et leurs lois que nous on ne connaît pas, alors on les regarde comme si c’était du décor, une gentille flatterie pour nous qui ne savons rien, qui avançons dans le noir bitumé de l’existence.
Ça sent bon, ce matin. Il a un peu plu, hier-soir. « C’est à nous, les femmes, de nous faire belle, ça encouragera le beau temps. (…) Jeanne Émery avait pris son centimètre. Isabelle a ôté son corsage. » Voilà encore un de ces mots qui me faisaient ouvrir les livres, dans l’enfance. Le corps sage, tu parles… Allons-y voir, plutôt que de se fier aux mots des autres, à leurs mensonges si bêtes, si petits, ces mensonges qui nous humilient par leur bêtise, par leur côté bricolé, au rabais. Arrête de me prendre pour un con, veux-tu ! La parole sert d’abord à mentir, à cacher, à ensevelir, ce n’est pas un scoop que je vous livre. Elle recouvre les corps comme la poussière que ceux-là seront bientôt quand ils auront fini de mentir, quand ils auront retrouvé leur vérité biologique, qu’ils retourneront dans la grande voie de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, des bactéries aux étoiles, quand ils nourriront autre chose qu’eux-mêmes. Mais cette parole est si pauvre, si prévisible ; on a le droit d’espérer mieux, tout de même ! On espérait mieux, on avait d’autres ambitions, ou d’autres désirs, plus originaux, me semble-t-il, ou moins banals, moins carcéraux. Bon…
« La photo est pleine, saturée de détails inévitables — et pas le haïku —, mais je dirais que dans l’une et l’autre, dans la photo et le haïku, tout est donné tout de suite. » Les “détails inévitables” de la photographie, on les voit dans les visages, qui eux aussi se donnent tout de suite en totalité. C’est même exactement ça, un visage, c’est une surface qui se donne tout de suite en totalité, qui se laisse lire, qui est sans défenses. C’est ce qui rend le mensonge si incompréhensible, ou si décevant, alors que le visage a déjà tout dit, qui persiste à vouloir nous montrer une figure dont on voit bien qu’elle ne colle pas avec celle qui se donne à nous, avec les instants, avec le lac souterrain qui est toujours là. « — Oh ! Augustin, est-ce que tu es muet ? ou bien est-ce que tu ne m’entends pas ? » Elle s’impatiente, Isabelle. Elle veut aller chercher le soleil, mais il ne comprend pas. « Est-ce qu’on est si loin l’un de l’autre en même temps qu’on est si près ? » Faire revenir le soleil, rien que ça… Le soleil est dans un tiroir fermé, là-haut, quelque part, on ne le voit plus, et bientôt il fera froid, très froid. « Jean se lève. Il s’approche d’Isabelle : — Seulement, Isabelle, parce qu’on s’entend bien entre nous, est-ce que tu me donnes quelque chose ? Elle dit : — Quoi ? — Oh ! dit-il, veux-tu ? sur le front. »