Au jardin, six heures et demie.
Réveillé et levé à six heures. 27,4° au salon, et 21° à l’extérieur. Il a fait très chaud, cette nuit, très lourd. Pas d’air jusqu’à cinq heures du matin, et le nez bouché par-dessus le marché. Pas beaucoup dormi.
Pourquoi se lever à l’aube ? Est-ce, comme l’écrit René Daumal, parce que « chaque fois que l’aube paraît, le mystère est là tout entier » ? C’est d’abord pour moi une revanche sur l’hiver et mes levers à une heure de l’après-midi, à ces longues nuits de cauchemar où l’insomnie me tenait au bord du suicide un jour sur deux, où le Xanax et les somnifères étaient mes seuls amis, peu fiables et capricieux. Et puis les retrouvailles avec le journal, avec la paix du journal, avec le pur moment qu’il sait circonscrire, préserver. Je tiens ce journal pour voir ce qui va arriver au moment où il s’écrit, pour ne pas perdre tout à fait le lien avec le mystère. Je ne sais jamais à l’avance de quoi il sera question dans ces quelques pages, et j’ai parfois le sentiment que les phrases arrivent du coin est du jardin, du cyprès, de la trouée dans les arbres, qu’elles arrivent portées par la lumière naissante. J’y tiens, à cette croyance, je l’ai retrouvée et je ne veux pas l’abandonner. Plus tard, on est trop réveillé, on est à nouveau trop dans la vie qui se vit elle-même pour que les traces du mystère soient encore visibles.
Le roman de Lafourcade est très beau. Très touchant. Il m’a même bouleversé, en plusieurs endroits. J’avais déposé hier cette citation sur Facebook : « L’humiliation, je la reconnais de loin, je connais son visage : c’est elle qui a écrit mes livres, choisi mes amours, structuré ma vie, avec la déception, et la défaite, et la frustration, certes, ses voisines, qui les ont bien peuplés aussi, qui ont occupé quelques pièces dans cette vaste maison – mais je crois que l’humiliation m’aura suivi de plus près encore, m’aura été la plus fidèle » qui a évidemment donné lieu aux habituels smileys pleurnichards. Je ne connais rien de plus insupportable que ces pseudo-lecteurs qui s’apitoient sur le sort d’un auteur, de plus obscène et de plus bête. « Qui voudrait savoir qui je suis devrait partir de ces humiliations premières, et ne pas négliger l’inconfiance que ces vexations ont pu développer chez moi ; sans doute ai-je tenté d’en limiter les effets par des prétentions intellectuelles et littéraires qui semblent se révéler bien supérieures à mes dons, puisque mes études ne m’ont pas mené bien haut, ni mes manuscrits bien loin. Or, si raté que je sois, médiocre jusque dans ma banalité, j’ai toujours tenté de chercher, dans la lucidité, dans le refus d’être dupe de mon naufrage, la bouée ultime qui m’empêche de me noyer tout à fait ; et j’en ai tiré un peu de consistance. Finalement, il m’est apparu que le principal de ma vie se constituant autour d’un vaste ratage, il ne me déplairait peut-être pas d’y vivre ; cette ambition déroutée réconcilierait l’envie des débuts et l’échec de la fin. » Et aussi : « Je ne remercierai jamais assez le Ciel de m’avoir fait naître intolérant. C’est l’intolérance qui m’a sauvé, l’intolérance et les préjugés : je me les suis seringués contre les autres, contre la foule, et notamment la foule des bonnes femmes, contre toutes ces saliveuses et leurs bavardages de pécuchères. » Et pour finir : « Le bavardage, c’est la musique de la foule. Pour y échapper, il faut être très intolérant ; en devenant de plus en plus intolérant, on est de plus en plus seul, donc de plus en plus libre, car il n’y a qu’une liberté, c’est la solitude, et il n’y a qu’une seule race faite pour la liberté et la solitude, ce n’est pas celle des bonnes femmes, c’est celle des artistes. » Il y a vraiment de très belles pages. Il y a incontestablement une voix.
Sa mère lui dit : « Et tu as vu comme c’est bien écrit... », en parlant des Coutures du cœur, un de ces romans sentimentaux qu’on n’ouvre jamais, pas plus qu’on ne lit des revues pornographiques ou qu’on ne regarde sous les jupes de sa sœur. Le « je pouvais lire ses livres, elle ne pourrait pas comprendre les miens » est l’une des plus belles choses que j’aie lues depuis longtemps.
La vie qui se vit elle-même me terrorise, cette espèce de tapis roulant sur lequel on prend place machinalement, qui nous fait avancer sans mouvement, ou d’un mouvement synchrone aux autres, ce qui revient au même, c’est vraiment la mort dans la vie, la vie dévitalisée, la vie de la machine biologique qui s’achemine tranquillement vers son terme, sans y être, oreilles et yeux fermés, tout entière tournée vers le soi-même qui se consume dans un perpétuel rétrécissement, dans un invincible assèchement conduisant à la poudre qui nourrira la terre. Si c’est pour ça qu’on nous a mis ici-bas, ce n’est pas la peine. Si c’est pour participer à la musique de la foule comme la cent-millième fourmi de la colonie pénitentiaire, à quoi bon porter un nom, à quoi bon des cordes vocales ? Il faut être très intolérant, oui, je ne peux pas ne pas comprendre.
Quand nous avions écrit à quatre mains le Conversation avec Bruno Lafourcade, en 2018, je lui avais parlé d’un de mes compositeurs préférés, Maurice Ohana, qui a composé Si le jour paraît, une suite de sept pièces pour guitare à dix cordes, écrite entre 1963 et 1964. Le titre fait référence à une gravure de Goya, numéro 71 de la série Los Caprichos (Goya a utilisé l'eau-forte, l'aquatinte brunie et la pointe sèche). Mais il faut que chacun de ces sept morceaux soient nommés : Temple, Enueg, Maya-Marsya, 20 avril (Planh), La chevelure de Bérénice, Jeu des quatre vents, Aube. Si le jour paraît de Maurice Ohana fait partie de ce que j’appelle mes musiques de Résurrection. Je sais que je peux y revenir quand j’ai besoin de renaître. L’entrée se fait par le Temple et la sortie par l’Aube. J’avais dix-huit ans quand j’ai rencontré cette musique par l’intermédiaire de mon ami Octave Agobert qui les jouait et qui m’a fait aimer l’œuvre de Maurice Ohana et ses tiers de ton. C’est à la même époque que j’ai lu Et si le jour ne revenait pas, de Ramuz.
« Si le jour point, allons-nous en », disent les sorcières, ces jolies sorcières que nous aimions tant. « Que restait-il, trente ans plus tard, de Bernard et de moi qui, adolescents, avions en commun d’être fous de solitude ? »
