Au jardin, à six heures moins vingt.
Réveillé (si l’on peut dire, puisque c’est le cinquième ou sixième éveil d’une nuit martyrisée par la vessie) à cinq heures et levé à cinq heures vingt. Il faisait 27,1° au salon et 20,8° à l’extérieur quand je suis descendu. La nuit est sans lune mais les étoiles sont visibles. Le jour point, à peine, minuscule, très localisé à l’est du jardin.
Rêves très désagréables. Nous étions enlevés et retenus prisonniers par une bande de racailles qui nous torturaient avec la sauvagerie narquoise et bête qui les caractérise, dans un village dont ils étaient plus ou moins les maîtres. Aventures diverses et conséquences, ensuite, que je n’ai guère envie de raconter (visite dans l’échoppe d’un luthier que je trouve très désagréable ; je le suis encore plus que lui) …
Cet écran allumé que je dois fixer pour écrire me gâche le lever du jour. Lever les yeux, oui, mais si je lève les yeux, je n’écris plus…
Raymond m’a un peu fichu la trouille, hier, alors que je lui parlais des battements à l’oreille gauche. Mais je n’ai pas envie de m’occuper de ça. J’ai d’autres soucis plus urgents. Chacun son tour, faites la queue, comme tout le monde !
Y m’a fait crever de rire, hier matin, en me racontant comme seul il sait le faire quelques épisodes de la soirée à Avezan. Comme j’envie son œil et sa verve, la distance qu’il sait prendre avec les choses mais qui ne nuit jamais à sa sensibilité ! Il est à la fois très mûr et très enfantin, et il enfonce son regard comme un coin dans tous les murs qu’il rencontre, où qu’il se trouve. C’est un guerrier.
Commencé Saint Marsan, de Lafourcade, et aussi Un bon jour pour mourir, de Jim Harrison car j’ai craint un peu, je le confesse, de m’ennuyer dans le roman du Français. Il a beaucoup de talent et il est très agréable à lire, mais ses livres sont toujours pointés sur la même cible. Elle le mérite amplement, certes, mais je crois qu’on a compris. « La mort seule protège de la mort. » Pour l’Américain, il s’agit d’une découverte, et j’ai grand besoin de lire des proses dépaysantes, dont je ne me dis pas immédiatement que je sais où elles vont. L’important est de trouver des auteurs qui vont ailleurs. Car on étouffe !
Ce soir je ne pourrai pas regarder l’éclipse de soleil car je n’ai pas les lunettes ad hoc. Je me souviens encore de celle de 1999, dans le jardin, à Rumilly, avec Géraldine et Babeth. Le saros est un peu large : certains rendez-vous prennent tout leur temps, on le sait. Pour ceux qui vont aller chercher dans le dictionnaire (c’est-à-dire sur Google, puisque plus personne n’ouvre jamais un dictionnaire) la signification d’un « saros », ils vont tomber sur la formule désormais consacrée : « C’est quoi un saros ? » adressée par un bébé aux autres bébés qui ont colonisé la Terre. Il n’y a plus que des bébés (et des ados), puisqu’il n’y a plus d’enfance, et que la vieillesse est une tare dont il faut venir à bout par tous les moyens.
Sur Facebook, quelqu’un écrit : « Georges de La Fuly n’aime pas mon humour ». Je n’avais pas remarqué qu’il avait de l’humour. L’humour est avec la campagne la chose la plus sinistrée, de nos jours. D’ailleurs, on n’habite plus « à la campagne », mais « en campagne », ce qui suffirait à nous la faire fuir, si nous en avions les moyens.
Apparition : Une grande femme passe d’un bon pas dans le jardin de Catherine, accompagnée d’un chien. Ils sont complètement silencieux l’un et l’autre et se détachent à peine de la végétation. Va-t-elle chercher des œufs pour le petit déjeuner ?
Comme toujours, je suis injuste, et trop pressé. Les chapitres suivant les deux que j’avais d’abord lus du roman de Lafourcade sont différents de ce que j’imaginais. « Ce que j’aurais pu écrire n’aurait sans doute pu être lu dans une église, devant un cercueil. » C’est pourtant ce que j’ai fait, moi, et je n’en reviens toujours pas, du culot qui fut le mien, car ce que j’avais écrit était très violent, et j’avais face à moi tous ceux dont je parlais. Qu’est-ce qui m’a donné le sentiment que j’avais le droit de parler ainsi, d’être le porte-parole d’une morte, ou son vengeur démasqué ? Ce n’était même pas du culot, c’était une force dont je ne savais pas être capable, une force venue d’on ne sait où. Je n’ai pas bafouillé, je suis allé droit au but, et j’ai eu la surprise, à la fin de l’office, qu’on vienne me demander une copie du texte que j’avais lu, dont un de mes frères me dit même — lui qui déteste tout ce que j’écris — que c’était « excessivement beau » ; je n’ai pas oublié cet adverbe. Seule alliée, dans l’assistance, Raphaële, digne et belle, courageuse, qui était venue de loin pour que je ne sois pas seul face à l’adversité. À quoi ressemblerait le texte que j’écrirais aujourd’hui, si je me trouvais dans la même situation qu’en juillet 2003, après ce long dialogue silencieux entre elle et moi ? Comment poser sa voix sur un deuil comme celui-ci, dès lors que le temps a transformé de fond en comble l’émotion, l’a mélangée de tellement d’alluvions qu’il était impossible alors de prévoir ou d’imaginer ? On voudrait retourner à la source de la douleur, pour savoir si on n’a pas rêvé, si on n’a pas joué à souffrir, si les autres et la situation ne nous ont pas acculé dans une posture forcée, obligée, écrite d’avance, mais on sait que c’est impossible et que nos angoisses présentes vont bien vite tracer une autre route, dès qu’on fermera l’ordinateur. Les morts voient tout, entendent tout, on ne peut pas tricher avec eux. Il est inutile de lancer la ligne plus loin que nos forces le permettent, l’envergure est très exactement mesurée, archivée, consignée. On sait. Ils savent. Nous savons, eux et nous, à quelle distance de la vérité nous nous trouvons.
Tous les 223 mois synodiques, nous retrouvons la configuration qui nous est propre, la distance singulière qui nous sépare des autres, qui nous les fait entendre ou qui les rend invisibles. C’est notre timbre, notre signature, notre empreinte existentielle, et c’est un point d’équilibre qui est aussitôt dépassé et oublié. On en a à peine conscience, mais il donne à notre présence au monde un rythme unique. Pulsation lente et profonde qui nous amène brièvement à la surface pour y prendre un peu de lumière. Tout juste paraît-on sur le seuil qu’on s’éclipse déjà.