dimanche 31 août 2025

Paires de claques



La Môme aimait donner des paires de claques. Elle a dû en donner à Marcel le cogneur. Il lui faisait tourner la tête. Qu'est-ce qu'ils étaient bien, tous les deux. Je préfère les paires de claques aux petites mochetés manucurées. Pourtant je vous ai frôlé quand vous passiez hier. Vous marchiez en vainqueur au bras d'une demoiselle. Mon Dieu ! Qu'elle était belle, j'en ai froid dans le cœur. L'amour, ça fait pleurer. On en devient méchant. Allez venez, Milord, laissez-vous faire. Je vous connais. On a eu toutes les chances et on n'en a rien fait, mais le jour n'est pas encore fini. 

C'est stupéfiant. Il y a un degré de folie et de bêtise inutiles qui augmente à vue d'œil, autour de nous. C'est ça, qui monte à la vitesse d'un cheval au galop, pas le niveau des mers ni celui des écoliers. Et si ce n'était que sur les réseaux sociaux ou dans la vie sociale, on s'en ficherait, mais les digues entre vie privée et vie publique sont rompues, depuis le tsunami des écrans. Pourtant, c'est surtout l'inutilité de tout cela qui étonne. À quoi ça sert…

Il ne suffit pas d'avoir la bouche en cœur et les mains manucurées pour éviter la laideur. Certaines goujateries sont impardonnables. Des choses qu'on a même honte de raconter à nos amis ; lorsqu'on est victime de ces mochetés, le réflexe naturel de ceux à qui on en parle est de se dire qu'on l'a un peu mérité (et ce n'est pas complètement faux, bien sûr). Mais quand-même, on en a le souffle coupé. Et on reste là, avec ce machin en travers du larynx, qui ne passe pas, qui va s'ajouter à toutes les autres choses qui ont eu du mal à voyager tranquillement dans les boyaux. C'est ça, une relation amoureuse, même émérite, c'est une accumulation différée et intempestive d'alluvions abandonnées n'importe comment en travers du chemin de roses esquissé.

Un ami m'écrivait il y a quelques jours : « Il faut être méchant, c’est terrible. Chaque fois que l’on a essayé d’être gentil bien qu’on aurait pu faire un autre choix étant donné les gestes des autres, on se rend compte qu’on a eu tort. Il est très rare que l’inverse soit démontré. » C'est systématique : la gentillesse, la patience, l'indulgence envers la connerie sont toujours mal récompensées et se retournent contre ceux qui en font preuve, et toujours au moment où ils s'y attendent le moins, toujours au moment le plus improbable — ce qui rend la morsure et la fureur qui monte en nous si dévastatrices. Il faudrait toujours être méchant, préventivement, mais on deviendrait aussi con que la lune montrée du doigt. 

Donner, en pure perte… On pense que c'est la bonne voie, ou la bonne vie, qu'il en reste toujours quelque chose, le sel, ou l'or… Tu parles ! On donne à des connes qui ne savent même pas de quoi il s'agit, qui n'ont pas la plus petite idée de la joie qu'il y a à donner, vautrées dans leur image, les fesses bien tassées ronflantes, tremblantes de rage froide ou de trouille rance. Pisser dans un violon, à côté, c'est meubler les écuries d'Augias d'argenterie fine et de toiles de maîtres. En pure perte.

Ma pauvre mère et moi, nous aurons tâté de ce luxe honteux. Recevoir des coups de pieds et ne pas savoir y répondre. C'est le piège parfait. Le dilemme est terrible : soit on ne répond pas, et on se détruit de l'intérieur, soit on répond, et c'est encore pire, parce qu'on le fait toujours maladroitement, ou à contretemps, ou platement. Soit la réponse est trop violente, soit elle est doucereuse et plaintive. De toute manière, ceux qui se conduisent ainsi n'ont aucune oreille, et sont donc par principe incapables de comprendre quels dégâts ils provoquent. S'ils n'étaient pas qui ils sont on pourrait leur répondre calmement, mais s'ils n'étaient pas qui ils sont, ils ne donneraient pas ces coups de pieds inutiles. La seule erreur a sans doute été de les fréquenter, mais ne pas les fréquenter aurait signifié que nous n'étions pas nous. On n'en sort pas. 

Je me demande ce qu'on avait dans la tête, en ce temps-là. Je veux dire, du temps qu'on était séduit par la femme, à l'époque où on aurait tout fait pour rester près d'elle. La femme est un moteur de purification. Elle nous retire le cœur et le remplace par un cœur factice, un cœur pour rire. On en prend l'habitude, comme on prend l'habitude du jeûne ou des saucisses Herta, mais on sent bien que ce n'est pas la vraie vie, que c'est une espèce d'enfer au rabais, qu'on habite, un petit enfer médiocre parfumé au gazole. Jerry me parlait d'érotisme, l'autre jour, et j'ai cru qu'il se moquait de moi, mais non, il tressautait sur son siège en faisant des gestes d'une pureté démente. Il faut être méchant, avec Jerry, sinon il se laisse couler dans le béton armé d'une sentimentalité ordurière. Plus rien ne l'arrête, lorsqu'il pense devoir être amoureux, et ça le prend souvent. Quand il ouvre la bouche, j'ai envie de lui coller des baffes, mais c'est un ami très intime, alors je souris niaisement. Il devrait aller chez le dentiste plus souvent pour savoir combien ça fait souffrir d'entrer dans ce genre d'églises. Prenez Marcel Cerdan, par exemple. Vous croyez vraiment qu'il a été amoureux de Piaf, le bombardier marocain ? C'est ce qui se raconte, mais c'est avec Ginette Neveu, qu'il est mort, et c'est Marinette, qu'il a épousée. Pauvre Marcel qui s'est mis à lire Gide et Archibald Joseph Cronin à cause d'Edith. Ça ne lui suffisait pas, de se prendre des gnons dans la figure… 

Ce qu'il y a, c'est qu'elles boxent à côté du ring. Il n'y a aucune raison que les coups viennent de là donc on ne se méfie pas. Les règles, elles les inventent au fur et à mesure que le délire les prend, ce qui fait qu'on est toujours en retard, et ridicules. C'est seulement après, qu'on serre les dents ou qu'on monte la garde. Trop ou pas assez, trop tôt ou trop tard, c'est la seule certitude à laquelle nous avons droit, sinistre épiphanie. On pourrait dire qu'elles ont l'âme torve, mais ce serait encore rater la cible en forme de torgnole. On comprend pourquoi on appelle « règles » le sang qui coule entre leurs jambes une fois par mois et par nous. Elles inventent la loi en tranchant les têtes de l'intérieur, et ça finit toujours par dégouliner en cascade épaisse, vers la mère. Disons que c'est la vérité qui ne se tient plus : ça déborde avec la lune et le rictus.

Le ciel bleu sur nous peut s'effondrer et la Terre peut bien s'écrouler. Marguerite Monnot (une élève de Cortot et de Nadia Boulanger) s'est inspirée du dernier Lied du Liederkreis de Schumann, Frühlingsnacht, nuit de printemps, quand elle a composé cette chanson pour Édith Giovanna Gassion. La rengaine increvable de l'amour même sur un lit de mort ? La nuit de printemps si brève, si furtive, que son souvenir échappe et roule dans un râle, juste avant l'agonie. Mais qu'ont-elles dans le cœur ? J'avais complètement oublié les Compagnons de la chanson que mon père écoutait presque aussi souvent que Schumann. J'ai bien trop à faire pour pouvoir rêver, et dans ce désordre banal à pleurer, il me semble encore les voir arriver, eux et les autres, tous les fantômes et toutes les jolies filles de ma jeunesse. 

Du temps qu'elle habitait au bordel, c'est la Petite Thérèse qui lui a rendu la vue, du moins le croyait-elle, quand elle s'adressait au « Petit-Jésus ». Mon amie Édith de Mouxy avait-elle hérité de ce prénom parce que son amiral de père aimait Piaf ? Je ne lui ai jamais demandé. Nous n'étions pas très occupés de ces vieilleries, alors, nous ne savions pas que tout cela reviendrait plus tard, beaucoup plus tard, sous le ciel de Paris ou au fond du Gard. Le ciel bleu sur nous va s'effondrer, mais d'hymne à l'amour il n'y aura pas. Les bombardiers marocains ont tellement changé que mes parents n'en reviennent pas. C'est préférable. Qu'ils y restent, là-bas, ils sont mieux. C'est en pure perte qu'on se cogne à elles et à eux. Des fois j'voudrais crier sans dire un mot. Des mots, il y en a tant, il y en a trop. 

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