Réveillé à cinq heures et demie, levé à six heures moins le quart.
À l’intérieur, car il a plu cette nuit et il tombe encore quelques gouttes. 27,4° au salon et 23,4° à l’extérieur. Pas joli…
« Michel ! Michel ! Réveille-toi, tu n’es pas chez toi ! Tu es chez Jacques et Catherine. » C’est Houellebecq qui s’est endormi en plein milieu d’un dîner chez Henric, la tête dans son assiette. (2012)
Pas jolie non plus, la journée d’hier, qui avait un goût de cendres, mais je ne peux pas en parler. Eh oui, je m’autocensure ; bien obligé, malheureusement. Je disais il y a peu à quelqu’un que la seule manière de dire toute la vérité dans un journal intime est de faire comme Philippe Muray, d’exiger que la publication ne se fasse que post mortem. Mais cette condition n’est même pas suffisante, puisqu’il y a aussi des choses dont on ne voudrait pas qu’elles puissent blesser ceux qui les liront après notre mort. Finalement, la pire situation est la mienne, puisque j’écris au jour le jour, « en direct », et que n’importe qui peut me lire s’il le désire. J’en viens presque à me demander à quoi peut bien servir le fait de « tout dire », quand on écrit. Est-ce une justification, ou, au contraire, une exigence ? Nous sommes pris entre des impératifs contradictoires, et cela, à tous les stades de l’existence. L’écriture n’est peut-être que le désir fou de s’en libérer. Pourtant je continue à croire qu’il faut que certains se dévouent et essaient de tout dire, quoi qu’il en coûte. Ça me paraît plus qu’important, même si je ne ferai jamais partie de ceux-là. On devrait pouvoir ne rien biffer, tout laisser ; aux autres de faire le tri, à qui on fait confiance. Mais on sait d’expérience qu’ils ne savent pas le faire, justement, qu’ils lisent mal, qu’ils mettent tout sur le même plan, et pour commencer qu’ils croient qu’une phrase écrite là, ici, maintenant, à 6h50 du matin, le 11 août 2026, à V., dit quelque chose que celui qui l’écrit continuera de penser le 12 août 2027 à 6h51, à W, qui restera vraie à travers le temps. Le difficile, dans la vie, est de trouver l’interlocuteur, celui ou celle à qui l’on peut parler, vraiment parler, « ouvrir son cœur », comme on disait jadis. J’ai l’impression de n’avoir fait que ça, moi, comme le pauvre couillon que je suis, chercher l’interlocuteur idéal, celui qui non seulement sait écouter, mais qui sait aussi répondre, qui sait parler, ou écrire. Dieu sait que j’ai cherché… Mais hier, j’ai un peu senti, ou entendu, ce même désarroi, ou ce même chagrin, chez X (ou Y), et ça m’a profondément touché. Se peut-il que je ne sois pas seul ? En réalité, nous sommes seuls dans un monde dont la seule fonction est de nous faire croire qu’il est peuplé de gens différents de nous, qui existent et qui eux aussi se croient seuls. La culture, la musique, l’amour, l’amitié, la guerre, le chaos, la violence, rien de tout cela n’existe, mais il faut continuer à faire comme si pour pouvoir exister soi-même, puisque nous sommes pris dans le jeu sans possibilité d’en sortir. Je me souviens d’un titre : « Poésie pour pouvoir », un poème d’Henri Michaux mis en musique par Boulez. Mais pour pouvoir quoi ? Pour pouvoir pouvoir, peut-être… Pour que Michel se réveille enfin, lève le nez de son assiette, et se rende compte qu’il peut parler à Jacques, Inès ou Catherine, qu’ils existent vraiment, qu’il n’est pas encore mort.
Jérôme Garcin… Ah, Jérôme Garcin… Mais quel minable, celui-là, qui a traversé le siècle avec un pouvoir considérable. J’ai lu, ou j’ai essayé de lire un livre de lui, un jour, que mon frère Emmanuel m’avait envoyé parce que ça parlait de jumeaux, de gémellité (ça le travaille, ça, mon frère). J’ai rarement lu quelque chose d’aussi nul. Non seulement ces gens-là sont nuls, mais ce sont eux qui décident de la qualité littéraire de ceux qui ne le sont pas, et ils accomplissent cette tâche avec un aplomb, avec une arrogance, avec ce sentiment indestructible de leur importance qui enfonce les portes qui ne demandent qu’à être enfoncées. J’en ai connu quelques-uns, comme ça, j’en vois encore s’agiter sur les réseaux, montrer leur bobine, donner des conseils, s’étaler dans leur jouissance à être ce qu’ils sont, c’est là qu’on s’aperçoit qu’on a complètement raté sa vie, qu’on n’avait pas le bon mode d’emploi. Si tu veux être, commence par être toi-même, par le vouloir très fort et par t’en vanter. Le reste viendra tout seul, c’est automatique. Nous sommes entourés de gogos que la vulgarité et le contentement de soi impressionnent au plus haut point, et c’est vrai partout, dans tous les cercles, dans toutes les classes, même chez les très-intelligents. J’en viens à désirer très fort pouvoir téléphoner à mes amis, un jour prochain, en leur annonçant : « Bonne nouvelle, excellente nouvelle, Cher Ami, je suis mort ! » Ça ne vous dérange pas, au moins ? Et là, Raymond de me dire : Mais pourquoi Jérôme Garcin, Georges ? Pourquoi pas, Raymond…
Georges, Georges, réveille-toi, tu es chez toi, seul ! Il n’y a personne à impressionner, à convaincre. Il faut seulement aller prendre une douche et te préparer à aller chez le kiné.