vendredi 7 août 2026

Panorama [journal]

 

Au jardin, à six heures et quart.

Réveillé à trois heures et demie, levé à six heures. Quand je suis descendu il faisait 27,4° au salon et 20,8° à l’extérieur.

Dégradé infini et très doux, du blanc tirant à peine sur le jaune, très lumineux, autour du cyprès, à l’est, jusqu’à un bleu parfait entourant le dernier croissant de lune, fin et découpé, au sud-est. Mais je me demande bien pourquoi aucune étoile n’est visible, n’était visible cette nuit. 

Je n’entends plus les battements dans mon oreille gauche. Une hirondelle passe d’est en ouest à quelques mètres au-dessus de moi sans aucun bruit. Henric parle des “Moins-que-rien”, une collection littéraire lancée par la NRF en 1998 sous la direction de Bertrand Visage. Les clans, les clans, les clans… Denis Roche et Colette Fellous rendent visite à un photographe aveugle qui photographie Élise Caron presque nue puis complètement nue qui chante pour que le photographe la « voie ». Passage à la Fabrique de Chantal Thomas, qui avait écrit peu de temps auparavant Comment supporter sa liberté. Ils n’aiment pas le roman de Muray, On ferme. Personne ne l’aime, ce roman, tout le monde le considère comme raté, tout le monde va finir par me donner envie de le lire. Ah, je crois que j’ai rêvé de Macha, cette nuit, oui, j’en suis presque sûr. Ce titre génial… 

J’ai croisé hier matin un de mes voisins célèbres, assez sympathique, un Belge qui peint et chante dont je n’ai pas retenu son nom. Il raconte ses démêlés avec mes voisins d’en face, les P. Histoires de bambous et des branchages. Il écrit des chansons en portugais et fait référence à Pessoa. 

Ils aimaient se bagarrer, les embrouilles, les petites guerres, les brouilles et les débrouilles, les trahisons et les fidélités d’une semaine. Quel ennui ! Je dis quel ennui, mais je vois bien que c’est la règle, que la refuser c’est s’exclure de fait du jeu littéraire, ou musical, ou pictural — et tout simplement humain ? Tous ces gens se pensent hors de la Société, mais ils en épousent les règles avec entrain, et même ils les exacerbent. Le seul motif, c’est : l’Existence. Il faut ex-ister. Il faut produire de l’écho dans la parole de l’autre, il faut que mon existence ait un effet dans les cercles concentriques que je traverse, il faut que mon passage déforme un peu l’image de l’autre. Se nommer Bertrand Visage et diriger les Moins-que-rien… La radio, dans les années 70 à 2000, c’était l’endroit où il fallait aller, où il fallait faire entendre sa voix, pour éviter d’être moins que rien. Tout passait par là. Des voix et des œuvres. Le panorama le bien nommé. Têtes plantées dans le paysage, comme des plans de tomates qu’on fait grimper le long d’un tuteur… Stéphanie confie à Jacques une pellicule avec des airs mystérieux. Ce sont des photos d’elle, nue avec sa fille née récemment. « Origines du monde en veux-tu en voilà… » Les hommes donnent de la voix, les femmes montrent leur chatte. Éros et Psyché. Rubens est satisfait. « Un sage est sans idée ». Godard découvre en ouvrant le livre à succès de Darrieussecq dont il avait acheté les droits pour les revendre que c’est un très mauvais livre. Josyane veut savoir comment Claire et Patrick font l’amour. Tiens, j’avais bien aimé Par amour de l’art, moi… « Carnets nomades », à la radio, toujours. Fou-rire quand je lis : « son fessier monumental bien mis en scène ». Ce mot, fessier, m’a toujours paru ridicule, dire à une femme qu’elle a un beau fessier le comble de la connerie. Sur Facebook, un con fait un reproche à Adèle Muad sur ses fesses, alors que justement elles sont magnifiques. Il ne les trouve pas assez fermes et lui conseille de se muscler un peu. Tout est risible, ici. Le type parle des fesses d’une femme qui n’existe pas en lui prodiguant des conseils dont elle n’a pas besoin. Peut-on être mufle avec une chose qui n’a pas de corps ? Les questions de notre époque sont vertigineuses. Plus on s’enfonce dans le non-sens, plus les gens s’excitent et se prennent au jeu. On dirait qu’ils n’attendaient que ça. Il y eut un moment où le vrai était faux, un autre moment où le faux était vrai, et désormais le vrai et le faux n’ont plus aucun être. Ce ne sont que des mots sans verbe, des mots qui flottent dans l’éther idiot, émancipés de toute nécessité ; on les a débranchés. Ce qu’il y a d’intéressant, dans les Profanateurs, pour moi, c’est que beaucoup de choses que je lisais dans ma jeunesse sans les comprendre prennent un sens. Mais ce sens est tout petit, et même un peu minable. Je préférais le mystère qui entourait les phrases que je lisais sans comprendre ce qui les produisait. Je cherchais une grande vérité cachée, une immense Vérité enfouie dont je reniflais les effluves avec l’enthousiasme du novice auquel on va révéler le secret de fabrication de la vie, et je découvre que ça sent un peu la merde et la vieille chaussette sale en décomposition. 

Je sais que ma page est terminée quand j’ai le soleil dans les yeux et que le capot de l’ordinateur devient chaud.