dimanche 9 août 2026

De l'ombre à la lumière [journal]

 

Au jardin, cinq heures et demie. 

Réveillé à quatre heures, levé à quatre heures et demie. Le jour n’est pas encore levé, la lune est à demi cachée par les nuages. Elle repose sur le flanc dans une sorte de petit berceau lumineux, comme un bijou dans un coffret ouaté. Il fait déjà 24° à l’extérieur, il faisait 27,7° au salon quand je suis descendu. Pas d’étoiles, sauf une, discrète, au sud. 

Véra est morte. C’est Macha qui me l’a appris hier-soir. Elle m’a envoyé deux photos de sa sœur morte, habillée comme une reine. Elle est magnifique. Je ne la reconnais pas, mais elle a retrouvé sa beauté légendaire une fois trépassée. Revanche. Cinq ans qu’elle était aphasique et très diminuée, mais toujours gaie, coquette et énigmatique. Un défunt de plus. Un être de plus avec qui on va pouvoir dialoguer tranquillement, sans témoins. L’accumulation s’impose, chaque jour un peu plus, discrètement mais avec force. Les fantômes nous entourent. C’est bien, finalement. Ils nous montrent la voie. Dans ce jardin sombre et silencieux, je peux presque les sentir autour de moi.

Hier, je n’ai pas touché au texte que je suis en train d’écrire pour demain, contrairement à ce que j’avais prévu. Il est en panne. Je l’ai écrit très vite, assez facilement, vendredi, mais j’ai peur de ce que je vais lire tout à l’heure en le rouvrant. Je l’avais montré à Raymond, qui est assez critique. Peut-être me faudra-t-il tout recommencer… Y m’a envoyé le sien, que je ne lirai pas avant d’avoir fini le mien, avant ce soir si tout va bien.

Le ciel commence à s’éclaircir à l’est, on devine que le temps est nuageux. 

Dans le journal de Jacques Henric, entrée du 3 mai 2000 : « Matinée de travail de Catherine sur son livre [La Vie sexuelle de Catherine M.], moi à rédiger l’édito d’Artpress sur Renaud Camus (…) » Je cherche vaguement dans ma mémoire… Artpress, l’Affaire Renaud Camus ? Rien ne remonte à la surface. En effectuant une brève recherche sur Internet, je trouve ceci, en revanche : « Des pétitionnaires ont souhaiter [SIC] aider l'écrivain antisémite et xénophobe [reSIC], Renaud Camus. Des écrivains, des philosophes, des gens de théâtre s'en insurgent [rereSIC] et se soulèvent à leur tour contre les pétitionnaires. » L’éditorial est signé de Laurent Goumarre, ce crétin inculte que j’ai écouté presque tous les soirs durant deux ans sur France-Culture (cf “La dramaturgie en jean”) et intitulé L’Ombre gagne, d’après un texte de Renaud Camus jamais publié je crois. Je m’en insurge, d’ailleurs ! Vivement (que) l’Ombre gagne ! Raymond me dit, grosso modo : laissez tomber l’affaire, ce n’est pas le sujet, et tout le monde la connaît. Mais non, justement, tout le monde ne la connaît pas ! Tout le monde connaît la version officielle, ce n’est pas du tout la même chose. Bon, le chat gris à poils longs passe près de moi, entre le figuier et la table, il est toujours très matinal, celui-là, ça signifie peut-être que je dois parler d’autre chose. 

La lune est enfin sortie des nuages, qui s’accumulent tout en bas, autour du cyprès, dans le rose et beige, et abandonnent la partie, laissant au bleu tout l’espace qui monte très haut, comme aspiré. Étrangement, il fait moins chaud que tout à l’heure : 22,4°. Je vais prendre la voiture pour aller à la boulangerie, à cause de mon tendon d’Achille toujours extrêmement douloureux. J’ai peut-être vendu ma perche VDB. L’acheteur est très sympathique, admirateur de Stravinsky qui plus est. 

***

Sept heures vingt. 21,6° dehors. Il fait moins chaud le jour que la nuit ? C’est difficile à comprendre ; mais qu’est-ce qui n’est pas difficile à comprendre, pour moi… Sur ma tombe, je ferai graver : « Je n’ai pas compris ». C’est curieux, quand j’y pense, mais j’ai dans ma vie été considéré soit comme un benêt soit comme quelqu’un d’extrêmement intelligent. Soit comme une ordure méprisable soit comme quelqu’un de fiable, de fidèle et d’honnête. Mettez-vous d’accord, les gars ! Je ne peux pas jouer tous les rôles à la fois, je n’ai pas assez de talent pour ça. 

Sur mon blog, je me suis interrogé des centaines de fois sur la forme que je devais donner à mes écrits, sans jamais parvenir à trouver la bonne forme, celle dans laquelle je me sentirais tout à fait chez moi, qui me laisserait suffisamment de liberté tout en me contraignant un peu tout de même. Parfois j’ai cru trouver, oui, mais ça s’est toujours avéré une impasse, ou une voie bifide, trop impure. Il suffit en général que je me glisse dans une forme pour la déformer, pour la déchirer, ou la froisser. J’avais fini par croire à une malédiction, à un mauvais œil quelconque. Quelqu’un m’empêchait d’être heureux, c’est sûr ! Quelqu’un était penché sur mes phrases en ricanant. J’avais déjà tenu un journal, il y a de nombreuses années, mais un journal tenu sur des cahiers, écrit au stylo, un journal qui m’était absolument nécessaire, mais qui appartenait encore à une vie dans laquelle écrire était un à-côté, une lubie, un plaisir innocent qui n’avait pas beaucoup de conséquences. Avec ce journal-ci, tenu régulièrement chaque matin à l’aube, j’ai retrouvé le plaisir que j’éprouvais jadis, mais avec, en plus, la sensation de tenir quelque chose de solide et d’être tenu par ce quelque chose, d’avoir enfin trouvé une forme qui me convient, qui m’est naturelle. Je l’avais sous les yeux depuis très longtemps mais je ne la voyais pas. Le fantasme du roman a longtemps exercé sur moi une influence néfaste. Il est extrêmement difficile de se déprendre des modèles qui nous viennent de l’extérieur, il est difficile de lâcher la rampe et d’accepter de n’être que soi-même, tant la forme et le désir des autres nous ont construits et ne nous quittent jamais vraiment. Dans le fond, la question est : pourquoi lisons-nous ? Ce n’est pas un acte gratuit, le plaisir n’explique rien. Qu’est-ce qui nous pousse à chercher de la vérité dans la vie en train de se parler et de s’écrire, une vérité qui nous tient au corps, qui nous empêche de verser dans le néant, dans l’aphasie toujours si tentante. L’orgueil de « parler en son nom propre » a été mon plus puissant aphrodisiaque. Mon émancipation, à seize ans, à la mort de mon père, est un mystère. En 1972, la majorité était encore fixée à 21 ans, en France. Il me restait donc cinq années avant d’être majeur. Si j’ignore les motivations réelles de ma mère, le signal, lui, a été très clair. À partir de maintenant, tu peux parler en ton nom propre. D’où l’improvisation, sans doute, le free jazz, c’est-à-dire la nécessité d’inventer ses propres règles, de trouver sa forme, déjà. Et, bien sûr, la liberté, mais elle n’est presque qu’une conséquence, un bénéfice secondaire. En réalité, je crois que ma mère et moi nous nous sommes émancipés en même temps. Elle a dû travailler, ce qu’elle n’avait jamais fait jusque-là, elle a dû tenir une pharmacie importante, elle a dû gérer son argent, qui n’était plus de l’argent de poche ou du ménage, elle a dû tenir une maison de laquelle tous ses enfants s’étaient enfuis, elle a dû exister en son nom propre, ne plus être « Mme Robert Vallet », mais Yvonne Vallet, puis Pauline Yvonne Vallet. Elle a eu brièvement des tentations de « refaire sa vie », comme on dit, mais refaire sa vie, elle était déjà en train de le faire, et elle s’est éclatée, ma petite mère. Elle est redevenue Léandri, pour commencer, elle a retrouvé son pays natal, elle a beaucoup lu, elle a écrit, elle a transformé la maison pour y renaître plus à son aise, et j’étais son témoin de liberté. Nous nous sommes tout dit, nous nous sommes engueulés, et pour finir nous nous sommes aimés, loin du regard des autres, dans une parfaite indifférence à leurs désirs. Plutôt morts que sympas… C’est ce qui nous a tenus en vie, route de la Fuly. 


À Véra Stepanowa