Au jardin, six heures vingt-cinq.
Réveillé à quatre heures et demie, levé à six heures.
Les yeux de fou de P dans mon rêve de ce matin. Il est dangereux, je l’ai toujours su. Il écoutait une petite mélodie ridicule, et comme je voulais être aimable avec lui, je lui demandais de m’expliquer ce que cette mélodie avait de si extraordinaire. Alors il entrait dans une de ses colères froides dont il a le secret, me répondait du bout de la gueule qu’il ne fallait pas l’expliquer, qu’il n’y avait rien à expliquer. Puis vint (sans transition, comme on dit à la télé) le moment le plus dramatique, où nous voyions tous (tous, c’est-à-dire lui, moi et une femme non identifiée) une sorte de relevé financier (mais qui ressemblait à un diplôme) affiché devant nous sur un support immatériel, vert pâle. Sur le relevé, un seul nombre, terrible : « 000000000,01 », en majesté, au centre, dans la partie supérieure du document. Lui dont la puissance ne tenait qu’à sa fortune, il voyait que nous voyions qu’elle avait été réduite à… un centime.
Vera Drake a été arrêtée. Je n’ai pas eu le courage d’aller plus loin, tellement ça me fait souffrir. Le visage bouleversant du mari… (Mais tous les personnages de ce film merveilleux sont bouleversants, tous.)
Il fait plus frais, ce matin. Il faisait 26,5° au salon et 20,5° dehors, quand je suis descendu. Demain, je vais faire des courses à Alès avec mes voisins, puisque je ne peux plus me servir de la voiture. Hier, j’ai passé l’après-midi chez eux, pour respirer un peu (leur maison est climatisée).
Je dis plus haut que P écoutait une petite mélodie ridicule, mais presque tout est faux, dans ces six mots. Il ne « l’écoutait » pas. La mélodie était là, parmi nous, sans que nous ayons besoin de l’entendre, sous une forme inconnue de moi. Elle était lui, elle était sa signature, son timbre (il est timbré). Elle n’était pas « ridicule ». J’ai employé ce mot faute de mieux, comme souvent. Et d’ailleurs ce n’était même pas une mélodie. Il faut avouer son impuissance à dire ce qu’on voit, ce qu’on entend, plutôt que de trafiquer, que de produire du sens de contrebande. Toujours est-il que la « mélodie ridicule » était indissolublement liée au « nombre ridicule », au compte en banque vide, à la puissance défaite, réduite à zéro, ou même pas zéro, puisque le zéro absolu, qui aurait une certaine noblesse, ne s’atteint jamais dans le monde réel.
Quand on écrit, on ne part jamais de rien, c’est impossible. La page blanche est un mythe. Je vois, je crois voir des hirondelles dans le ciel, tout a l’air parfaitement normal ce matin. Véra Drake est une faiseuse d’anges. Les hirondelles passent très vite, sans laisser de trace, sans bruit, mais autour de moi, les bruits s’organisent, la symphonie ténue du petit matin se met en place avec une science supérieure, tous les sons sont à leur poste, dans le temps, dans l’espace, avec une précision idéale et qui pourtant conserve son allure improvisée. J’entends des contrepoints extraordinaires, un tracteur fait un long decrescendo, les coqs, les tourterelles, une portière qui claque, une voiture qui passe dans la rue, un camion au loin qui semble descendre en freinant, et tous ces sons se déplacent, se croisent, se perdent de vue et se retrouvent plus loin, transformés, travaillés par les mixtures douces qui évoluent sans cesse.
Je dois écrire un texte de circonstance, ce qui m’est toujours difficile. Dès qu’il y a un doigt qui pointe vers le devoir, ma main est prise de crampes. Pourtant, ce texte, j’y pense depuis très longtemps, j’en ai envie, j’en ai besoin, mais plus je m’en approche plus il s’éloigne.
Je suis allé regarder le portrait de Jacques Henric fait par Gérard Courant, le 3 mai 1982, à Paris. J’avais besoin de connaître son visage de jeune homme, de voir quel corps avait traversé ces années-là. Le 3 mai 1982, où était-je ? À Planay, sans doute, ou à Paris, rue Joseph de Maistre, ou rue du Général Étienne, chez Alsina ? Le 3 mai était un lundi. Deux jours plus tôt, le samedi 1er mai, la Royal Air Force bombarde l’aéroport de Port Stanley, la capitale des Malouines. Le vendredi 29 du même mois, le pape Jean-Paul II entame son voyage en Grande-Bretagne, première visite d’un pape dans ce pays. Le même jour « sort sur les écrans » Passion, de Jean-Luc Godard. Le lendemain meurt Romy Schneider. J’ai toujours aimé les mois de mai.
Passion, la guerre des Malouines, Jean-Paul II, la rue Joseph de Maistre, le square Carpeaux, Christine entamait sa mue, lisait beaucoup, m’aimait, ou croyait m’aimer, Sarah avait onze ans, il y avait un tableau, là, un tableau vivant superposé à d’autres tableaux vivants, dont Paris était le cœur et les femmes les organes et la musique le sang. Passion, puis Prénom Carmen, puis Je vous salue Marie, à partir duquel j’ai commencé à comprendre pourquoi Godard et ce qu’il allait signifier pour moi jusqu’à aujourd’hui. La Ronde de nuit, de Rembrandt, la Maja nue, de Goya, le bitume de Judée, les quatuors de Beethoven, le Quatuor Alban Berg, un peu plus tard, à Beaubourg, et finalement mon envol, seul, après dix années de folle passion.
Dans le film de Courant, on voit Henric parler mais on n’entend pas le son de sa voix. C’est bien mieux comme ça mais c’est cruel. La voix, très souvent, ne sert qu’à masquer ce qu’un corps voudrait cacher. On parle pour jeter un vêtement sur ce qu’on est. On bouche les interstices avec des mots, avec une voix. Il faut en revenir au film muet. Ou alors il faut écouter les voix sans montrer le visage. Personne n’est capable de com-prendre les deux instances, parole et visage, gestes et discours.
J’ai le soleil dans les yeux.
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