dimanche 9 juin 2019

Orgasme



« Et c'est le Soir, l'insaisissable confidence »

Je ne me rappelle pas le titre du film, vu dans les années 70 à Paris, un film américain, j'en suis presque sûr, un film sur la jeunesse estudiantine américaine, un film très baba-cool, un film jeans et obsessions, acné et touche-pipi, révolution dans le pantalon… Je crois me rappeler, étrangement, que le mot "fraises" faisait partie du titre. L'obsession, c'était l'orgasme. Je revois par exemple ce garçon portant un jean sur lequel était inscrit, sur la jambe gauche, dans le sens vertical, le mot "orgasme". Les garçons, dans ce film, ne pensaient qu'à ça. Ça ? Le plaisir féminin. Leur obsession principale n'était pas leur hypothétique plaisir, ni la conquête, ni l'amour, mais se réduisait à une question : comment faire jouir une fille ? Il est d'ailleurs notable que le mot orgasme ne s'utilisait alors que pour le plaisir de la femme. Les garçons, eux, n'avaient pas droit à un mot aussi noble pour nommer leur jouissance. Et même ce verbe, "jouir", n'est arrivé qu'assez tard dans mon lexique personnel. On a commencé avec le très adolescent "juter", puis, un peu moins provincial, "éjaculer". Mais tout cela ne concernait en rien le plaisir, finalement. Il n'y avait que les filles, qui étaient censées en prendre, du plaisir. Nous, nous n'étions là que pour le donner. En fait, plaisir il y avait bien, de notre côté, mais il était très cérébral, finalement. Notre plaisir consistait à voir, à toucher, et surtout à imaginer. Ça peut sembler incroyable, aujourd'hui, mais c'était plus qu'il ne nous en fallait. 

Je me souviens bien de la manière dont ce mot, "orgasme", est entré en moi. Il s'est tout de suite fait en mon esprit une place énorme, fondamentale, profonde, et le plus incroyable est que cette place n'a jamais perdu en intensité. J'entendais récemment une émission où il était question des mots que nous aimons, des mots qui comptent, pour nous, de ces vocables qui ont une place privilégiée en nous. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce ne sont pas forcément des mots poétiques, qui viennent se loger pour toujours en notre imagination, mais, toujours, ces termes sont à mi-chemin entre le signifiant et le signifié, ou plutôt, ils sont autant l'un que l'autre. La signification ne suffit pas, non plus que la sonorité. C'est leur mariage, leur parenté, qui crée le mot-clef – ou plutôt le mot-serrure. Et l'on peut parfaitement passer une vie entière à ne pas savoir pourquoi ils occupent un point aussi stratégique dans la constellation logique de notre esprit.

Si ça se trouve, ce film n'avait qu'un rapport infime avec ce thème. Il est très possible que ma mémoire ait inventé en grande partie un film qui n'existe pas. Si c'est le cas, dans quel but ? Et que viennent faire les fraises dans cette histoire ? Il n'y avait donc qu'un mot écrit sur un pantalon ? Qu'est-ce qui peut pousser un jeune garçon de seize ou dix-sept ans à écrire le mot "orgasme" sur son pantalon ? Que proclame-t-il, ce faisant ? Veut-il placer sa vie sous le signe du plaisir féminin ? Veut-il déclarer aux filles qui l'entourent qu'il n'est là que pour ça ? Dans quel but affirme-il cela ? Sucre-t-il les fraises, ce jeune homme ? Est-il déjà gâteux, tout à son obsession de donner du plaisir aux filles ? Et puis, donne-t-on du plaisir, donne-t-on le plaisir ? Le plaisir s'éprouve, il ne se donne pas. Le plaisir est toujours solitaire, même partagé. Il est tellement solitaire que les hommes sont obsédés par cette chose qu'ils ne comprennent pas, qu'ils observent de loin sans jamais y être. C'est chacun pour soi, le plaisir. L'orgasme ne serait qu'un mot ? L'orgasme ne serait qu'une parole ? Un mot dont personne n'est en mesure de donner une définition ?

Les mots sont des promesses. L'homme, en éjaculant, évacue la question du plaisir. Il n'a rien à prouver, lui. Son plaisir est mesurable, il se quantifie, il se voit. Il se boit, même. L'homme se vide. Ça le vide. Ce n'est pas une promesse en l'air, ce n'est pas une parole. C'est une signature. C'est un paiement, liquide. La pornographie aime à tout mettre sur un plan d'égalité. La femme et l'homme jouissent, la femme et l'homme ont un orgasme, et même, dorénavant, la femme et l'homme éjaculent. Pas de jaloux, pas de mystère. Tout est réversible. L'homme est une femme avec une bite, la femme est un homme avec un vagin. Non, l'homme n'a pas d'orgasme, parce que l'orgasme est un mot. Un mot creux. Ça souffle fort, dans ce mot. C'est un souffle qui passe à travers des tuyaux, un souffle qui siffle, qui sonne, qui chante, qui vient du vide de la voix vaginale. L'orgasme, c'est un mot qui, amplifié par mille tuyaux d'orgue, gonflé en orage et finit en spasme. La femme est toujours en train de promettre. Elle promet la vie et donne un mot. « Ma vie », dit-elle… Le mot de passe, impair et manque. Pour le reste, on peut repasser par la banque.

J'étais ce garçon, le pantalon en moins. Ma grande obsession personnelle a été le plaisir féminin. Prendre du plaisir en faisant l'amour n'a jamais réellement compté, dans le fond, mais le voir, l'entendre, l'éprouver à travers elles, en être témoin, oui, c'était l'aventure des aventures, ou la connaissance des connaissances. Il n'y a pas de connaissance qui ne s'enracine pas dans le sexuel. Le sexuel est la première et la plus profonde des connaissances, et peut-être l'archétype de toute connaissance. Le mot même de "connaissance" le dit. Et si connaissance il y a bien, quand on pénètre une femme, la jouissance de celle-ci est le fin-mot (ou le mot de la fin) de cette con-naissance – ce qui ne veut pas dire qu'on peut savoir ce qu'est la jouissance féminine, mais qu'au moins on peut "n'être-avec" et "naître-avec". Ma vie sexuelle a débuté avec une femme plus âgée qui m'a fait découvrir le corps féminin dans son ensemble, ce dont je lui serai éternellement reconnaissant. Loin de la paresse des stéréotypes sexuels qui aujourd'hui reviennent en force, le corps de cette femme était un champ d'investigations permanentes auxquelles elle me conviait avec intelligence, passion et patience. Je constate avec tristesse qu'aujourd'hui la pornographie (mais pas seulement elle) a contribué à instituer une sexualité machinique (dès lors, les poupées 2.0 sont les bienvenues). Le corps de la femme du XXIe siècle est devenu un ensemble – assez pauvre – de boutons sur lesquels il faut appuyer pour produire un résultat : l'orgasme. Or l'orgasme, précisément, est ailleurs et nulle part. Ce n'est pas un résultat. C'est un déplacement, c'est une soustraction, c'est un vide créé dans le plein, c'est de l'inouï et de l'inconnaissable. L'orgasme, ce n'est pas une réaction crée par une action, c'est une création. Ce n'est pas une réponse, c'est une question. Diderot le dit, l'orgasme vous amène au-dessus de vous-même. « Ils donnaient des préceptes pour s'acheminer artificiellement à cet état d'orgasme et d'ivresse où ils se trouvaient au-dessus d'eux-mêmes. »

Faire la confidence de ce qu'on ne connaît pas, c'est le mystère et le propre de l'orgasme. L'orgasme, mot-serrure, crayon entre les pages (confidence ultime, et peut-être également confession parfaite), c'est l'effervescence et le tumulte, l'ébullition et l'oubli, c'est ce qui précipite le présent dans un corps. L'orgasme, c'est le point-d'orgue au-dessus de la note absente, c'est la phrase manquante, c'est la Joie du Mandarin de cuivre. Si le désir « ouvre l'être comme un fruit », l'orgasme inocule en lui l'ivresse de ne pas se connaître soi-même.