mardi 4 juin 2019

Les petits ramasseurs de balles de Roland-Garros


Depuis trois ou quatre ans, il y a à Roland-Garros un changement dont personne ne parle. Les ramasseurs de balles courent moins vite. Ce n'est même pas qu'ils courent moins vite, c'est que leur allure, ostensiblement, a changé : il y a quelques années encore, ils mettaient un point d'honneur à être dans un sprint permanent. Ils étaient "à fond". Ils partaient le plus vite possible, revenaient à leur place le plus vite possible, pour gêner les joueurs le moins possible. Ils courent toujours, bien entendu, ils sont rapides, mais leur allure a changé : ils ne sont plus "à fond". Par là, ils démontrent qu'ils existent. Ce changement est un changement idéologique et social, ou plus simplement politique. Ils veulent nous montrer qu'ils ne sont pas seulement des ramasseurs de balles, une fonction (et subalterne), mais qu'ils existent en eux-mêmes, pour eux-mêmes. Leur désinvolture et leur nonchalance (relatives) sont les signes discrets mais bien réels de la conscience de soi que ces petits personnages ont développée depuis quelques années. C'est le pride-time des ramasseurs-de-balles.

Du temps que les petits ramasseurs de balles couraient le plus vite possible, le but était de les rendre invisibles, ou presque. Ils devaient s'effacer devant le jeu, devant les joueurs, devant le match, devant le spectacle, ils devaient gêner le moins possible. Ils n'étaient qu'un des rouages, très nombreux, de ce sport qu'on appelle le tennis. Un rouage certes indispensable, mais qui n'avait pas la noblesse attribuée au jeu à proprement parler, et à ses protagonistes, les joueurs et l'arbitre. Ils n'étaient qu'un accessoire, dont, malheureusement, on ne pouvait pas se passer. 

L'allure des petits ramasseurs de balles n'a pas seulement changé quantitativement, elle a changé qualitativement. En ralentissant leurs courses, même très peu, ceux-là s'affirment en tant que membres à part entière du jeu. Ils passent des coulisses à la scène. Dorénavant, le tennis, c'est : les joueurs, l'arbitre, la balle et les ramasseurs de balles, et le public. La liste n'est pas complète mais arrêtons-nous là pour l'instant. Les petits ramasseurs de balles, – j'ignore si c'est de leur propre chef, ou s'il s'agit d'une décision "venue d'en haut" (je penche plutôt pour cette explication) – ont réparé une injustice. Et l'injustice qu'ils ont réparée, c'est la plus grave de toutes les injustices, c'est celle de la Hiérarchie – autrement dit celle de l'inégalité sociale (il vaudrait mieux parler d'inégalité fonctionnelle, mais dès qu'on veut se faire entendre, on parle de "social"). Il existe une hiérarchie entre tous les acteurs d'un sport comme le tennis ! Le joueur est soi-disant plus important que celui qui lui permet de se concentrer sur le jeu, de jouer sans avoir à ramasser ses balles. En une époque où la démocratie s'invite partout, c'était difficilement supportable. D'autant qu'en l'occurrence, le rôle d'un petit ramasseur de balles est d'une ingratitude caractérisée qui rappelle dangereusement l'esclavage. Ce sont un peu des "boys", les ramasseurs de balles. On les imagine très bien avoir la peau noire, s'excuser de devoir paraître sur le court de tennis, la scène où s'amusent les maîtres, et aller coucher dans une remise, une fois la journée de labeur terminée. 

Comment s'arranger de cette contradiction ? Le tennis souffre déjà d'une image de sport bourgeois, et même aristocratique, qui lui colle à la peau, surtout en Angleterre – si en plus il véhicule malgré lui des rôles et des situations tout droit sortis du purgatoire social ! Depuis une quinzaine d'années, les Français ont eu à cœur de faire monter les petits ramasseurs de balles dans la hiérarchie du tennis, de les extraire de leur rôle ingrat et de leur fonction, de les anoblir, en quelque sorte. Ils sont associés maintenant à toutes les phases du jeu, les commentateurs n'oublient surtout pas d'en faire mention, toujours avec le ton attendri et bonhomme qui convient, les sportifs (du moins les plus sympas d'entre eux) leur parlent, échangent quelques balles avec eux à l'occasion, et, désormais, entrent sur le court en leur tenant la main, pour bien signifier qu'ils sont au même niveau qu'eux, bref, ils ont acquis un statut social et spectaculaire (c'est la même chose) de premier plan, même si ça ne se traduit pas par l'état de leur compte en banque ou de celui de leurs parents.

Bien entendu, ce phénomène ne s'est pas produit de manière isolée. En même temps qu'on faisait monter ceux du bas, on faisait descendre ceux du haut. C'est tout un ensemble, la convergence petite-bourgeoise. On a même commencé par les sportifs eux-mêmes, qui sont de plus en plus pipoles, communs, vulgaires, et qui se conduisent sur le court comme s'ils étaient chez eux, ou à l'entraînement. Ça s'est d'abord vu dans les tenues, individualisées, "personnalisées", puis dans l'attitude (poing serré, crises de nerfs, caprices, invectives, manque de fairplay) durant les matches. Parallèlement, l'attitude du public a complètement changé. Les courts de tennis ont à l'heure actuelle à peu près la même ambiance, le même "son", le même folklore (l'épouvantable "hola", les cris, les encouragements, et de manière générale le niveau sonore émis par le public, le sans-gêne inouï des happy-fews, leurs manières) que le foot, sport naguère situé à l'opposé, sur l'échiquier social. Un Wawrinka, par exemple encourage vivement et à tout propos les manifestations du public ; il appelle ça "mettre une bonne ambiance". Quand un jeune tennisman grec se conduit comme une brute et un sale gosse mal élevé, les commentateurs, et même le président du tournoi (ou de la fédération française de tennis, je ne sais plus) parlent de "dramaturgie" – et il faut entendre la connotation positive de ce terme !  Et quand il commet un geste qui normalement vaut un point de pénalité, l'arbitre n'ose pas la lui infliger. « Il ne faut pas oublier que la dramaturgie a été inventée en Grèce » a même lâché un de ces augustes. Tous, ils trouvent que les courts de tennis ne ressemblent pas encore suffisamment aux terrains de football. Je les trouve bien pessimistes. Il me semble au contraire qu'il n'existe plus beaucoup de différences entre ces deux sports, leurs publics, et leurs joueurs. À quand un bon coup de boule à l'adversaire, entre deux points ? Voilà qui mettrait une super bonne ambiance et ferait encore grimper la dramaturgie à "Roland", comme ils disent. 

Le même phénomène exactement s'est produit dans la haute couture, par exemple. Les "petites-mains" (et pas seulement elles) ont été mises en lumière, et à l'honneur (ce qui est parfaitement mérité, d'ailleurs), alors qu'autrefois il n'y en avait que pour le créateur, parce que la hiérarchisation sociale est devenue intolérable, et parce que l'idée même de hiérarchie fait saigner le cœur démocratique. Hors l'égalité, les Modernes n'ont plus de pensée. C'est vers elle que les derniers restes de logos convergent, comme les menstrues convergent vers le Tampax. Quand tous les critères auront disparu, il restera celui de l'égalité : le dernier et le seul critère admissible. 

Bien sûr, tout le monde me répondra qu'il était absolument nécessaire de rendre le tennis abordable, de le mettre à la disposition de tous, de le faire sortir du folklore suranné et légèrement méprisant dans lequel il avait fait ses premières armes. Et d'un point de vue moral, on n'a pas grand-chose à objecter à cela. Mais il en va du tennis comme de l'instruction et de la culture. C'est très bien de le démocratiser, mais il faut savoir que, ce faisant, on en détruit le sens, la beauté, et le charme, qui – horreur ! – avaient justement partie liée à l'élitisme et aux privilèges de classe. Le tennis, c'était aussi une culture, une attitude, une distinction. On se débat dans une contradiction indépassable : on veut la démocratie, on veut l'égalité, on veut que tout le monde ait accès à tout, et au nom de ces principes, on met la culture, le sport, les voyages, les œuvres, à la portée de tous, moyennant quoi on les détruit. Tous ceux qui ont cru, et légitimement, à ce pourtoussisme radical, en sont pour leurs frais. Ils ont effectivement accès à tout, mais ce tout n'est plus que le souvenir de ce à quoi ils croyaient avoir droit. Et le pire est qu'il n'y a même pas de désillusion, puisque ces choses n'étaient pas connues de ceux qui sont conviées en masse à les consommer. Il s'agit purement et simplement d'une escroquerie – tout le monde est perdant. Ceux qui ont connu ces choses en leur état originel et qui les aimaient sont catastrophés de les voir saccagées, réduites à rien, ou pire que rien, et ceux qui ne les ont pas connues ne connaîtront jamais qu'une version dégradée, fausse, une mauvaise et vulgaire copie qui n'a plus aucun intérêt. Chacun veut sa part du gâteau, quitte à ne rien avoir du tout.

Il faudrait parler plus longuement du public sportif, car, en définitive, c'est lui qui façonne les sports qui désormais se pratiquent chez nous. Ce qu'on peut dire, c'est que les frontières, ici comme là, sont en passe d'être abolies. Et si les frontières sont abolies, c'est tout l'espace du jeu qui est défait, car le jeu suppose des rôles et des fonctions clairement définis. Le jeu, quel qu'il soit, c'est le lieu-même des rôles et des fonctions. Le public, l'arbitre, les juges de lignes, les joueurs, les entraîneurs, les ramasseurs de balles… pour que jeu il y ait, il faut que chacun reste à sa place, mais, rester à sa place, c'est ce que ne savent plus faire les Modernes, qui veulent occuper toutes les places simultanément. Le public a remplacé l'amateur de tennis comme le touriste a remplacé le voyageur. Comme lui, il détruit ce qu'il croit aimer, car il ne sait pas rester à sa place.