dimanche 24 mai 2026

Années de plomb


 

« Morte. Pendue. Père ne croit pas au suicide. » Ils sont en Italie, au restaurant, quand ils apprennent la nouvelle par la télévision. Margarethe von Trotta appelle ça les Années de plomb. Nous appelions ça la lutte contre la société de consommation. Gudrun Ensslin (1940-1977) participe d’abord avec Andreas Baader à l’incendie de grands magasins à Francfort. Étaient-ce les années de plomb ? 

Oui. Et non. Nous avions raison et nous avions tort. Inutile de vouloir faire comprendre ça aujourd’hui. Mais, pour Adèle Exarchopoulos, sa « génération a compris l’importance et la force du collectif ». On voit tout de suite à sa tête qu’elle a compris quelque chose, Adèle Exarchopoulos. Comme ça lui arrive rarement, ça laisse des traces indéchiffrables sur ce visage débile. La bouillie remonte à la surface. « Les biens superflus rendent la vie superflue. »

En moi sont les ténèbres et en Toi sont la lumière. Je suis seul mais Tu ne m’abandonnes pas. Nous avions raison, la société de consommation était bien l’ennemie fondamentale. Il aura fallu des décennies pour que la vérité se fraye un chemin sous les paupières des éblouis. D’abord l’évidence, puis la critique de l’évidence, puis la dialectique, puis l’oubli, puis la reprise. 

Je ne peux rien espérer, aucune consolation, en dehors de la musique. Tout est bouché, saturé. Les années de plomb, c’est ici et maintenant, du moins pour des gens comme moi. Mais existent-ils, les gens comme moi ? Où sont-ils ? Comment les rejoindre ?

Pourtant, le ciel est beau, la température idéale, l’air transparent, et un grand silence recouvre le village. C’est la Pentecôte. Que l’Esprit saint descende en moi, s’il trouve un moment. « Seul l’écrivain sans public peut se permettre le luxe d’être sincère. »

Je ne peux rien espérer mais j’espère tout de même. Heureusement, sinon, je serais heureux. 

Adèle Exarchopoulos a une tête de yaourt impérimable. J’écris cela en sachant pertinemment ce qu’on va me rétorquer. Ne vous fatiguez pas, je vous entends d’ici. 

Citons Pasolini, qui avait vu avant tout le monde le plomb derrière l’argent : « Le fascisme avait en réalité fait des guignols, des serviteurs, peut‑être convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l’âme, dans leur façon d’être. En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. » Nous y sommes. L’iPhone, Tik-Tok, GMK, les “antifas”, les Muskeries électriques, et, chaque semaine, un nouvel accusé acculé sommé de monter sur scène offrir son cou et ses parties génitales aux prêtresses du Nouvel Ordre Féminin. Le plomb, elles le fondent sur nous, pauvres consommateurs attardés, drogués d’histoire. Elles ne sont plus des servantes, des odalisques, des mères ou des amantes, elles ont pris goût à la trique et au fer rouge et ne savent plus s’en passer. Le féminisme a vécu. C’est d’autre chose, qu’il s’agit, mais comme d’habitude, les mots anciens recouvrent pudiquement la réalité présente. « Quand il ne restera plus rien du monde classique, quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l’industrie aura fait tourner sans répit le cycle de la production et de la consommation, alors notre histoire sera finie. » Il suffirait de retoucher légèrement cet extrait de La Rage (1963) pour comprendre ce que les-femmes d’aujourd’hui ont derrière la tête.

Italie, Allemagne, France. On mélange tout, comme d’habitude. Nos souvenirs n’ont pas valeur de preuve, mais ils ont pourtant forgé les corps depuis lesquels nous tentons de nous adresser à ceux qui viennent après nous, de leur faire le récit de ce qu’ils n’ont pas connu, de ce qu’ils croient comprendre d’une narration qui fait taire toutes les autres voix. Le gauchisme de nos tendres années n’était pas ce que vous croyez, il n’était pas réductible au sens unique qui nous a semble-t-il conduit jusqu’à vous, il n’est surtout pas traduisible dans la langue simple que vous affectionnez. Tant pis. D’autres que vous en retrouveront la trace ou le goût, par hasard et par nécessité. Les mots sont faits pour mentir, mais les mensonges eux aussi se mentent à eux-mêmes. 

Sylvie Richard s’est bien pendue, elle. Je l’ai appris il y a quelques années. Comment réunir la jeune fille bien vivante que j’ai connue intimement en Haute-Savoie et ce cadavre vertical fiché à jamais dans mon esprit ? Un seul corps ? Une seule âme ? La vie, ici aussi, unique terreau, réservoir de possibles ? Elle m’intimidait un peu. Elle habitait une grande villa à quelques encablures de la nôtre. Pagodes, de Claude Debussy… Je la vois coiffée de cette musique, à jamais, en son mausolée calme. Apaisée. Dans le film de Margarethe von Trotta, le mari de la sœur survivante lui dit : « Je dois attendre ton autopsie pour comprendre ! ». Il en ira de même avec nous, puisque notre voix est prisonnière du plomb fondu qui coule sur les survivants depuis vingt ans. Les contemporains sont aveuglés par le présent, cette dure lumière sans ombres qui les cloue à eux-mêmes. On nous accuse de ressasser mais les anti-ressasseurs ressassent leur sur-place comme des hamsters domestiques tournant sur leur roue. Notre mémoire est suspecte par principe, parce que c’est une mémoire ; leur présent est intouchable. « Toute idée féconde tourne en pseudo-idée, dégénère en croyance. Il n’est guère qu’une idée stérile qui conserve son statut d’idée. » Il faudrait les autopsier à vif. 

Pendue, étranglée, quelle importance ? Le résultat est le même. « Vous vous êtes donné du mal, mais les années ont passé. » Que dit la Déesse Aktu ? Il faut poser la question à Adèle, Adèle l’actrice ou Adèle la personn’AI qui sidère les gogos sur Facebook. Avec cette dernière, au moins, ils ne risquent pas le cachot, c’est plus fun. Dans “journaliste”, il y a jour, aujourd’hui, la semaine prochaine, ce sera le tour d’un autre et puis d’un autre, the show must go on. Vivants ou morts, quelle importance ? Vous n’êtes que des images éphémères. Le tout est de consommer, de cliquer, de reproduire, d’être là, ici et maintenant, à votre place sur place, identique et identifiable, mais révocables. « La révolution capitaliste exige des hommes dépourvus de liens avec le passé. » Et des hommes coupables, car la révolution capitaliste a toujours besoin de petites mains aveugles. Prenez votre abonnement, votre rôle est déjà écrit.

Le nouveau fascisme, tel que prédit par Pasolini, n’est plus l’affaire d’un groupe de criminels au pouvoir, mais celle du peuple, de la masse qui n’a plus besoin de directives. La « force du collectif » dont parle Face de yaourt est bien plus effrayante qu’un mouvement donné d’en haut. L’autorité s’est dissoute, ou s’est disséminée, chacun en est désormais dépositaire, à l’heure des réseaux sociaux. Le mot d’ordre cuvée 2026 est : « Et qu’ça saute ! » Un coupable chasse l’autre, comme les clous. Le lancé de poignard a succédé au lancer de nains. « Au suivant ! », comme on disait à la visite médicale. « Le reste, c’est bon pour les livres d’histoire » ou les ruminations intempestives d’un vieux fou obsolète. 

« Je marchais dans les rues de Brooklyn en pensant à la mort. Pas parce que je suis philosophe, mais parce que j’ai déjà plus de quatre-vingt-dix ans. » Ainsi parle un de ces accusés récusés, fantôme parmi les vivants, erreur de casting en attente du départ ultime. 


« Avoir tout ensemble le goût de la provocation et celui de l'effacement, être par instinct un trouble-fête et par conviction un cadavre. »