Affichage des articles dont le libellé est Funérailles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Funérailles. Afficher tous les articles

dimanche 20 juillet 2025

Service à l'autel du temps

 


Les annonces et déclarations qui suivent la mort d'un personnage fortement médiatisé sont ce qui exprime le mieux — de manière tout à fait involontaire, bien sûr — l'importance et la signification de celui qui n'est plus. « Les stars du PAF saluent la mémoire de l'homme en noir » dit mieux que toutes les exégèses qu'on pourrait avoir envie de lui consacrer la vérité de Thierry Ardisson certes, mais avant tout de l'époque qui l'a adoré et détesté (car l'adoration et la détestation ne s'excluent pas, ici, au contraire). Il faut avant tout voir qui s'exprime, qui se sent obligé d'ajouter sa voix au concert de l'éloge ou du réquisitoire, qui se sent tenu d'entrer dans le cercle magique de la rumeur pafienne. Celui qui prend la parole en ces circonstances actionne deux leviers simultanément : il produit un discours (dont il espère une distinction (qu'on le remarque)) et il certifie son appartenance, renouvelle son contrat. On pourrait écrire qu'il est important (pour lui-même) de révéler son état et son degré de prêtrise : il est fidèle à sa qualité de célébrant, il ne peut se soustraire à la charge qui lui incombe sous peine d'être chassé de sa place. Ils le font à tour de rôle, et personne ne veut manquer (à) la cérémonie. (Même Hanouna-le-Mafieux, qui vouait une haine féroce au Grand Disparu (« quand tu sortiras de chez toi, tu seras couvert de mollards »), n'a pas dérogé à la liturgie.) Il ne faut pas se tromper, ces prêtres d'un soir sont des esclaves plus que des généraux. Ils ne choisissent pas le moment de l'action, ils sont rappelés à l'ordre par le grand ressort tantôt tendu tantôt lâche mais jamais négligent qui les garde en orbite autour du tabernacle spectaculaire. 

« Stars du PAF », « mémoire », « homme en noir », « saluer », ce vocabulaire n'est pas chiche de grandiloquente franchise, et ces quelques formules déposent autour du néant centripète quatre éléments cardinaux qui délimitent un champ de signes se resserrant sur ce qu'il est possible de penser et de ressentir en pareille circonstance. Aucune liberté : il convient et il suffit de déposer sa lourde croix verbale dans les sarcophages prévus à cet effet. C'est un QCI (pour Choix Impossible), non un QCM, que ces analphabètes brûlés de lumière artificielle remplissent consciencieusement, fidèles jusqu'au bout à ce qu'ils auront été, de laborieux adorateurs du faux et des célébrants serviles du vide, de grossiers personnages qui essaient de se faire une place à la seule cène qu'ils connaissent, la scène médiatique. À cet égard, Ardisson est leur semblable, même s'il est loin de n'être que cela. Il les a précédés dans le service à l'autel..

« Les stars du PAF saluent la mémoire de l'homme en noir »… Je n'imagine pas de manière plus honnête, finalement, de formuler l'insignifiance de ce monde d'empafés. Chacun de ces mots serait à arracher à son piédouche de gloire pour lui restituer son sublime ridicule, mais ce serait vouloir rendre un semblant de vue à ceux qui ne le désirent pas. Les admirations et les grands hommes d'une époque en disent long sur elle. Si la mémoire est ici convoquée, fût-ce à titre privé, c'est peut-être parce qu'elle est ce que les stardupafes ont combattu (avec la culture et la discrimination) durant toute leur existence avec un professionnalisme admirable : il faut bien qu'ils aient quelques mérites. Celui de saper durablement ce qu'ils encensent à l'antenne n'est pas le moindre. Et pour cela, il n'est nul besoin d'être « cultivé, subversif ou insaisissable », comme l'affirme un crétin qui bave d'admiration devant son grand-homme. C'est tout le contraire, bien entendu : il faut être servile, illettré et tenu par le conformisme le plus poisseux — c'est-à-dire, depuis les années 70, un anticonformisme spectaculaire bien rodé qui n'impressionne que les naïfs et les crétins. Lomennoir est mal nommé : c'est un habit blanc qu'il aurait dû endosser, notre fort-en-gueule sensible jusqu'à la sensiblerie. Il aura continué jusqu'à la fin à se voir Rebelle alors qu'il a été le plus efficace promoteur de l'idéologie qui s'est diffusée après 68 sans aucune véritable objection. 

« J'ai toujours voulu faire une interview comme si c'était la première que l'invité faisait. Je pars du principe que c'est la première fois que les gens voient la personne que j'interviewe. » Démarche complètement anti-culturelle, donc. Partir du principe que celui qui regarde ou qui écoute ne sait rien du tout, qu'il faut lui expliquer ce qu'a fait le peintre, le réalisateur, le musicien, l'écrivain, qui il est, en s'adressant à une feuille vierge, qui, par définition, n'a aucune culture ni aucune mémoire, c'est tout le contraire de la culture, qui est toujours un train qu'on prend en marche. Sa manière est exactement celle qui a prévalu à l'École et plus généralement partout où il y a de l'enseignement depuis cinquante ans et qui nous a conduits là où nous en sommes aujourd'hui, où, chaque fois qu'il est question d'un personnage historique ou artistique majeur, d'un écrivain, d'un savant, il faut ajouter en note son pedigree, puisqu'il est bien entendu qu'on s'adresse à des illettrés ou à des enfants nés la veille.

« Ardus Sonus » : fort en gueule. « En revanche, tu adores parler ! » lui dit cet imbécile de Franck Nicolas. (Franck Nicolas « entrepreneur, auteur best-seller et philanthrope », SIC) Il faut voir un peu qui est cet « ami » de Thierry Ardisson pour comprendre qui est Lomennoir… D'ailleurs, pour savoir qui est vraiment Lomennoir, il suffit de jeter un œil à ses amis. Tous sans exception, ce sont des médiocres qui lui renvoient l'image d'un homme exceptionnel — qu'il est, sans aucun doute, par rapport à eux. Mais l'important est surtout que ces gens-là « parlent fort », c'est à ça qu'on les repère. Le « parler haut » est le trait distinctif d'une race humaine que j'ai depuis toujours méprisée. Je tiens ça de ma mère qui détestait les gens qui parlent fort, dont la voix porte (trop loin), perce (les tympans et les cloisons), se distingue (ce verbe est extraordinaire, qui signifie deux choses complètement opposées), ce qui les assimile au vulgaire qui essaie de se montrer à toute force, au nouveau-riche, au parvenu, et qui en fait le contraire de ce qu'elle estimait distingué, justement : la distinction ne peut s'arracher de force. Les “grandes gueules” trahissent immédiatement leur origine. 

Baffie avec sa casquette à l'église, Marc Lavoine avec des chaussures de sport blanches, des chaussettes rouges et un énorme et immonde sac blanc. « C’était merveilleux, c’était émouvant, c’était bouleversant. » Il suffit de regarder les « invités » aux obsèques, ce que je me suis astreint à faire, pour comprendre à quel monde nous avons affaire. De quel musée Grévin sortait Laurent Voulzy poussant devant lui son ventre comme on roule un ballon de plage, de quel cercueil climatisé Christian Louboutin, de quelle pyramide désaffectée Michel Drucker, de quelle attraction de foire Armande Altaï ou Yves Lecocq, de quel service des grands brûlés Marc-Olivier Fogiel, de quel souterrain dostoïevskien Jean-Michel Blanquer et Anna Cabana, de quelle jungle Florent Pagny, de quel Hiroshima Delphine Ernotte ? Quelle est cette odeur qui monte de l'asphalte, quand Gabriel Attal arrive, esseulé comme un Petit Poucet sur Mars, ne sachant pas quelle figure se composer mais tenu debout par son devoir et sa classe, enfin justifié quand arrive la « première dame », furtive et attentive à ne pas trébucher comme ce con d'Arthur qui manque se briser un tibia dans son ascension de la colline des douleurs. Où sont donc les Trois Petits Cochons et le Diable Vauvert en trouple ? Où sont les neiges d'antan et la rose de Mitterrand ? Où sont les trompettes de Jéricho et l'harmonium de Jean-Michel Jarre ? Ah, tout cela est bien mal organisé, malgré ce qui s'écrit sur les écrans et les fiches “formatées” de Lomennoir. Laurent Baffie fait devant le cercueil une dernière blague que tout le monde trouve géniale : « On ne bouge pas pendant le jingle ! ». La veuve, qui a prononcé un discours « bouleversant » applaudit avec la rue. Les flics font de sympas « personnels » de sécurité comme les autres, tout le monde a lu le pitch, ce n'était pas trop compliqué, il y avait cinq mots. La “créativité” n'est plus ce qu'elle était, quand c'est trop c'est trop nigaud. Mais quand-même c'était chié, comme aurait dit Jack Le Parrain s'il avait été invité à la dernière Cène. Vous allez trouver que j'en reviens toujours à Baffie, peut-être, mais c'est parce que même s'il avait été seul-en-scène à Saint-Roch, le tableau aurait eu exactement la même allure pénible, la même obscénité lasse et lassante. À lui seul, monsieur J'ai-inventé-un-métier dit tout, il exhibe les osselets avec lesquels il joue pendant que l'institutrice lit du Enid Blyton revu par ChatGPT. Il suffit de voir sa gueule et d'entendre sa voix pour ne rien ignorer de ce monde-là. Ne cherchez pas plus loin : plus loin, c'est la Grimace et le mur de la prison. « La cérémonie, minutieusement planifiée par Ardisson, s’est déroulée dans une ambiance solennelle avec une bande-son incluant des chansons choisies par l’animateur, comme “Voilà, c’est fini” de Jean-Louis Aubert, ou “Ne me quitte pas”, de Brel, et a été marquée par des hommages émouvants, y compris de la part des prêtres adoptant un ton subversif en son honneur. » Adoptant un ton subversif en son honneur… Les curés avec les pubards. Ite missa est. Ne manquait que Bruno Gaccio, qui en aurait forcément rajouté dans la subversion agenouillée et le rictus botoxé. 

Il est tout de même fascinant de se dire qu'Ardisson dans sa boîte noire leur était encore mille fois supérieur, ça remet les choses en perspective. Quelle est cette France, au juste ? Comment s'est-elle composée petit à petit depuis les années 80 ? Quand on l'étudiera dans trois siècles, en plongeant de longs tubes dans ses entrailles stratifiées, on verra que les carottes ne ramènent à l'air libre que de la blague de Grandes Gueules un peu rustres et l'on s'étonnera que celles-là aient pu si longtemps tenir lieu de Figures. 

Mes amis me parlent de « natures », et je comprends ce qu'ils veulent dire par là, car moi aussi j'y suis sensible. Et d'ailleurs, je ne sais plus si je l'ai déjà dit, mais je ne trouve pas Ardisson antipathique du tout (il était généreux et je crois qu'il était plutôt gentil, dans le fond) mais je pense qu'il avait conscience de sa médiocrité et qu'il a cherché par tous les moyens à ne pas la voir. Ses parents roulaient en Dauphine et il aurait voulu qu'ils possèdent une DS Pallas. On peut trouver ça ridicule, mais, comme j'ai un frère qui était un peu beaucoup comme ça, je vois très bien ce qu'un complexe de ce genre peut produire dans un esprit fragile. Les pauvres cathos se contentent de ce qu'ils ont, ricanait-il, mais je suis sûr que dans le fond il les enviait, ces pauvres couillons roulant en Dauphine. Au moins aura-t-il aimé vraiment, à la fin de sa vie, c'est déjà pas mal. 

Lomennoir était plus sympathique que la plupart des animateurs télé qu'on connaît, plus cultivé, plus amusant, plus attachant, plus surprenant. Tout cela est très relatif, bien entendu. Mais je ne lui pardonnerai jamais la profonde malhonnêteté avec laquelle il avait traité Renaud Camus, en 2000, quand il l'a opposé à Ellie Semoun. Tout s'est joué au montage, où il lui a fait dire ce qu'il voulait, et pas du tout ce qu'avait dit et exprimé Renaud Camus, qui s'en est expliqué dans son journal (sans quoi je le ne saurais pas). Quand on se prétend écrivain et qu'on est capable de faire ça à un autre écrivain qui a déjà la tête sous l'eau, on est capable de tout. En revanche, je ne l'accablerai ni pour avoir « torturé » ses invités, ni pour avoir plagié quelques pages d'un roman de Georges Delamarre, Désordres à Pondichéry, dans son propre livre publié en 1994. Tous les écrivains font des emprunts plus ou moins substantiels à d'autres auteurs, à d'autres livres, c'est même comme ça que se fabrique la littérature, aucun texte n'est jamais sorti de l'esprit d'un écrivain pur et indemne de toute contamination, inavouée ou inconsciente. Peut-être a-t-il sciemment minimisé l'ampleur de l'emprunt, c'est possible, mais ce n'est certainement pas sur ce terrain-là que j'irais, si je voulais faire des reproches à Thierry Ardisson. Ce n'est d'ailleurs pas Thierry Ardisson, qui me révulse, c'est le monde qui se presse à sa suite (et qui se juge à sa jauge), que ce soit pour le glorifier ou pour le sacrifier. Il le dit à plusieurs reprises dans les entretiens que j'ai regardés, et en cela je suis parfaitement d'accord avec lui, le pire des péchés est l'anachronisme, ce qui ne va pas manquer d'arriver dans les jours qui viennent. Il est assez culotté, ridicule et même dangereux de juger d'une époque antérieure avec la morale de notre temps. Le nouvel ordre moral n'est pas supérieur à l'ancien, il est seulement autre, et lui aussi s'effacera devant le prochain. Il faut citer ici le célèbre mot du Grand-Père qui s'adresse à la mère du narrateur, chez Proust. « Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me soulage tant dans ces moments-là. Ah ! Oui : “Seigneur, que de vertus vous nous faites haïr !” Ah ! Comme c’est bien ! ». Notre vertu contemporaine a trop souvent le visage odieux de la Vertu majuscule et intemporelle, qui est invincible, statufiée, et juge de tout sans jamais imaginer qu'on puisse lui rendre la pareille. La vertu contemporaine est parfaitement haïssable parce que ses thuriféraires fanatiques et bornés ne connaissent qu'elle. On pourrait à l'endroit d'Ardisson renverser la formule : Seigneur, que de médiocrités vous nous faites aimer, en nous obligeant à comparer avec ce qui reste et qui s'étale complaisamment dans le sillage de Lomennoir. Pour un peu on ne pourrait même plus le critiquer… 

dimanche 9 mars 2025

Le bidet et le bénitier


Tous les trois matins et demie, l'heure est grave. Tous les trois matins et demie, la troisième guerre mondiale est à nos portes (je dois avoir des problèmes d'arithmétique, j'en étais à la huitième). Et tous les jours sauf le dimanche, Vladimir le cosaque s'apprête à nous dévorer tout crus, pendant que Donald Lorangé se régale au petit déjeuner d'une tranche de Mein Kampf frite, arrosée du sperme d'Elon Musk, qui, paraît-il, en a des litres et des litres à ne plus savoir qu'en faire. Ça commence à devenir lassant, ce scénario de scouts inoculés de Blancheur candide qui jouent à se faire peur. Ils sont tous sextuplement vaccinés, bordel, ils ne risquent rien, c'est sûr à quatre-vingt-quinze pour cent ! Écoutez la Science, pour une fois ! Et puis la troisième guerre mondiale, il y a belle lurette qu'elle est dans nos chambres à coucher et qu'elle teste des sex-toys connectés à tous les influenceurs du monde. Elle peut pas être partout, cette salope. Collabo ! Capitulard ! Nazi ! Munichois ! Traître ! Irresponsable ! Ininformé ! Trouillard ! Agent double ! Abandonneur de pays envahi ! Ponce Pilate de Prisunic ! Slavophile narcissique ! Esthète endormi ! Jouisseur dégénéré ! Je vous laisse choisir l'insulte qui vous convient. C'est Mondial-Moquette qui lave plus blanc qu'Allah hache vingt-cinq. Ils sont sur tous les fronts, c'est pas possible d'avoir la paix cinq minutes. Macron est leur fétiche, il les fait bander du matin au soir (comme Le Pen naguère), ils ne loupent pas une de ses interventions, ils ont leurs fléchettes au curare à portée de main droite et la pompe à morphine dans la main gauche. Lâchez-moi la grappe, bon dieu de bordel de merde ! D'accord, il faut bien avouer qu'il y a des coïncidences troublantes, des positions et des réactions qui semblent se rejouer à l'identique, indépendamment du type des faits, mais je serai prudent, je n'en parlerai pas aujourd'hui, c'est hors de propos. Pour l'instant. 

Le 30 décembre 1937 ont eu lieu les funérailles de Maurice Ravel, inhumé à Levallois-Perret. C'est le seul enterrement qui s'est déroulé ce jour-là, par dérogation spéciale, les pompes funèbres étant en grève dans toute la région parisienne. Il faisait un froid de gueux, et la grippe clouait au lit bon nombre de Français. Le pauvre n'a eu droit, en fait d'officiels, qu'à Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale et des Beaux-Arts, et à Georges Huisman, directeur des Beaux-Arts, ce qui nous rappelle un peu les tristes obsèques de Dutilleux, le 27 mai 2013. En comparaison, les funérailles de Gabriel Fauré, le maître de Ravel, le 8 novembre 1924 à la Madeleine, dont Fauré fut longtemps des orgues le titulaire, furent grandioses et nationales. Gaston Doumergue, alors président de la République, était présent. L'absoute fut donnée par le cardinal Dubois, archevêque de Paris. Les honneurs étaient rendus au grand-croix de la Légion d'honneur par les 5e et 31e d'infanterie. Le gouvernement et la Reine Elisabeth de Belgique avaient envoyé des couronnes de fleurs. La musique de Fauré a été jouée, entre autre le Requiem, avec Jane Laval et Charles Panzéra, le nocturne de Shylock et l'adagio de Pelléas et Mélisande. Dans l'assistance, on pouvait remarquer Mme Édouard Herriot, M. de Selves, président du Sénat, M. Paul Painlevé, président de la Chambre, Mme Paul Deschanel, M. Naudin, préfet de la Seine, M. Jacques Rouché, directeur de l'Opéra, MM. Albert Carré, directeur de l'Opéra comique, et Gheusi, ancien directeur, M. Messager, M. Louis Aubert, M. Widor, etc. Des discours furent prononcés à l'issue de la cérémonie, par MM. Henri Rabaud, directeur du conservatoire, Laguillermie, au nom de l'Institut, Paul Vidal, au nom de la Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de musique, Adolphe Boschot, au nom de la critique musicale, Mme Nadia Boulanger, au nom des anciens élèves du Maître, M. Marty, pour les Ariégeois de Paris, M. Vincent d'Indy, pour la Société nationale de musique, M. Heurtel, au nom de l'école Niedermeyer, et enfin par M. François Albert, ministre de l'Instruction publique, au nom du gouvernement. La musique était encore la musique, les Français étaient encore des Français, l'Histoire avait encore un sens, et l'Égalité et l'Indiscrimination hyper-démocratiques n'avaient pas encore tout emporté dans le tout-à-l'Égout de la post-nation France qui fuit par tous les émonctoires de son pauvre corps dépecé comme une petite vieille incontinente assise au fond d'un mouroir de province devant une télé bavarde et lancinante que personne n'écoute. Je laisse les rigolards rigoler et les sarcasmeurs sarcasmer à leur aise. Georges nous fait seulement sa sempiternelle petite crise de nostalgie décliniste du dimanche, et, comme le dit « Grock » (« l'intelligence artificielle de X » (putain, ça fait peur !)) : « @La_Fuly, c'est Jérôme, un mec de 67 ans qui a grandi avec sa mère en foulard [SIC] et qui kiffe balancer des piques sur la société moderne, genre la France qui crève depuis 1989 selon lui [c'est pas faux], tout en vénérant Bach comme un dieu musical. La_Fuly s’éclate à taquiner GolColar, clasher Pfizer et comparer musicologie à chirurgie esthétique, tout en kiffant un peu de sarcasme jazzy. » Tout va bien, je vous dis, calmez-vous ! « Sarcasme jazzy », j'aime beaucoup, presque autant que « camembert apostolique ». 

Bref. Ravel, c'est quand-même foutrement somptueux. À chaque fois que j'écoute Daphnis (je parle de la version originelle, le ballet, ou plutôt, comme l'appelle le compositeur, la « symphonie chorégraphique »), je suis complètement estomaqué. À chaque nouvelle écoute, je découvre cette partition, ses mille idées, son souffle, cet extraordinaire scintillement de l'orchestre, ses strates infinies et tous ces passages étonnants que la plupart du temps on ne remarque même pas. Par exemple, j'ai entendu tout récemment qu'il y avait une machine à vent, dans la « danse lente et mystérieuse des nymphes », chose que je n'avais jamais remarquée jusque là. J'aime beaucoup ce qu'a dit Jean Zay, aux obsèques de Maurice Ravel : « Je veux surtout marquer notre gratitude pour ce bienfait suprême que nous offre à jamais le génie de Ravel, celui de nous rendre conscient des merveilleuses ressources, des chances certaines, des possibilités innombrables de l'intelligence humaine ». 

Le moins qu'on puisse dire est que ces possibilités innombrables de l'intelligence humaine ne sautent plus au yeux de ceux qui fréquentent notre petit monde. Là aussi, ça fuit… Il y a des pertes, blanches ou jaunes, ocres ou mauves, qui font des rigoles sur le tapis numérique que nous foulons jour après jour, que nous le voulions ou non. Il y a un test qui ne rate jamais, sur Facebook. Placez côte à côte une citation et une image qui semble n'avoir aucun rapport avec le texte. Aussitôt, comme des cabris excités sortant à l'aube de la chèvrerie, tous vont se précipiter sur l'image, c'est-à-dire sur le sens, sur le premier sens (comme on dit « le premier sang »), sur le sens qui éclate à la surface comme une bulle ou un phylactère. Aucun ne semble se demander la raison de cette juxtaposition, qui seule fait sens ici, évidemment — sinon, à quoi bon. La citation et l'image, seules, ont chacune une signification, bien sûr, mais qui en l'occurrence ne nous intéresse pas ; sinon, pourquoi les juxtaposer, on se demande bien ? L'intelligence est dans le rapport, dans le croisement et la jonction d'objets, de faits ou d'idées qui a priori n'ont pas de rapports. C'est en croisant ce qui n'est pas fait pour l'être qu'on découvre du neuf, et seulement ainsi. Non seulement ils manquent la moitié de la réalité, mais ils se précipitent sur la plus simple, la plus évidente, l'image. Toujours l'image. On comprend que la littérature soit un art dépassé, dont les mécanismes sont trop complexes et trop différés, pour un besoin de vérité toujours plus immédiate, simple, univoque. « Que voulez-vous dire, exactement ? » C'est la seule question qu'on vous pose. Ça veut dire quoi ? Qu'est-ce que je dois comprendre ? Où vous situez-vous ? Dans quel camp être-vous ? Pour ? Contre ? Blanc ? Noir ? Zéro, ou un ? Wokiste ou réac ? Droite ou Gauche ? Ça matche, ou pas ? Sympa or not ? L'hyper-démocratie est binaire, atrocement, bêtement. Y a du sens ou y a rien. Faut choisir. Ils veulent les sous-titres, même quand c'est écrit en français. Ils veulent même plus que les sous-titres, ils exigent « l'audio-description ». C'est h'important, de comprendre, non ? Pour la complexité (c'est-à-dire le Réel et la vie, tout simplement), on repassera… Entre la culture et l'information, leur choix est vite fait. C'qui compte, c'est d'être informé. (Heureusement que les accents existent…) 

Ah, ce molto adagio du Pelléas de Fauré… L'impression de gravir une pente impitoyable, une pente qui n'en finit pas… Et pourquoi, Mon Dieu, pourquoi ? Pourquoi marcher encore… On sera vaincu, quoi qu'il arrive… On continue sans y croire… Pas après pas, qui se font de plus en plus lourds, pénibles, lents… L'adagio comme évangile du pauvre, du Désolé, du fatigué, du revenant sur ses traces… Économie de mouvements, tourné vers le dedans ou le souvenir, vers la solitude sans limites… Quoi encore ? Que me voulez-vous ? Je cherche mon souffle et me bouche les oreilles… Je vous laisse les certitudes, la cohérence, la présence, le bruit et la convivialité, la fête, les héros et leurs doubles, les salles de muscu et tout le train du monde qui avance d'un même pas. 

À l'enterrement de Ravel, il y avait tout de même René Dommange, son éditeur (Durand), son frère Édouard, la créatrice de l'Introduction et allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes, Micheline Kahn, et quelques autres, mais la France n'était pas là. Le soir-même de la mort de Ravel, sacrifié par les chirurgiens, toujours prêts à en découdre avec la matière offerte (des autres), le 28 décembre, Manuel Rosenthal, par un hasard merveilleux, dirigeait L'Enfant et les sortilèges, et voyait en saluant le visage de Stravinsky en pleurs au balcon. 

Qu'y a-t-il de plus touchant, de plus doux, de plus sensible, au sens noble du terme, de plus poétique que le début de son quatuor à cordes (dédié à son maître Fauré, qui avait demandé à quatre de ses élèves de composer un quatuor en hommage à Debussy), et tout particulièrement le deuxième thème, déchirant, de ce premier mouvement ? Peut-être est-ce parce que je connais ce quatuor depuis ma plus tendre enfance, mais il reste ce qui m'émeut le plus dans tout son œuvre. Des sortilèges, Dieu sait qu'il y en a, dans cette musique pleine de délicats miracles, mais cette douceur, cette proximité tendre, affectueuse et sans affectation me bouleverse à chaque fois que je l'entends. C'était pourtant, sinon une œuvre de jeunesse (il avait déjà composé la Pavane pour une infante défunte, les Sites auriculaires pour deux pianos, le Menuet antique, et les Jeux d'eau), du moins l'œuvre d'un compositeur qui n'avait pas (en 1902-1903), et de très loin, le métier qu'il a acquis plus tard. Le chroniqueur de la revue Le Phono (« le premier hebdomadaire du continent exclusivement réservé à la musique mécanique et électrique »), le 15 décembre 1928, signale la publication, « parmi les nouveautés sensationnelles », des premiers enregistrements du Quatuor Capet : « Ces admirables artistes, interprètes inégalables des classiques, savent également donner leurs vraies couleurs aux quatuors de Debussy et Ravel ». Quand le quatuor de Ravel est enregistré par les Capet, en 1928 (Ravel était encore vivant), il est proposé à l'achat en quatre disques, huit faces, chaque disque étant vendu 45 francs. L'œuvre, à cette époque-là, est déjà devenue un classique de la musique moderne. Ce seront ensuite les quatuors Pro Arte et Calvet qui l'enregistreront. 

Ravel habitait, à Monfort-l'Amaury, une « tranche de camembert mal taillée ». Le Belvédère, qu'il avait acquis, alors au faîte de sa gloire, en 1921, c'est d'abord une vue, une succession de jardins, d'arbres, de prés, et dans le lointain la forêt de Rambouillet. Il aime se tenir sur le balcon de sa maison, et regarder… Il aime son « petit cénacle », qu'il reçoit volontiers chez lui. Il se lève tard et lit son journal, Le Populaire, un quotidien de gauche (eh oui, Ravel était « de gauche »). L'élégance est pour lui une impérieuse règle de vie et sa salle de bains en témoigne. Il accumule les « bibelots d'inanité sonore », « ses purs ongles très haut dédiant leur onyx », et le bric-à-brac d'un conte de fées familier lui tient compagnie. La décoration le passionne, lui qui les refusera toutes. Peut-être que sa pudeur légendaire trouve dans ces objets modestes et vite démodés une manière de se dire en clins d'œil inoffensifs. « Je suis un type dans le genre Louis II de Bavière, en moins louf », dit-il à une amie. C'est lui qui dessine au pochoir la frise du plafond et les musiciens grecs sur les sièges de la salle à manger. Maquereaux au vin blanc en entrée, un énorme steak, servi bleu, et des fruits du jardin, pommes ou poires, voilà son menu favori. Il fait face, dans son cabinet de travail, à son portrait, à douze ans, habillé en prince russe, jeune garçon d'un charme affolant. Il fume du gros tabac brun, caresse ses chats siamois et boit du thé. Quand Marie Reveleau, sa gouvernante, le trouve assis sur son balcon, tourné vers l'intérieur de la maison, elle lui demande : « Que faites-vous là, Monsieur ? » Le compositeur du Boléro répond : « J'attends. » Il attend et il regarde… 

« À la sortie de l'atroce Turangalîla de Messiaen [c'était la création française, en 1950, à Aix-en-Provence], devant une foule ahurie, cela a été épique. Georges [Auric], vert, encore indisposé d'un mélange de grippe et de melon glacé, et moi, rouge comme une pivoine, nous sommes dit pendant sept minutes les pires choses. Georges défendant Messiaen, moi, à bout de nerfs, devant la malhonnêteté de cette œuvre écrite pour la foule et l'élite, le bidet et le bénitier. On nous entourait comme dans un combat de coqs. » C'est Poulenc qui parle. Il savait parler, Poupoule… J'aurais tenu le rôle d'Auric, je l'avoue, car j'aime beaucoup la très hollywoodienne et grandiloquente Turangalîla, depuis que je l'ai découverte, à la fin des années 70, au théâtre des Champs-Élysées. J'avais eu d'ailleurs le même genre d'engueulade, avec deux amis, à la sortie du concert. Et si je comprends très bien les réticences de Poulenc (« écrite pour la foule et l'élite, le bidet et le bénitier », c'est tout de même merveilleux !), je ne parviens pas à ne pas aimer cette œuvre, qui a tellement de brio et d'éclat, en plus d'une inventivité sonore et mélodique étincelante, un peu à la manière du Concerto pour orchestre de Bartok. Évidement, il faut un peu se boucher les oreilles par instant, je le reconnais, car Messiaen n'y va pas avec le dos de la cuillère, et le tutti final relègue les John Williams & Cie au rang de bricoleurs du dimanche. Y a intérêt à avoir les osselets et le vestibule bien accrochés, quand on se trouve dans une salle où elle se joue… Mais ce qui me ravit, dans la prise de bec entre Poulenc et Auric, c'est que le premier, en plus de sa langue merveilleuse, était entièrement libre. Lui qui défendait Boulez (eh oui !) n'hésitait pas à taper violemment sur une œuvre contemporaine qui avait du succès — la foule et l'élite, très souvent, plus souvent qu'on ne le croit, se tiennent en effet par la barbichette. La Turangalîla, c'est un peu la Troisième guerre mondiale symphonique en quadriphonie cuivrée. On est très loin du pudique Ravel, dites-vous ? Pas tant que cela, finalement. Messiaen c'est un Ravel qui aurait abusé de Berlioz en intraveineuse, ou un Bruckner qui au lieu de compter les feuilles des arbres, recenserait inlassablement les millions de couleurs que Dieu a inventées et les empilerait en un fascinant jeu de cartes rythmique. Il existe dans la musique de Messiaen une dimension qui est rarement évoquée, celle du plaisir qu'il a à mélanger le pur et l'impur, les instruments dont les notes sont clairement identifiables et les bruits blancs, ou roses, c'est le bonheur qu'il a à brouiller momentanément la ligne du chant pour mieux la faire ressortir, à complexifier à plaisir des choses finalement très simples, évidentes — ou l'inverse. « Musique de bordel », avait lancé méchamment Boulez, justement, en parlant je crois des Trois petites Liturgies de la Présence divine. Mais Dieu n'est pas absent des bordels, faut pas croire. Il a de l'humour et de la fantaisie, un million de fois plus que ses créatures, et ne parlons même pas de l'imagination. Et s'il a décidé de nous offrir une Troisième guerre mondiale en postlude, vous pouvez toujours vous gratter pour le faire changer d'avis. Elle ne ressemblera de toute manière pas du tout à ce que vous imaginez. « Un or agonise selon peut-être le décor. »

L'Heure est toujours grave, surtout quand on l'ignore. (Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)