dimanche 8 novembre 2026

La Pologne, l'Allemagne, la France, le théâtre et le magnésium


Il est humiliant de constater que notre bien-être dépend d’une molécule, molécule qui semble n’avoir qu’un rapport lointain avec ce qui nous martyrise. Ce n’est même pas de bien-être qu’il s’agit, d’ailleurs, mais plus simplement d’être, de la possibilité de vivre normalement, sans être conduit très vite aux confins de la folie. 

***

Précisons le contexte : dans mon enfance, mon père parlait encore couramment des « boches ». Je ne sais pas si l’on mesure bien l’extraordinaire intelligence des Français, à la fin de la guerre, qui jamais n’ont éprouvé de ressentiment à l’égard du plus grand des musiciens allemands, Jean-Sébastien Bach. Non seulement ils n’ont pas rejeté la musique allemande, mais ils l’ont célébrée jusqu’à aujourd’hui. Jankélévitch fait exception à la règle, lui qui s’était juré de ne plus jamais lire les philosophes allemands, qui n’écoutait plus de musique allemande et qui n’a plus mis un pied sur le sol allemand (« Les Allemands ont tué six millions de Juifs, mais ils dorment bien, ils mangent bien, et le mark se porte bien »). Wiard Raveling, professeur du lycée de Westerstede, est né en 1939, il n’a que deux ans lorsque l’anéantissement systématique des Juifs commence, mais il se sent pourtant concerné par le reproche de Jankélévitch, qui prononce cette phrase, à la fin d’une émission radiophonique française que l’Allemand écoute depuis sa Frise orientale : « Je n’ai jamais encore reçu une lettre qui fasse acte d’humilité ; une lettre où un Allemand déclarerait combien il a honte. » Il écrit à Jankélévitch. « Je suis tout à fait innocent des crimes nazis ; mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille. » Lorsque Wiard Raveling adresse sa lettre rédigée en français à Jankélévitch, il est certain de ne pas recevoir de réponse ; il ne croit pas incarner celui qui pourrait conduire Jankélévitch à briser le vœu qu’il s’est imposé à lui-même de ne pas écrire à un Allemand. Pourtant, le Français invite le professeur allemand à Paris. Ils se rencontrent en 1981 dans son appartement du quai aux Fleurs et entretiennent une correspondance amicale et intellectuelle régulière jusqu'à la mort du philosophe en 1985. « J’aime la musique de Schubert et de Schumann. Mais je mettrai un disque de Chopin, si vous le préférez... » Plus tard, Raveling a directement interpellé le philosophe en lui disant que refuser l'apport immense de l'Allemagne à la philosophie et à la musique était, en quelque sorte, « un triomphe posthume du national-socialisme » (à rapprocher de ce que Renaud Camus appelle « La seconde carrière d’Adolf Hitler »), et je le crois aussi, bien que je ne puisse pas condamner l’attitude du philosophe. Malgré la profonde affection qu'il portait à Wiard Raveling, Jankélévitch est resté inflexible jusqu’à sa mort. Dans la première lettre qu’il adresse à l’Allemand, il écrit : « La moitié du genre humain est composée de sourds. » Quarante-six ans plus tard, il semble que le nombre de sourds ait considérablement augmenté. Je l’évalue quant à moi à 94,73% du genre humain. Il n’est pas exclu que nous atteignions les 98% d’ici la fin de la décennie. 

***

Le substantif fille n’est pas l’équivalent féminin de garçon ; il ne peut l’être complètement, puisque le masculin de fille est fils, qui n’est pas forcément du même ordre qu’un garçon. On entend aussi que le pendant féminin de garçon est garce, plus que garçonne. Les mots ne se laissent imposer facilement le registre qui leur sied, quand on tente de les faire dialoguer de part et d’autre de la frontière sexuelle.

***

Je n’écoute les musiciens d’aujourd’hui qu’avec une crainte qui est en train de virer au dégoût, celui que m’inspirent ces vaniteux insupportables et surtout ridicules qui ont transformé toute exécution musicale en exhibition sportive ou psychologique. L’imbécilité de ces démonstrations puériles donne la nausée. Quel siècle pitoyable ! À propos de pianistes, j’ai appris la mort de Stephen Kovacevich, dont j’ai beaucoup aimé, jadis, les Beethoven et les Brahms. Le pianiste américain, qui avait été l’élève de Myra Hess, à Londres, où il commencé sa carrière, me ramène à Thérèse, que j’avais invitée à dîner, rue des Arquebusiers, peu de temps après avoir fait sa connaissance au conservatoire de Gentilly. Elle me plaisait et je voyais bien que je lui plaisais aussi. L’issue de la soirée n’avait rien d’incertain. Nous étions en automne. L’appartement était plongé dans la pénombre, et je regardais la jeune femme qui se dirigeait vers le fond de la pièce, du côté de l’entrée, me tournant le dos. J’avais mis dans le lecteur de CD le disque de Bishop-Kovacevich (c’était son nom, alors) qui joue les derniers Brahms (116, 117, 119) et j’évaluais mentalement la forme des fesses de mon hôte, qu’elle avait enserrées dans un pantalon de laine pas suffisamment moulant, me disais-je, me demandant si elles seraient aussi à mon goût que son visage. C’était mon principal souci. La soirée a continué avec les Fantasiestücke opus 12 de Schumann que je travaillais alors, je ne sais plus ce que j’avais préparé à dîner. Mon invitée ne s’était pas fait prier pour rester dormir, et le lendemain matin, il a bien fallu penser à ce que j’allais dire ou ne pas dire à Céline, pendant que Thérèse était à la salle de bain. Peu de temps après, je composai un trio à cordes dont elle tiendrait la partie d’alto. Elle était alors la maîtresse insatisfaite de Pierre Strauch, le violoncelliste fantasque de l’Intercontemporain de Boulez. Je venais de m’acheter mon dernier piano, un somptueux Feurich trois-quarts de queue sur lequel j’aimais infiniment jouer Aufschwung et In der Nacht. Je n’avais jamais eu des basses comme celles-ci ! Les basses d’un piano sont comme les fesses d’une femme. 

***

C’est en lisant Les Héroïques, de Paulina Dalmayer, que j’ai eu l’idée de ce qui devrait s’intituler : Un Livre — en apprenant que Grotowsky sentait la pisse. Restaient en moi des effluves de la Nuit transfigurée de Schoenberg, que je venais d’écouter avant d’aller prendre mon bain du soir. De quoi parler, sinon de ce reste qui remplit très mal les interstices d’une vie dénuée de tout désir (désir ou plaisir ?) : lirécrire. Occupation dérisoire, mais seule chose qui m’évite encore, parfois, pas toujours, de rester couché en regardant le plafond. Il arrive aussi que je me branle, quand je m’ennuie vraiment trop, ne passons pas cela sous silence, il ne faudrait pas nuire à l’authenticité du récit ; je me nourris, également, comme Marine Tondelier ou Kevin Spacey. Je suis bien conscient que tout ce dont il va être question ici n’a qu’un intérêt limité pour un quelconque lecteur — et je suis optimiste. Je lis : « Quand faudra-t-il s’avouer vaincu ? » J’ai envie d’entendre les Gurre-Lieder, et d’affirmer crânement que le lecteur, je m’en fous. Disons-le. Tout est raté, de toute manière, et je le sais depuis longtemps, j’ai tout raté, c’est la seule réussite incontestable de mon existence. Même effacer une phrase me semble désormais ridicule, d’une prétention grotesque. Pourquoi celle-ci, pourquoi pas celle-là ? Il arrive que je les corrige, c’est vrai, c’est une vieille habitude dont je ne suis pas encore parvenu à me défaire. Ça viendra. La survenue de Grotowsky dans ma vie est un signe, j’en suis convaincu, et je devrais plutôt parler de retour, de resurvenue. Les seuls événements réels sont des retours, des reprises. Une fois ne suffit jamais. Je veux bien m’avouer vaincu, mais je ne veux surtout pas le dire : seulement l’écrire. Ma chair est vaincue, je l’ai constaté ce matin. Mon esprit aussi, mais il ne peut s’empêcher d’avoir encore quelques regrets, quelques sursauts, des réflexes d’ancien-combattant, en somme. Comme c’est tout ce qu’on présente aux autres, cela leur suffit pour se tromper sur ce que voient leurs yeux, avec une bonhommie désespérante. On leur en veut de cette généreuse distraction, mais on les comprend. La nuit n’est plus transfigurée depuis longtemps, les matins ne sont plus des aubes glorieuses, on ne se questionne plus que par défi ou orgueil. Ce qui m’a plu, dans les Héroïques, de Dalmayer, c’est qu’elle ne se sent pas obligée, comme presque tous les écrivains français contemporains, du moins les rares qui savent écrire, de nous expliquer ce qui se passe, ce qu’on doit voir, le plus clairement possible, de nous montrer ceux dont nous devons nous moquer (leurs travers), de faire de l’humour, de « déchiffrer » le monde, d’être ironique & intelligente. Immédiatement, dès les premières lignes, j’ai eu la sensation de tenir un livre entre les mains, ce qui ne m’était pas arrivé depuis très longtemps. Intelligente, elle l’est parce qu’elle ne le veut pas, et son ironie polonaise nous lave de toute la bêtise de l’ironie obligatoire et mondialisée. On respire un peu mieux. Je le pense vraiment, lirécrire est une seule et même activité ; si l’on sépare la lecture de l’écriture, on se sépare de soi-même, et l’on ne peut qu’écrire des mots, des phrases, des histoires, ce qui est un non-sens, car ces mots, ces phrases et ces histoires ont déjà été écrits, des centaines de fois, par les autres, par l’autre, par le bavard tranquille qui ne sent pas la pisse, par celui qui est vissé sur sa chaise d’écrivain sans plus pouvoir s’en détacher. Ce sont des héros. Ils parviennent à écrire ce qu’il faudrait taire. Voilà, j’ai encore écrit un paragraphe. Il est possible qu’il ne soit suivi de rien d’autre, ce paragraphe. Ce ne serait pas trop grave. Demain n’est plus un autre jour depuis longtemps. (…)