mardi 15 septembre 2026

Première pipe [journal]

 

Réveillé à cinq heures vingt et pas levé à six heures et demie. Tout m’emmerde. Je pourrais m’arrêter là et essayer de me rendormir, ce serait sans doute mieux pour tout le monde. Je mouche, je crache, je râle, et je n’ai rien à dire d’intéressant. Même ce journal m’ennuie. J’ai la tentation de le déchirer, mais comme il est très largement fait de matière immatérielle, j’ai l’air fin avec mes pulsions de destructeur en chambre. Ah oui, j’ai rêvé de Thérèse, tiens. Je rêve de Thérèse de plus en plus souvent. 

Quelques minutes plus tard, au jardin. 

Le corbeau nous observe, il nous connaît très bien, c’est pourquoi très souvent on ne le remarque pas. Il est très intelligent, ce qui suffit à remettre en cause les conclusions des obsédés des chiffres, qui aiment tant peser les cerveaux (le cerveau d’un corbeau pèse entre 10 et 20 grammes, alors que celui d’une baleine pèse 9 kg). Les corbeaux font des blagues. Ils font semblant de cacher de la nourriture et observent les autres oiseaux qui croient trouver quelque chose à manger, ce qui semble les amuser beaucoup. Mais je m’aperçois que je ne fais que répéter les bêtises qu’on entend partout. Le corbeau est intelligent parce qu’il a de l’humour, parce qu’il sait compter, parce qu’il sait manier des outils, parce qu’il interagit avec l’homme : tout se résume toujours à une comparaison avec nous-mêmes. Nous sommes incapables de juger des autres sans les comparer à ce que nous sommes. L’intelligence artificielle est intelligente parce qu’elle a (aurait, aura) une forme d’intelligence qui ressemble à la nôtre, qu’elle « pense (penserait, pensera) » comme nous. Nous sommes la mesure de toute chose. Quelle bêtise ! La seule forme d’intelligence que je trouve irrécusable est celle du corps humain. Le corps, pas l’esprit. L’intelligence pratique et indiscutable qu’un corps humain doit déployer à tout instant pour continuer à vivre est proprement stupéfiante, et cette intelligence-là, nous ne pouvons justement pas la comprendre, nous ne pouvons que l’observer, pour le très peu que nous pouvons appréhender, par déduction. Le corps humain n’a pas besoin de notre intelligence pour fonctionner au mieux, au contraire, il s’en passe même très bien. Chaque fois que nous prétendons faire mieux que lui, grâce à notre intelligence, c’est une catastrophe, car nous intervenons dans des mécanismes que nous comprenons très mal. 

Une femme passe dans le jardin de Catherine avec un gros chien. Elle doit se demander qui est ce fada tourné vers l’est qui tape dès l’aube sur son ordinateur portable. Il fait bon, ce matin. Pas trop froid dehors, pas trop chaud à l’intérieur (16 et 23 degrés). Je ne sais pas si c’est dû aux manipulations de mon kinésithérapeute, hier, mais je n’entends plus les atroces battements dans mon oreille gauche, ces doubles-croches extrêmement régulières à 68 la noire qui me rendaient fou la nuit. Je ne sais pas si on peut parler d’acouphènes, dans un cas comme celui-ci, moi j’aurais tendance à penser que non, car les acouphènes, je connais ça, depuis longtemps, et les sons que j’entends continuellement depuis des années ne sont pas du tout de cet ordre — des sons très aigus continus, des harmoniques à la hauteur indiscernable, en grappes. 

« Dans ma naïveté, j’ai d’abord cru qu’un pompier était un acte sexuel déviant. Je m’entends encore expliquer la chose à une copine, dubitative et légèrement dégoûtée, moi affectant l’indifférence, en réalité assez fière de ma découverte et de mon aptitude à y faire face. Cette aptitude est bien difficile à expliquer car, au-delà d’un quelconque vestige du stade oral, et avant la crânerie mise dans l’accomplissement d’un acte qu’on croit anormal, il y a une obscure identification au membre que l’on s’approprie. La connaissance que l’on acquiert, à travers l’exploration menée simultanément du bout des doigts et de la langue, des moindres détails de son relief comme de ses plus infimes réactions, est peut-être supérieure à la connaissance qu’en a son propriétaire même. »

Ma première expérience en ce domaine donne entièrement raison à Catherine Millet. À seize ans, je connaissais très mal mon sexe, et surtout, je n’aurais jamais imaginé qu’il fût possible de l’amener à cette destination : la bouche d’une femme. J’étais couché dans le lit de la petite chambre de la rue du Lac, à Annecy, malade, fiévreux, quand Christine me dit qu’elle connaissait un moyen de me guérir. Sans attendre ma réponse (quelle réponse aurais-je pu lui faire ?), elle glissa sa tête sous les draps et prit ma verge dans sa bouche. Était-elle devenue folle ? Chérubin loin de sa maman n’était pas loin d’être scandalisé… Heureusement que les filles sont folles. Là aussi, si elles étaient intelligentes, quelle catastrophe ce serait, quel ennui mortel ! La perversion est une grâce. Vive les corbeaux, Christine, vas-y, guéris-moi une bonne fois pour toutes, je t’en supplie ! 

 

Raymond, à qui j’ai fait lire cette page, écrit : « Je ne commenterai pas le passage sexuel concernant votre expérience à seize ans. »