Au jardin, sept heures et quart.
Il y a quelques jours, comme je sortais de chez moi pour aller faire une course au bout de la rue, j’ai rencontré ma voisine Judith et nous avons piétiné de concert (c’est toujours le plus lent qui donne le rythme). Pour la cinquième fois en une dizaine d’années, elle m’a demandé ce que je faisais, car il est évident qu’un homme de soixante-dix ans ne peut que s’ennuyer vaguement à survivre sur ce morne plateau qu’on nomme « la retraite ». Tu ne joues plus de piano ? — Non. Tu ne peins plus ? — Non. Mais alors quoi, comment te distrais-tu ? Car on ne peut que se distraire, tuer le temps, ou au moins le faire passer, comme on fait passer une mauvaise grippe ou une contrariété. J’écris, lui ai-je répondu bêtement (c’était ça ou mentir). — Mais tu écris quoi ? Oh… Grand geste vague de la main. C’est drôle, tout de même, qu’au bout de la cinquième ou sixième réaffirmation, elle n’ait toujours pas enregistré (ou accepté) ma déclaration. Elle ne l’entend pas, elle ne peut pas l’entendre, car cela ne signifie rien pour elle. D’ailleurs (nous étions arrivés devant le Carrefour Contact) elle m’en donna la preuve accablante : « Oui, on écrit tous. » On écrit des choses, crut-elle devoir préciser. Tu n’existes pas plus que moi, nous-sommes-tous-pareils, c’est ce qu’elle tenait à me faire savoir — en quoi elle n’a pas tort.
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Pourquoi je n’aime pas leur rire, ni leurs rires ? Parce qu’il est, parce qu’ils sont inoffensifs, à mesure même de leur contentement mou et obscène. Pourquoi le rire contemporain sonne très mal, et même complètement faux ? Parce que le rire véritable ne fait pas bon ménage avec le contentement de soi, pas plus que le narcissisme n’aime convoler avec le sourire, ce qui suffit à rendre pathétiques tous ces selfies grotesques dont les propriétaires se rengorgent trop visiblement, rendant visible leur cadavre déjà odorant, qui crève l’écran et vient grimacer par-dessus leurs épaules.
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Je me rappelle avec honte que j’ai commencé à écrire en faisant du jeu de mots ma réserve personnelle de grands crus frelatés. C’est en général par cette auto-dénonciation naïve que les piteux écrivants signalent leur présence encombrante à la page blanche. On se croit malin alors que c’est le malin qui ricane dans notre dos. Depuis que la psychanalyse a récupéré la machine à essorer la langue, on se sent beaucoup plus léger, même si l’on n’est pas à l’abri de quelques rechutes calembouriennes de derrière les fagots.
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La victoire de Rybakina sur Sabalenka est l'occasion pour toutes les grenouilles de bénitier du Bien, du Gentil, du Correct, de l'Efficace, de la Sagesse, de la Discrétion, de montrer leur jolie denture rougie de sang. Ils vont nous faire aimer la Morale et la Positivité jusque dans les chiottes de l’exploit. Je n’ai pas pu m’empêcher de déposer les deux phrases qui précédent sur Facebook, hier, et j’ai évidemment récolté les inévitables leçons de bon goût dont sont si friands les donneurs de leçon qui pullulent dans ces parages : « insupportable (…) détestable, horripilante, puante, nauséabonde… » Moi j’aime les perdants flamboyants, j’aime les femmes dont la voix déchire leur volonté, dont les nerfs à vif nous restent en travers de la gorge, ces créatures qui se brisent sur leurs propres rêves me bouleversent, dont toute la chair tendue comme une voile sous le vent hurle en pure perte. Gamine, exhibitionniste, capricieuse, masculine, mauvaise perdante, orgueilleuse, naïve, bling-bling ? Oui, bien sûr, mais justement, elle n’a pas encore appris à rester à sa place de perdante, elle ne comprend pas que c’est là qu’elle brûle de mille feux, elle croit que la victoire va la consoler. Elena Rybakina prend un petit déjeuner à New York avec papa, elle est habile, mesurée, précise et solide, froide comme une lame de rasoir, on aimerait mieux mourir que de passer une heure avec elle, mais elle est très forte, plus forte que la Reine de Saba. On découvrira peut-être bientôt qu’un ChatGPT très évolué contrôlait chacun de ses mouvements — à moins que ce ne soit l’inverse ; mais on s’en fout, elle n’a aucun intérêt. Sabalenka n’est pas sympa. C’est une anti-joueuse, une frustrée, c’est un chiffon rouge agité sous les yeux des Contrôleurs Anonymes, qui se mettent en rang et en meute pour dénoncer ses manquements, pour les traquer, car ces valeureux procureurs toujours en alerte ne sont jamais à court de désir quand il s’agit de juger, dénoncer, persécuter, stigmatiser, signaler ce qu’ils nomment « dérives », « dérapages », « débordements », « excès ». On peut compter sur eux mettre du pouce vers le bas, comme César. Ils sont là pour veiller au grain pasteurisé du Sympa et du Spectacle, pour séparer le bon grain de l’ivraie. Personne ne doit les priver de cette charge qu’ils assument avec la bénévolence du Juste. Il y a dans le sport diffusé sur les réseaux une valeur de dressage évidente qui vient redoubler celle qui se propage en déferlante depuis l’avènement d’Internet. Le sport sur écran est le lieu où la morale se renverse sous nos yeux ébahis : tout ce qui est bon devient mauvais, tout ce qui est positif devient négatif. Il suffit d’attendre un peu, ça finit toujours par venir. La nauséabondieuserie est lourdement armée.
