mercredi 30 septembre 2026

La France de Jacques Lantier et la France de Bernard [journal]


Mardi 29 septembre 2026

Charlie Parker, Johnny Hodges, Lester Young, Ben Webster, Coleman Hawkins, John Coltrane, Cannonball Adderley, Archie Shepp, Pharoah Sanders, Gato Barbieri, Albert Ayler, Eric Dolphy, Lee Konitz, Wayne Shorter…

Je ne sais pas exactement pourquoi je me suis senti obligé de noter ces quelques noms de saxophonistes de jazz. Je me sens extrêmement fragile, aujourd’hui, c’est peut-être pour ça. Je devais me rassurer, en objectivant quelque chose, même si ce quelque chose peut sembler inconsistant à celui qui me lira : un goût ; le mien. Lui donner la forme d’une théorie de noms propres, parce que je ne sais pas faire autrement. C’est dans le timbre du saxophone (soprano, alto ou ténor) que mon goût a décidé de se manifester, pas ailleurs. Le timbre, c’est autant celui de l’instrument que celui de l’instrumentiste ; les deux choses sont à la fois distinctes et inséparables. Les noms propres, ici, sont essentiels, alors qu’ils ne le seraient pas dans la musique classique, du moins pour cet instrument. 

Je dis « objectiver », sans trop savoir ce que cela signifie. Disons que j’entendais intérieurement une gamme de sonorités très marquées, singulières, et que j’ai eu l’impression, soudain, qu’elles dessinaient quelque chose qui m’appartient en propre. On pourrait aussi parler de « styles », mais j’aime moins cette manière, parce que c’est vraiment une qualité sonore avant tout, un grain vocal, pour parler comme Barthes. Quelle que soit la musique qu’ils jouent, ils la parlent avec cette voix-là, ou depuis cette voix-là, ils ne peuvent pas faire autrement. Au temps des Intelligences artificielles, nous avons besoin de voix, uniques et irremplaçables. 

Je suis malade depuis quelques jours, fièvre, fortes douleurs abdominales (sensation de viscères qui se déchirent au moindre mouvement, c’est très impressionnant) qui s’ajoutent aux autres douleurs ordinaires, etc., ce qui me fragilise beaucoup, moi qui suis déjà dépourvu de la moindre vélocité luxuriante. Je n’ai pas voulu écouter ni regarder la moindre « info » quant à la visite du pape en France, parce que je savais sans l’ombre d’un doute que j’aurai beaucoup de mal à supporter ce que je verrai et entendrai, mais il est impossible d’échapper complètement à ce qui se passe, quand on fréquente, même si peu que ce soit, les réseaux sociaux, et qu’on lit quelques écrivains qui s’expriment sur ces sujets. Je viens de lire par exemple dans le journal de Renaud Camus : « Il est très étrange que les catholiques, qui, soit lâcheté, soit embourgeoisement confortable et dévirilisant, soit au contraire soumission héroïque aux principes et préceptes de leur foi les incitant à tendre toujours l’autre joue, subissent avec tant de passivité les outrages et avanies innombrables dont ils sont victimes de la part des occupants et des occupateurs, des remplaçants et des remplacistes, des musulmans et des laïcards, des intégristes et des amuseurs, et leurs églises brûlées jour après jour, soient si extraordinairement susceptibles, et même agressifs, face à la moindre critique ou réserve polie venue de leur propre camp, ou de potentiels alliés qui ne sauraient en aucune façon leur faire peur. » Il fait allusion à un message qu’il a reçu dans lequel un lecteur lui reproche de s’exprimer sur ce sujet au motif que « seuls les croyants ayant quelque culture dans le registre de la chrétienté fussent pleinement autorisés à commenter les faits et gestes du pape considéré comme successeur de Saint-Pierre » ! Ce monde est devenu complètement fou. La parole est surveillée de tous côtés, réglementée, dûment circonscrite et pesée avec des instruments de précision (ou de torture ?) Ce correspondant ajoute : « En tant que catholique, j’estime devoir respect au pape ». Mais respectez-le donc tant que vous voulez, votre pape, moi qui suis aussi catholique que vous, je le méprise à cause du peu que j’ai entendu du grand spectacle qui s’est donné en France durant quelques jours, et je n’entends pas me soumettre à votre diktat de catho-spécialiste. Le populaire a bon dos, comme toujours. Dès lors qu’une certaine masse critique est atteinte, on ne peut plus rien dire. Ils sont en transe, tous… Les jeunes adeptes des raves le sont aussi. Si c’est ça, la France qu’il faudrait retrouver, je la leur laisse volontiers. 

On est vraiment cerné (je). De quelque côté qu’on se tourne, on n’aperçoit aucun ami, aucun compatriote, aucune sensibilité, aucune culture qui nous parle de l’intérieur. C’est sans doute pourquoi il m’est apparu si urgent aujourd’hui de me tourner vers les voix de mes chers saxophonistes, qui, elles, coulent dans mes veines. J’entends plus d’amour dans les ballades de Coltrane que dans la voix de Léon XIV. Je préfère écouter "Say It (Over and Over Again)" et "You Don't Know What Love Is" que les discours de mes contemporains, même les mieux intentionnés ou les mieux autorisés, même les plus intelligents. Nous sommes entourés de philanthropathes terrifiants qui tous nous donnent envie de mordre dès qu’un visage se montre, car ils nous font peur. Je me sens un peu comme le Jacques Lantier de la Bête humaine de Renoir. J’ai revu ce film dans la nuit d’hier, et j’ai éprouvé une terrible nostalgie des locomotives à vapeur, ces belles machines respirantes qu’on pouvait encore aimer, qu’on pouvait encore comprendre. Les locomotives, ce sont les anti-smartphones par excellence. On en voit le cœur, on en comprend le fonctionnement, on en entend la voix, ce sont des machines qui nous parlent.

Le grand avantage de la radio filmée, c’est qu’on voit les connasses à l’œuvre. Sur France-Culture, le 23 septembre, nous pouvons voir Natacha Triou qui gesticule à l’écran comme si elle était en train de vendre un détachant miracle devant les Galeries Lafayette, ou de parler en langue des signes dans un peep-show sado-maso. Mais que disait-elle, Natacha Triou la désarticulée, le 23 septembre dernier, face à Raphaël Imbert et Joseph Ghosn ? Elle parlait de My Favorite Things, et elle nous expliquait que c’est là que « Coltrane redécouvre le soprano, c’est un instrument, presque oublié à l’époque, là, vous l’avez avec vous [elle s’adresse à Raphaël Imbert], vous venez d’ailleurs de l’accrocher à votre cou… ». La caméra nous montrait alors Raphaël Imbert assis, un énorme ténor en travers des bras. Pas un mot, bien sûr, pour s’excuser de sa colossale bévue, c’est normal, on est habitué, les journalistes parlent de choses qu’ils ne connaissent pas comme s’ils en savaient tout depuis toujours — ça on pourrait à la rigueur leur pardonner, mais qu’ils ne travaillent pas leurs sujets, et qu’ils ne fassent pas preuve de la plus petite humilité, en revanche, ça nous les rend extrêmement antipathiques, surtout lorsqu’ils gesticulent comme cette dinde exorbitée.

J’ai regardé cette nuit un joli film de Pascal Thomas que je n’aurais jamais eu l’idée de regarder, à l’époque où il sorti, en 1981 : Celles qu'on n'a pas eues, avec Daniel Ceccaldi, Michel Aumont, Michel Galabru, Jacques François, et une certaine Magda Mavrojani, actrice et pianiste grecque, si j’ai bien compris, qui joue très bien du piano (je veux dire en vrai, son étude de Chopin est très bien), en plus d’être très drôle (les passages Stockhausen sont à mourir de rire !). C’est à chaque fois un plaisir de retrouver la belle voix bien timbrée de Daniel Ceccaldi, et son sourire si particulier, légèrement ironique mais bienveillant. La morte (Anouk Ferjac) qui veut faire l’amour avec son jeune thanatopracteur (Jean-Pierre Daroussin) est irrésistible. Mais au-delà des sketchs, qui sont toujours réussis, drôles ou profonds, il y a cette chose difficile à exprimer et si précieuse, la conversation de cinq ou six Français dans un compartiment de train, hommes et femme, qu’il est devenu même impossible d’expliquer à nos jeunes amis. Le prétexte du film, ce quotidien auquel ses abonnés envoient leurs histoires de ratages sexuels ou sentimentaux est délicieusement inspirant. J’ai connu cette heureuse époque où il était possible d’écrire à son quotidien, et d’y être publié. 

Ce matin, j’ai eu une conversation philosophique avec Raymond, au sujet de Dieu, du Temps, de la mort et des Intelligences artificielles, conversation qui m’a beaucoup intéressé, et je me dis en ricanant que dans le contexte de l’affaire Thélyson Orélien, ma pratique des LLM serait sans doute assimilée par les imbéciles à une forme de trahison du lecteur ! La plupart des gens manquent cruellement d’imagination (c’est ce que j’appelle leur bêtise). Pour eux, c’est toujours : On/Off, oui ou non, blanc ou noir, bien ou mal, mais c’est seulement parce qu’ils n’imaginent pas ce qu’on peut faire, ce qu’on peut produire, ce qu’on peut créer, en se confrontant à un outil, quel qu’il soit, je dis bien quel qu’il soit — même si l’Intelligence artificielle n’est pas un outil quelconque, je ne l’ignore évidemment pas, mais il y en en elle une part d’outil auquel il ne faut pas renoncer. Tout cela me rappelle la bataille du sampling, dans les années 80. 

Mercredi 30 septembre 2026

Je me croyais enfin sorti des ennuis physiques, ce matin, j’avais moins de douleurs, moins de fièvre, je me sentais mieux, et c’est mon cœur qui vient brutalement me rappeler à l’ordre, alors que je pensais être tranquille de ce côté-là. Deux heures d’oppression et de douleurs thoraciques, c’est long, c’est très long et très angoissant. Et pour ajouter encore à l’anxiété, je reçois sur mon mobile une “alerte” (je ne sais même pas d’où viennent ces machins) qui nous annonce des pluies diluviennes et nous recommande de ne pas bouger de chez nous. Ils ont choisi un son d’alerte particulièrement anxiogène, qui nous saute à la figure sans prévenir, comme si la troisième guerre mondiale était déclarée. Il y a de grands malades, dans les ministères. Il fait tellement sombre que sans lumière électrique on n’y voit goutte, alors qu’il est déjà dix heures. 

J’écoute Lee Konitz Meets Jimmy Giuffre. Ces deux merveilleux musiciens vont avoir un peu de mal à alléger un peu l’atmosphère, mais je n’ai pour l’instant pas de meilleure médecine à me prescrire. 

Ah si, j’ai tout de même un petit motif de réjouissance : je lis La France de Bernard, de Patrice Jean, qui est très drôle.