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dimanche 6 septembre 2026

Addendum [journal]


Addendum (neuf heures, au salon)

La nuit a été épouvantable. Maux de ventre, à la hanche, insomnie presque complète, chaleur, angoisse, fièvre. Je ne sais même pas pourquoi j’ai fini par me lever à sept heures, titubant — sans doute pour enfin penser à autre chose qu’aux douleurs. 25,5° au salon et 21,6° à l’extérieur. (La deuxième température est inquiétante.) Ah si, je me suis levé pour ouvrir les fenêtres et les volets, pour tenter de rafraîchir un peu la maison. Hier, je m’étais préparé des aubergines farcies, le plat familial par excellence. Il m’est difficile de passer tout un été sans en manger. Pourquoi parler de ça, pourquoi continuer à tenir ce journal… Je croyais avoir trouvé une discipline — et un rythme, surtout — qui me sauveraient du désastre, et je me rends compte ce matin que c’est largement illusoire. 

Certains pays poussent simultanément dans deux directions différentes et opposées : le passé et le futur. Alors que nos pays sont presque entièrement tendus vers l’avenir, d’autres, comme l’Inde, se dressent sur les deux jambes de l’évolution et de l’involution. Ce n’est pas seulement que le passé conserve sa force et qu’il imprime sa marque sur le présent, c’est qu’il se déploie avec une majesté au moins égale à celle qui le contredit sans l’annuler, qu’il continue de croître. Comme j’ai regardé un reportage sur Bénarès, hier, une foule d’images et de sensations me sont revenues. Un sari de soie brodée confectionné à Bénarès coûte en moyenne le tiers du salaire annuel d’un habitant. Dans quel autre pays au monde un peuple entier s’affaire sans interruption à produire des vêtements féminins de si grand prix, et qui sont portés par toutes les femmes hindoues ? Je me souviens très bien de ces innombrables ateliers que j’avais visités avec émerveillement ; à Bénarès, on a l’impression qu’il n’y a que ça. Ça et le Gange. Je me doute bien que les femmes pauvres ne portent pas ces saris de soie brodés d’or et d’argent, et que le maudit synthétique est passé par là comme il est passé partout, pour donner un semblant d’égalité à cette société hyper inégalitaire, mais même les femmes les plus pauvres, dans mon souvenir, portaient des tenues colorées et chatoyantes, donnant le change. La rue indienne est d’une richesse indescriptible, je crois que c’est la toute première impression qui nous submerge, arrivés là-bas, avec le bruit et le nombre. Le mélange. Tout se mélange. Riches, pauvres, vélos, voitures, rickshaws, piétons, femmes, hommes, enfants, vieillards, brahmanes, sikhs, musulmans, hindous, tout est dans la rue, à visage découvert, on a peine à croire qu’une société a décidé de vivre ainsi, dans ce capharnaüm incessant, mais la première impression est extraordinairement positive, même si l’on ne comprend rien à ce qu’on voit. Il y a beaucoup trop d’informations, nous n’avons aucune possibilité de discrimination, aucun sens auquel se raccrocher. Les Indiens montrent tout, à toute heure du jour et de la nuit. Tout est donné à la fois, la nourriture, la mort, la religion, le commerce, la violence, les enfants des rues, les mendiants, tout cela coexiste miraculeusement. On vit dans la rue, à même la rue, à Bénarès, et ce n’est pas une déchéance. Ce n’est même pas qu’on vit dans la rue, c’est que la rue et la vie sont une seule et même chose. Même la musique se fait dans la rue. C’était le cas en 1976, du moins, quand j’étais à Bénarès, où j’ai assisté dans la rue à plusieurs concerts de très haute tenue. Je ne sais même pas si le terme de concert est approprié, tellement la place que la musique occupe dans la vie des Indiens n’a rien à voir avec celle qui prévaut chez nous. Nous avons besoin de nous couper de la vie, pour écouter de la musique, nous avons besoin de nous enfermer dans une salle de concert ou dans notre salon, pour être avec la musique. Une chanteuse comme Asha Bhosle, la sœur cadette de la très célèbre Lata Mangeshkar, peut aussi bien faire du playback singing pour Bollywood que chanter aux côtés d’Ali Akbar Kahn dans un disque très étrange, ni chansons ni ragas classiques, mais une collection de onze chants anciens (du XVIe au XVIIIe siècle), prières, taranashoriskheyalsdhrupads et sadras, issus de la cour de l’empereur Akbar, transmis par la lignée et la famille d’Ali Akbar Kahn. 

Je me calme un peu à l’écoute de ce très beau disque (16th-18th Century Music from India), qui ne ressemble pas du tout à ce que je connais de la musique hindoustanie. Hori in Kukubh Bilawal est une petite merveille de douceur et de tendresse qui me donne envie de pleurer : mon corps d’adolescent ressurgit dans ma vieille tripe douloureuse. Les sentiments d’un vieillard sont des bactéries échappées de la voie du temps, qui se rassemblent et se développent en tumeurs facétieuses. J’ai dans l’oreille les chuchotements de Narendra et de Françoise à qui j’avais laissé ma chambre, à Valliguières. Il est mort en 2018, j’ai retrouvé sa trace sur le Net, mais pas celle de Krishna Govinda, son tablaïste au visage lunaire. J’avais été invité en retour dans leur maison de Katmandou. En ce temps-là, je savais dormir partout. Françoise aussi est morte, la grande Françoise si sensuelle qui avait refusé de m’accompagner en Inde. « Tu pars à tes risques et périls », m’avait-elle dit de sa voix lasse et rieuse. 

Et le Gange, Ganga, déesse et fille de l’Himalaya, qui à l’origine coulait au ciel. Comme la première chose que j’ai faite en arrivant à Varanasi est de plonger dans l’eau souillée, j’imagine que je suis lavé de tous les péchés et que je n’aurai pas à me réincarner. C’est toujours ça de pris sur l’adversité. 

samedi 5 septembre 2026

Nuages [journal]

 

Au jardin, six heures et demie.

Réveillé et levé à six heures, très difficilement. Cauchemar terrifiant, j’ai hurlé. 25,1° au salon et 15,7° à l’extérieur. La lune est encore là, au sud-est, et les étoiles. Dans quelques minutes, le jardin sera là, avec moi. 

Lisant un peu au hasard quelques pages de Cécile Guilbert, je me fais pour la millième fois cette réflexion désagréable : pourquoi faut-il que des visages et des êtres attachants ou sympathiques soient si décevants dès qu’on lit leurs phrases ! Mais je suis injuste, bien sûr, car il faut lire un livre dans sa continuité si l’on veut savoir de quoi est fait l’auteur. Il faut s’habituer à sa langue, s’en laisser traverser, pouce par pouce. Je ne vais pas faire ma Valérie Gans… Et pourtant, non, il y a bien, on le sait, des énonciations et des manières d’écrire qui sont porteuses en elles-mêmes d’une médiocrité dont il est peu probable qu’elle se démente, ou plutôt qu’elle nous mène à un autre niveau du texte. J’ai un peu l’impression de lire un bon journaliste. Et les bons journalistes manquent cruellement, en effet. La place qu’ils occupaient jadis bordait en quelque sorte la littérature d’une zone protectrice qui rendait plus difficile la corruption dont la menacent sans cesse ceux qui la craignent et la détestent, tous ceux qui par elle se sentent mis en cause. La littérature n’est pas naturellement aimable ; elle se mérite, et c’est difficile à supporter, tant qu’on n’est pas passé de l’autre côté du miroir. Le même phénomène existe dans la musique, exactement le même. Ceux qui restent en-deçà, ceux qui n’ont pas fait l’effort de se hisser jusqu’à certaines hauteurs éprouvent une forme de ressentiment envers les musiques dont ils sentent confusément qu’elles les jugent. (« C’est chiant ! ») Oui, c’est chiant, parfois, Wagner, Schoenberg, Sibelius, Hindemith — et même Debussy (que beaucoup aiment parce qu’ils ne le connaissent pas) ! Il y a des longueurs, des lourdeurs, des obscurités qui nous barbouillent les tympans, des complications rébarbatives, et même des pages qu’on rayerait volontiers de l’histoire de la musique. Il y a trop. Pourquoi se croient-ils autorisés à nous infliger ça ? Où veulent-ils en venir, ces assommeurs de mélomanes (ou de lecteurs) ? Nous voulons jouir sans entraves et sans temps morts. Ils nous font perdre notre temps, et c’est une faute grave, ça, pour des gens pressés, pressés d’arriver à destination, pressés de comprendre, pressés de se distraire, pressés de passer à travers les gouttes et les heures sans désagrément et sans y laisser un peu de soi. Se frotter à une œuvre est toujours dangereux ; le plaisir n’est qu’une hypothèse, mais c’est qu’on parle de plaisir comme on parle d’amour : mal, très mal. Les grandes œuvres nous méprisent. Elles ne nous attendent pas. Ce n’est pas elles qui descendront jusqu’à nous, et si jamais elles le faisaient, elles tomberaient en poussière, et c’est alors qu’il faudrait leur en vouloir.

Ceci, toutefois, d’un certain Wajid Ali Shah : « Les hommes prendront mes cendres pour un nuage », qui m’a ramené en un clin d’œil à Bénarès. L’angoisse et l’épouvante sont parées d’or et de soie, la mort et la joie sont d’inséparables amies, ce sont les odeurs de cette ville qui m’ont longtemps accompagné silencieusement, et qui sont encore tapies dans une pliure indicible que je sais sans la connaître. Parfois, je coupe un citron vert et tout revient, mais c’est si furtif que je dois avoir rêvé. Pourtant, je me dis que Varanasi existe, au moment-même où j’écris ces mots : il est onze heures et demie, là-bas, c’est irréfutable. La synchronie qui relie les vivants les éparpille au sein d’un monde impalpable et pourtant bien réel. Les nuages sont les mêmes dans l'Uttar Pradesh et dans le Gard. L’Inde est inhospitalière, contrairement aux clichés que nous avions en tête dans les années 70, sa musique est complexe, ses durées nous sont insupportables, et le Gange est tellement pollué que même les bactéries n’y survivent pas. Et pourtant la Joie…

André me disait : « J’ai rencontré un dieu vivant ». Je pensais qu’il se foutait de moi. Alors nous étions allés au bordel, à Bombay, pour essayer d’éclaircir ce qui n’est pas mystérieux.