mercredi 2 septembre 2026

Biffures [journal]

 


Au jardin, à six heures et demie.

Réveillé et levé à six heures. Il faisait 24,3° au salon et 16,4° à l’extérieur quand je suis descendu. 

Il m’amuse de lire en même temps Catherine Millet et Catherine Millot, la dernière femme de Lacan. Là encore, il s’agit d’un livre acheté il y a très longtemps (1991), et jamais lu (La Vocation de l’écrivain). Les années 90 ont été celles du retour en Haute-Savoie et de la fin de mon analyse avec Paulette Wilgowicz, qui a écrit un Art de la fugue ou l’art de vivre avec ses doubles, mais aussi Nœuds de silenceLa Mort saisit le vif, et Les arpèges de la Dame blanche. Rue des Blancs-Manteaux, rue Vieille-du-Temple, rue des Guillemites, rue du Trésor, rue Barbette, rue des Écouffes, rue des Rosiers, rue Ferdinand Duval, rue Pavée, rue Mahler, rue de Jarente, rue Madame-de-Sévigné, rue des Francs-Bourgeois, place des Vosges, la librairie dont j’ai oublié le nom, était-ce Biffures ? J’aimerais assez que ce soit Biffures. Ce furent aussi les années de la lecture émerveillée et émerveillante de Proust, énorme bouffée d’intelligence. « Proust, au Ritz, laissant ses interlocuteurs dans la perplexité, déclara qu’il était homosexuel “par délicatesse”. « À la femme comme à “la langue française, dame aimable et infiniment gracieuse, il ne faut jamais imposer de pose sale”, écrivait-il dans sa jeunesse à Daniel Halévy. » J’avais d’abord lu : « il ne faut jamais imposer de prose sale », évidemment. Les homosexuels voient souvent les femmes comme des êtres délicats et subtils, aimables et gracieux comme la langue. On ne peut s’empêcher de penser que c’est parce qu’ils ne les connaissent pas vraiment. Dans le corps des femmes, il y a toutes ces biffures et cet art infini de la fugue, ces nœuds inextricables de silence, et surtout ces doubles inconstants — violence autrement efficace que la nôtre. « Je sais pour la blanchisseuse. Tu me disais : tu me mets aux anges. J’ai vu la morsure. »

Mais il y a tout de même cette notation : « Tous mes désirs de la vie se confondaient en cette seule curiosité, la manière dont Albertine éprouvait du plaisir ». Proust ne veut pas entendre parler de désirs qui se rejoignent, entre un homme et une femme, le pauvre Emmanuel Berl en fit les frais, qui reçut des insultes lancées comme des pantoufles. Pour lui, selon Catherine Millot, « la femme vraiment autre est celle qui aime les femmes car le mystère de son plaisir n’en est que plus absolu d’être inconcevable pour l’homme. » Pour moi, c’est le plaisir hétérosexuel de la femme, qui est un mystère, car il y a toujours ce moment, dans la rencontre charnelle entre un homme et une femme, où il devient évident qu’on ne sait pas ce qu’on fait, ni l’un ni l’autre, qu’on tombe chacun à sa manière dans un nœud de silence qui n’a rien d’aimable ni de gracieux, où la mort saisit le vif, où l’on côtoie dangereusement la folie. La pose et la prose sales, à ce moment-là, seraient plutôt un garde-fou, une échappatoire, une sorte de langage ou de jeu, de théâtre qui éloigne le délire, le rend inoffensif. Le roman plutôt que la romance. C’est bien une forme de délicatesse qui s’incarne dans ces moments où le geste et la langue se mêlent, recouvrant d’ordure une impossible possession, toujours reportée à plus tard. 

« Si chacun de nous dessinait son propre corps sous la dictée de son regard intérieur, on obtiendrait une belle galerie de monstres ! » écrit Catherine Millet. « Mon derrière, autre face de moi-même. » Elle avait une tête pas terrible, « mais quel cul ! » Les femmes ne voient jamais vraiment leur cul, elles en sont réduites à se fier aux descriptions que les hommes en font, descriptions souvent malhonnêtes parce qu’intéressées. J’ai très souvent constaté qu’elles en ont une représentation assez fausse et que par là nous avons un pouvoir sur elles. « Oh, Catherine, ton cul, ton cul… » Nous avons tout de même de la chance, nous les hommes français, veux-je dire, d’avoir un tel mot, si bien adapté à la forme de nos mains et de notre bouche, un mot en forme de balle. Je crois que la langue et le sexe ont été imaginés par un même dieu très précis et très méticuleux, un bon artisan connaissant bien son affaire. C’est déjà ça. Tout n’est pas à jeter ici-bas, mais je n’aimerais pas avoir trente ans aujourd’hui. Nous étions tous seuls en même temps, alors qu’aujourd’hui nous n’avons de la solitude que sa version maladive.

Le fait de tenir mon journal quotidiennement, chose que je n’avais plus faite depuis des années et même des décennies, me permet de voir ce que je ne comprenais plus : ce qui doit advenir sur la page, et comment, sinon pourquoi. Parce qu’il faut aller très vite. Il n’est pas question de passer une demi-journée à écrire une page, ça n’aurait pas de sens. Le journal n’est qu’une des heures de la journée, une heure sur laquelle on ne revient pas, qu’on regarde passer, qu’on laisse passer. Chaque jour, au moment où je mets face à cet écran ou ce cahier ce que je pense, je constate que mes pensées ne sont pas pensables. Elles n’aboutissent à rien, elles n’ont aucune légitimité, aucune pertinence ; si j’essaie de les développer dans mon esprit avant d’écrire, elles sont toujours bêtes. Et à chaque fois, je constate qu’il faut commencer la phrase, sans crainte et sans idée préconçue, pour qu’une autre idée ou une autre énonciation vienne remettre celle que j’avais en tête à sa place, c’est-à-dire dans son linceul : elle n’était là que pour fournir un élan ou un alibi à la phrase réelle, celle qui doit s’écrire. On ramasse les phrases du journal comme un ramasse les fruits mûrs du jour. « Une odeur, une couleur, un bruit, et le grand navire de l’existence prend le large, très au-delà de l’actualité en écume, vers un passé qui ne passe pas, demande son développement, son récit futur. » L’idée doit mourir pour que la phrase vive.