Au jardin, six heures et quart. (24,5° et 16,8°)
Je me suis réveillé à cinq heures et demie, levé à six heures, et je ne sais plus si c’est l’envie de pisser ou la douleur à la hanche qui m’a réveillé. Je rêvais que je faisais un feu autour de ma mère pour la réchauffer, et je déposais dans le brasier un pied de vigne qui (d’après moi) sentait bon, ce qui m’obligeait à m’excuser auprès d’elle, non de la bonne odeur, mais parce que j’avais utilisé un bois qu’elle jugeait trop précieux pour un tel usage.
« Chat GPT est mon meilleur ami »*, dit l’écrivain. Ça vous fait rire ? Ne riez donc pas bêtement, c’est exaspérant ! La non-lecture, la non-présence, la non-attention tuent beaucoup plus que les guerres ou la méchanceté. J’en ai parlé hier avec Raymond, qui a très bien compris, lui (oui, oui, ça va, je sais…). On peut se gausser, évidemment, c’est facile, mais quant à en dire quelque chose d’intéressant, là il n’y a plus personne, hein ! Raymond en est capable, lui, que ça vous plaise ou non.
La lune est toujours là (même amputée), par-dessus mon épaule ; elle aussi m’agace. « Il est con comme la lune », disait-on dans mon enfance… Comment tant de poètes et de musiciens ont-ils pu faire les louanges de cette saccageuse d’aube de septembre, ça me dépasse ! Ah oui, septembre, nous y voilà… Il fallait bien que ça arrive. Dans La Lenteur de Kundera, il y avait, si ma mémoire ne me trompe pas trop, un très beau passage où il comparait la lune à un trou du cul.
Sur Instagram, il y a quelques jours, quelqu’un se vantait de ne pas aimer Belle du Seigneur, de Cohen, et le Voyage au bout de la nuit, de Céline. Cette femme, puisque c’était une femme, et cette éditrice, puisqu’il s’agit de l’éditrice d’Irène, avait jugé bon de se filmer avec gourmandise en train de montrer ces livres à la caméra et de dire tout le mal qu’elle en pensait — en l’occurrence : « C’est chiant ! ». Tout était « chiant », de la quatrième de couverture jusqu’aux pages intérieures dont elle nous faisait savoir (comme dirait Michel Onfray) qu’elle avait fait l’effort d’en lire quelques-unes, au début, au milieu, et à la fin, mais non, vraiment, c’était « chiant » et pas autre chose. Point barre, ou mieux encore, fin de l’histoire, aurait-elle pu ajouter, pour interpréter son rôle à la perfection. Ah oui, pour Céline, elle avait même fait l’effort suprême d’oser lire (enfin, d’entrelire, plutôt, comme on entrevoit) un autre livre du même auteur. Et quel autre livre, allez-vous me demander ? Mort à crédit, Guignol’s Band, Nord, D’un château l’autre, Rigodon, Guerre ? Que nenni ! C’est sur Bagatelles pour un massacre que notre lectrice exigeante a jeté son dévolu. On a failli être étonné. Et alors là, le couperet céleste tombe, impitoyable sanction du bon goût offusqué : « C’est bête et méchant. » Quelle formidable originalité ! Quelle lecture perspicace, quel regard acéré, quel esprit indépendant et sans concessions ! Bordel de merde, ça c’est de la critique ou on ne s’y connaît pas. Cette pauvre femme est con comme la lune, mais elle a le très mauvais goût de se croire originale, « anti-snob ». Pour elle, on ne peut aimer Belle du Seigneur ou le Voyage au bout de la nuit que par snobisme, l’affaire est entendue, ya pas à tortiller du cul. Je l’avoue piteusement, je n’ai pas su résister, et j’ai laissé un « Pauvre femme » sous sa petite vidéo misérable. À quoi elle a répondu avec son brio légendaire : « Pauvre homme ? » Je laisse aux exégètes de haut niveau le soin de m’expliquer le point d’interrogation… Mais la question n’est pas là. J’ai eu tort de me laisser aller à cet inutile mouvement d’humeur, ça ne fait aucun doute. On a parfaitement le droit de ne pas aimer l’œuvre d’Albert Cohen ou celle de Céline, et je connais de très grands lecteurs qui n’aiment pas l’un ou pas l’autre, et parfois ni l’un ni l’autre. On a le droit de ne pas aimer Mozart, ou Chopin, ou Debussy, et là encore je connais de grands esprits qui avouent ce manque de dilection. Ils ont d’excellentes raisons, d’excellents arguments, et des explications que je peux entendre, que j’écoute même avec beaucoup d’intérêt, même si je ne partage pas leur opinion. Simplement, leur discours est intelligent, il m’apprend quelque chose, il me fait comprendre ce que peut-être je n’ai pas su voir ou entendre, leur contradiction m’enrichit, même si elle peut me heurter ou me décevoir. C’est leur goût, construit et adossé à un grand savoir, à une véritable connaissance de la littérature ou de la musique, qui peut parfaitement s’entendre, c’est un goût qui n’est pas seulement un état culturel de bas étage. Et puis surtout, jamais ils n’auraient osé employer ce mot : « chiant », qui dit tellement de celui qui le prononce et si peu de ce à quoi il s’applique. Je ne supporte plus ces gens, très nombreux, de plus en plus nombreux, semble-t-il, pour qui les œuvres ne doivent surtout pas ennuyer. Ce sont les mêmes qui expliquent en ricanant que « tout le monde fait semblant d’avoir terminé la Recherche », de Proust, parce qu’il est bien évident qu’on s’y ennuie. En réalité, c’est elle, la snob, qui fait de son anti-snobisme une vertu de trou du cul, qui essaie désespérément de se distinguer alors qu’elle ne fait qu’ânonner un catéchisme du pauvre qui la révèle crûment. Cette pauvre femme est con comme la lune, ce qui en soi est insignifiant, bien sûr, mais comme elle est éditrice, on a le droit de s’en émouvoir un peu, passagèrement, même si les quelques illusions que nous avons pu avoir en ce domaine sont tombées depuis longtemps. Pour ma part, je ne connais aucun livre dans lequel je me suis moins ennuyé que dans la Recherche, dont je n’ai sauté aucune page, ni aucune phrase, mais même s’il arrive qu’on s’ennuie, dans certains livres, ce n’est pas pour autant que ce sont de mauvais livres, c’est ce que ne comprennent jamais les mauvais lecteurs. Peu importe ce que je pense de Belle du Seigneur ou du Voyage au bout de la nuit, de Céline. Ces grands livres n’ont besoin de personne pour se défendre contre les trous du cul qui se filment sur Instagram.
(*) Après vérification, la phrase exacte est : « Ce Chat GPT est mon seul véritable ami »