dimanche 30 août 2026

État de bord [journal]

 

Au jardin, six heures et demie.

Réveillé et levé à six heures. Il faisait 23,7° au salon et 16,5° à l’extérieur quand je suis descendu.

L’aube est ce moment où la vue nous revient, où la cécité s’estompe. C’est ce que j’aime tant, « à l’heure où blanchit la campagne », ce moment où l’on peine à voir les mots sortir de la page. On sait pourtant qu’ils sont là, ou qu’ils seront là, matériellement, si l’on écrit, mais de toute manière les mots sont toujours déjà là, avant nous. Simplement, il y a ce moment où ils sont indistincts, où ils sont encore emprisonnés dans les fibres du sommeil, du sommeil ou de la mort, de l’informe ou du néant, et il va falloir travailler pour les en extraire, pour les faire venir à la surface de la pensée, il va falloir leur donner un ordre, il va falloir les dresser, les mettre debout et leur donner une direction, une voie et une voix, et puis les laisser aller, car ce sont eux qui nous connaissent avant que nous ne les connaissions. 

La vue est soumise aux heures du jour et de la nuit, alors que l’ouïe, elle, est toujours active, toujours incroyablement précise et protectrice. C’est un sens bien plus ancien, bien plus fondamental, dont on trouve l’origine chez les poissons. Certaines structures de branchies, utilisées d’abord pour respirer, ont évolué en os de la mâchoire. Puis chez les tétrapodes, ces os ont évolué en éléments de l'oreille moyenne. A l'intérieur de cette oreille, trois osselets minuscules amplifient la vibration sonore. Le signal est alors transmis au cœur de l'oreille interne à une membrane spiralée minuscule qui est organisée comme un clavier de piano, qu'on appelle la cochlée. 

La lune est encore très visible, derrière moi, à l’ouest, mais le jour est pourtant levé. Ces deux luminosités se font face. L’une va l’emporter sur l’autre, qui est sur le point de céder la place. Le chat gris à poils longs est passé rapidement près de moi, sans un bruit, j’ai eu à peine le temps de l’apercevoir dans le demi-jour. Il est allé se poster à l’est, à une dizaine de mètres, il ne bouge plus, je ne sais pas ce qu’il attend. Peut-être rien. Il me tourne le dos. Peut-être est-il comme moi en train de jouir de l’aube, de se tenir sur le seuil du monde en train de s’ouvrir. 

Il y a cet exercice que je pratique depuis cinquante ans. Il s’agit de se tenir au confluent des sons qui nous parviennent, et de les écouter, tous ensemble, mais en étant conscient des divers cercles concentriques qui nous entourent, des orbites sur lesquelles ils se situent, à plus ou moins grande distance de nous, des plus proches, ceux de notre corps, aux plus lointains, et c’est une sorte de contrepoint qui produit un accord, un accord en trois dimensions, un accord dans l’espace, et cet accord est l’accord du monde dans lequel notre place est parfaitement singulière, unique et impartageable. C’est un exercice très difficile, presque impossible, mais c’est précisément cette difficulté qui nous plonge dans un état second, l’état de bord. Vous vous demandez pourquoi je l’appelle « état de bord » ? Je n’en sais rien. L’expression est venue toute seule, ce n’est pas ma pensée qui l’a créée, c’est autre chose, que j’ignore, qui se trouve avant moi, plus près des phénomènes, ou peut-être de l’origine des phénomènes. Mais l’expression me plaît, car j’ai bien la sensation de me trouver au bord, oui, tout proche d’un monde silencieux dans lequel je pourrais basculer d’un instant à l’autre. En écrivant « état de bord », j’ai eu la sensation sonore de la pointe du diamant qui tombe au fond du sillon, ce son si caractéristique, que j’ai entendu des centaines de milliers de fois, et que j’adore, quand nous mettons le bras de la platine tourne-disque au-dessus du premier sillon et que nous le faisons descendre avec précaution vers la galette de polychlorure de vinyle dans laquelle est enfermée la musique. Il y a un choc, d’abord. Un choc suivi d’un silence profond : le silence inaugural, celui depuis lequel peuvent monter les sons organisés de la musique. Mais ce silence n’est est pas un. Il est constitué des bruits de frottement de la tête de lecture à la surface du microsillon. Le « disque noir » avait cet avantage énorme sur tous les autres moyens de restitution d’un enregistrement musical qu’il entourait ce dernier de bruits qui en indiquaient la provenance, qui nous rappelaient, car nous avons tendance à l’oublier, qu’il ne s’agit que d’une reproduction, que la musique n’est pas vraiment là où nous croyons qu’elle est, qu’il s’agit d’un simulacre, à l’instar d’un tableau reproduit sur la page imprimée d’un livre. Le microsillon nous dit clairement : « Ici commence l’illusion ; là elle s’arrête. J’ouvre pour toi les portes de la perception, mais je les refermerai bientôt. Tout cela n’a qu’un temps. » La parenthèse s’ouvre et doit être refermée. C’est la loi de la vie. L’infini n’existe que dans l’esprit de l’homme, l’infini que ses instruments croient décrire n’est infini que parce que ses instruments sont imparfaits, limités, c’est un moyen de penser le monde, c’est-à-dire de le faire entrer dans la sphère de la pensée, mais ce n’est pas le monde lui-même. Le bruit est toujours plus intéressant que la musique, car il enferme en lui bien plus d’informations. La musique n’est qu’une simplification du bruit, un tri drastique que l’homme opère dans le bruit du monde, bien trop complexe pour lui, indigeste.

Nous sommes toujours au bord des choses, au bord de quelque chose. Jamais vraiment dans la chose elle-même, parce que sa nature ne nous permet pas de l’habiter, de la connaître. Comme Dieu, elle se tient en dehors de nous et nous donne seulement le désir de pénétrer en elle, de renaître en elle. 

J’avais dix-huit ans quand j’ai acheté, dans une grande librairie toulousaine, un traité d’acoustique en trois volumes. C’était pure folie ; caprice, mais peut-être aussi intuition. Je n’avais ni les connaissances mathématiques et physiques ni la volonté et la patience de me plonger sérieusement dans un tel traité. Mais je l’ai pourtant acheté, alors qu’il était hors de portée de mes moyens pécuniaires. Je l’ai toujours. Il ne m’a servi à rien, sauf à savoir qu’il était là, dans ma bibliothèque, qu’il y creusait lentement mais sûrement un trou d’inconnaissable. Mais le trou qu’il a creusé en moi et dans ma bibliothèque est un cratère tournoyant qui a attiré à lui d’autres formes de connaissance, d’autres moyens, d’autres hypothèses et d'autres désirs. Je vois bien que s’est constitué autour de lui tout un savoir qui a pris d’autres chemins que ceux que je pouvais imaginer à dix-huit ans. Les velléités sont souvent méprisées à tort.