samedi 29 août 2026

56018 [journal]


« Que faire pour se stimuler lorsque l'on est fatigué et dégoûté de soi ? L'un recommande la table de jeu, l'autre le christianisme, le troisième l'électricité. Mais le mieux, mon cher mélancolique, reste encore : beaucoup dormir, au sens propre et au sens figuré ! Ainsi l'on retrouvera son matin ! Le tour d'adresse de l'art de vivre consiste à intercaler au bon moment le sommeil sous toutes ses formes. »

 

Au jardin, à six heures moins le quart.

Réveillé à cinq heures et levé à cinq heures vingt. Il faisait 24,3° au salon et 13,7° à l’extérieur quand je suis descendu. Longue et pénible insomnie causée par des maux de ventre. J’écris sous les étoiles. La lune, pleine et très lumineuse, au sud-ouest, renverse complètement le paysage, et me renverse, moi : le ciel, à l’est, est encore plongé dans la nuit et je peux voir mon ombre devant moi sur la table. J’ai du mal à comprendre ce que je vois, ce que je suis. 

Regardé un peu d’une épouvantable adaptation du roman de Stendhal, le Rouge et le noir. Les acteurs sont exécrables, les dialogues extrêmement pénibles, les anachronismes langagiers constants, et même leur utilisation de Schubert, Mozart ou Chopin est bête, souligne leur bêtise. Pourquoi ces gens s’intéressent-ils à Stendhal, pourquoi n’en restent-ils pas à leurs obsessions habituelles ? Il est tellement évident que cette langue leur est complètement étrangère, qu’elle ne leur dit rien, qu’ils ne peuvent que la massacrer, dès qu’ils ont l’idée saugrenue de s’en emparer. Ça joue faux, ça parle faux. Et puis Victor Belmondo en Julien Sorel, vraiment…  C’est la belle Virginie Ledoyen qui m’a donné envie de regarder ça.

L’astéroïde 56018 porte son nom. J’ai regardé hier un petit reportage sur Yuja Wang, la jeune pianiste chinoise qui m’horripile si souvent — surtout à cause de ses tenues extrêmement sexy et de sa manière de se casser en deux comme un automate en saluant. Je dois admettre qu’elle m’a très fort impressionné dans le deuxième concerto de Prokofiev, sous la direction de Lionel Bringuier. Son scherzo est fou. Quand elle arrive à la fin de cet interminable trait en doubles-croches à l’unisson aux deux mains, sur le ré aigu, et que la tension retombe brutalement, on voit à son visage qu’elle a joui. Yuja transpire très rarement, et très peu. Elle jette un bref coup d’œil au chef, sourit comme on le fait lorsqu’on a été pris sur le fait et se reconcentre en une seconde — le concerto n’est pas terminé. Je pense qu’elle est la seule pianiste au monde à être capable de jouer en une seule soirée les quatre concertos de Rachmaninov et la Rhapsodie sur un thème de Paganini, près de trois heures, plus de 620 pages de musique, 97 000 notes de piano — et bien sûr, une tenue différente pour chaque concerto. Sa fréquence cardiaque est montée à 149 pulsations par minute dans le finale du quatrième concerto, mais le plus intéressant est que contrairement à ce qu’on aurait pu croire, et à ce qu’elle pensait elle-même, au moment du pire passage pour un pianiste, dans le troisième concerto, celui qu’on appelle « la page noire » sur la partition, parce qu’elle est presque noire de notes, sa fréquence cardiaque était seulement de 84 pulsations par minute. Yuja Wang nous aura donné, à nous les hommes, une belle leçon sur les cuisses féminines. Pour son récital au Carnegie Hall, elle portait deux tenues, d’abord la rouge, puis la noire. 

« J’ai fait Paris-Dieppe en 4 L et dormi face à la mer pour apprendre que je possédais quelque part, dans une région que je ne pouvais pas voir et que je n’avais pas encore imaginée, une ouverture, une cavité si souple et si profonde que le prolongement de chair qui faisait qu’un garçon était un garçon, et que je n’en étais pas un, pouvait y trouver place. »

Un journal n'est pas une œuvre qui avance en laissant derrière elle des morceaux périmés. Si notre vie est entièrement variation, alors reprendre une phrase ancienne dans un contexte nouveau n'est pas une répétition : c'est précisément une variation, ou une reprise. La phrase n'est plus la même parce que celui qui la reprend n'est plus le même et que ce qui l'entoure a changé. Je me sens bien seul. Il arrive que ce journal ne pense plus rien du tout ; admettons. Retrouver le matin est ma seule loi. Je me connais si mal qu’il m’arrive de confondre la mort avec la vie. 

On peut dire qu’il s’agit d’une page arrachée !