Six heures et demie, au jardin.
Il faisait 25,4° au salon et 24° à l’extérieur quand je suis descendu. On ne voit pas la lune. De gros nuages très sombres s’entassent à l’horizon, à l’est, mais on dirait qu’au-dessus le ciel est bleu — c’est difficile à dire avec certitude pour l’instant. Entre les deux, une mince frange gris-rose se déplace très lentement vers le nord. Mais à peine ai-je fini d’écrire ces quelques phrases que ce qu’elles décrivent n’est plus. Rien de ce que je vois n’a d’existence puisque tout se transforme. Rien de ce que j’écris n’est vrai car il suffit que je lève la tête de cet écran pour que la réalité ne soit plus la réalité que je tente de fixer. Le temps est la seule chose qui ne varie jamais, la variation est la seule chose sur laquelle nous pouvons compter.
Nous serons bientôt en septembre, je frémis en écrivant ce mot.
Bernanos écrivait en 1946, dans La France contre les robots : « Je prédis que la multiplication des machines développera d’une manière presque inimaginable l’esprit de cupidité. » Ce qui me ramène (malheureusement) à Elon Musk et à ses milliards. La multiplication indéfinie des moyens techniques appelle une multiplication indéfinie du désir de posséder, de conquérir, de produire et d'accumuler. Pour aller sur Mars, il a besoin de cette fortune immense et ridicule, mais le « pour aller sur Mars » n’est un but que dans le but de cesser de l’être. Musk n’est pas cupide au sens ordinaire du terme, mais cupide, il l’est forcément, mécaniquement, il n’a pas le choix, la volonté d’augmenter sans cesse la puissance technique demande des moyens qui cessent très vite d’être des moyens ; le passage de moyen à fin est indolore et même insensible — d’ailleurs je suis persuadé que cette différence essentielle n’existe pas, chez ces êtres. On lui suppose des buts généreux, ou libertaires, ou du moins bénéfiques au reste de l’humanité, mais cette manière de voir les choses me semble folle et dangereuse. Je ne suppose rien, je regarde et j’écoute. Elon Musk est un homme dont la capacité de lecture est limitée à trois lignes. Au-delà, il cesse de lire. Ça ne vous rappelle rien ? Ce n’est évidemment pas un hasard s’il racheté au prix fort un réseau social dont la particularité était un mode d’expression en 180 caractères maximum. Dans ses voitures, il n’y a pas de bouton pour ouvrir la boîte à gants. Il faut passer par l’écran, par un menu sur un écran, cet écran énorme et ridicule qui trône au milieu de l’habitacle. Ce détail minuscule me semble gigantesque : ce n’est pas un détail. Musk veut simplifier. Simplifier est son maître-mot. Mais la simplification qu’il a imposée, contre la volonté et les mises en garde de tous ceux qui travaillaient sous ses ordres, complique la vie des usagers de ses voitures. Il n’en a cure. Il a atteint son but, son utopie s’est réalisée, il a imposé sa vision. Quand en 2018, je crois, les équipes qui travaillaient sur je ne sais quel modèle de ses voitures lui en ont présenté le prototype, il a piqué une terrible crise de nerfs… parce que la voiture avait un volant ! Un volant ? Mais pour quoi faire ? Ça ne sert à rien, un volant, c’est débile, puisque ces voitures n’auront plus de conducteurs. On a essayé de lui expliquer que c’était impossible, du moins dans l’immédiat, avec les réglementations qui existent — et qu’on ne choisit pas — mais peu importe, il a imposé une voiture sans volant, ce qui a obligé les ingénieurs à fabriquer (en secret, car on ne s’oppose pas à Musk) deux prototypes : un avec volant, qu’on ne lui a pas montré, et un sans volant, pour le satisfaire, pour atteindre cette fameuse simplification qui est son credo. Tout juste s’il a accepté que les clignotants aient leur commodos, qu’on ne soit pas obligé de passer par un menu sur un écran pour les actionner. L’utopie doit primer, toujours, puisqu’elle sera la réalité de demain, quelles qu’en soient les conséquences. Ce que je vois, moi, ce sont des voitures dont l’intérieur est de très mauvais goût, avec cet écran omnipotent et décentré qui oblige en permanence le regard de l’usager à quitter la route. Tout ce qui relève du libre arbitre du conducteur, de ses choix, de ses habitudes ou de ses caprices, doit disparaître. C’est superflu. En revanche, tout ce qui relève du libre arbitre du consommateur (de jeux vidéo, puisque la vie n’est plus qu’un gigantesque jeu vidéo), de ses choix, de ses habitudes ou de ses caprices, doit s’imposer. L’ado a remporté la victoire sur l’adulte. L’anecdote du volant est très significative. L’humanité (celle qui n’est pas encore éclairée) désire encore conduire, c’est-à-dire choisir sa destination et peut-être même les moyens de s’y rendre. Musk, comme tous ceux qui « ont une vision », qui savent ce que doit être l’avenir, pense qu’un volant n’est qu’une survivance ridicule du monde d’avant, celui où l’on tâtonnait, où l’on hésitait, on l’on flânait, peut-être, où l’on pouvait bifurquer, revenir sur ses pas, faire une halte, un monde dans lequel les chemins ne sont pas déterminés uniquement par la nécessité, par le calcul, par la production et l’accumulation de richesses (qu’ils nomment opportunités). Pour un Muskien de stricte obédience, se rendre d’un point A à un point B doit nécessairement se faire le plus rapidement possible, sans escale et sans incident. Le déplacement doit être programmé, calculé, puis réalisé le plus vite possible, sans s’écarter du chemin prévu. Ce qui se passe entre A et B n’a aucun intérêt et doit être le plus possible raccourci, invisibilisé, annulé (d’où l’Hyperloop et les tunnels sous les villes). Le voyage a vécu. On ne fait plus que se déplacer. Leur utopie est la téléportation. Je rapproche ça de la disparition de la sexualité, de la sexualité libre et ludique des années 70, remplacée par la pornographie, et je rapproche ça aussi de l’utopie vaccinale qui tend à s’imposer. La hantise du symptôme, c’est-à-dire du corps qui parle (qui sait des choses que nous ne savons pas) et sa réduction à tout prix. Un corps considéré comme une machine ne peut pas être intelligent… C’est une insulte à la technologie et à l’esprit des Visionnaires.
On attend des hommes providentiels, qui vont nous tirer de la nasse dans laquelle nous nous sommes mis nous-mêmes en les attendant. Ça n’arrivera pas. Godot a autre chose à foutre. Il a tellement rajeuni qu’il s’est installé au volant d’une Tesla envoyée en orbite dans l’espace. Dans un monde resté encore un peu humain, Lanza del Vasto demanderait : « Quelle vie humaine voulez-vous ? » Ivan Illich : « À partir de quel seuil votre outil cesse-t-il d'être au service de l'homme ? » Et Simone Weil demanderait peut-être : « Quelle nouvelle aliénation imposez-vous à ceux qui dépendront de vos machines ? » Moi je me demande ce qu’on fuit, ce qu’on ne voit pas, ce qu’on abandonne avec la désinvolture caractéristique des adolescents à l’égard de ce qu’ils ne comprennent pas, avec cette foi absurde dans les utopies techniques qui sont censées résoudre tous les problèmes humains, qu’ils soient d’ordre politique, médical, sociétal ou civilisationnel. Les adolescents éternels sont ceux qui ne sont formés depuis l’enfance qu’à désirer seulement ce que peuvent offrir les machines. Derrière les machines, sachons voir l’armée de machins qu’elles ont produits silencieusement. En réalité, ce que ces gens haïssent, c’est l’autre, c’est le mystère infini du singulier irréductible et d’une nature qui ne nous a pas attendus pour élaborer une « pensée » qui lui permet de durer et de s’étendre, en un mot de « vivre » et de nous accueillir. Ils aiment trop le Nombre pour supporter le singulier, le non-nécessaire, le non-reproductible, l’irremplaçable. Le monde vivant est complexe, et les adorateurs du Nombre aiment le Simple, parce qu’il est manipulable et reproductible.
« La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité. Les imbéciles y dominent donc par le nombre, ils y sont le nombre. J’ai déjà dit, je dirai encore, je le répéterai aussi longtemps que le bourreau n’aura pas noué sous mon menton la cravate de chanvre : un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de Révolte, elle fait des héros et des Martyrs. La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. » (Georges Bernanos, La France contre les robots)