lundi 31 août 2026

À la seconde près [journal]

 

Au jardin, six heures et quart. (24,5° et 19,8°)

Réveillé par l’envie d’uriner, je me lève, complètement épuisé, à six heures moins dix, avec la mélodie entêtante de la partie centrale de la Fantaisie-Impromptu de Chopin.

Deux rêves très différents. Dans le premier, un rêve que je fais très souvent, je cherchais en vain à rentrer chez moi. Je savais pertinemment comment faire pour retrouver ma maison, je reconnaissais les bâtiments qui en sont proches, mais à chaque fois que je croyais l’avoir trouvée, j’étais déçu, et je n’arrivais pas à me décider à appeler mes voisins pour qu’ils me guident jusqu’à mon domicile, j’avais trop honte. Dans le second rêve, qui se déroulait chez Patricio, Daniil Trifonov jouait la Fantaisie Impromptu sur un piano que je croyais être le mien, au bas de l’appartement, le dos au vide — c’était un endroit très périlleux où le pianiste avait à peine la place de s’asseoir. Mais quand je me décidais enfin à m’y risquer, je constatais que le piano n’avait rien à voir avec le mien, que c’était un instrument assez médiocre et même pas très bien accordé. Mon piano se trouvait dans une autre partie de l’appartement, et, comme ça arrive souvent dans mes rêves, je savais qu’il était abîmé, en très mauvais état, ce qui me faisait beaucoup souffrir. Je demandai toutefois à Trifonov de jouer sur mon piano, ce qu’il fit gentiment, mais je vis immédiatement qu’il n’y prenait pas de plaisir, et il s’arrêta assez vite. Je me sens bien seul.

La lune est en train de me gâcher la vie, parce qu’elle prive l’aube de son habitat naturel — de son beau surgissement, à l’est. Le jour ne point plus. Je n’aime pas la concurrence louche qu’elle fait au soleil, dans le retour de la lumière. Si je pouvais, je la débrancherais. 

Les choses fermentent très lentement en moi… Il faut des années pour qu'elles arrivent à la surface. C'est sans doute pour cette raison que le texte d’hier s'est écrit si facilement. Je ne l’ai pas écrit, je l’ai cueilli, parce qu’il était bien mûr. Aucun travail n’aurait pu donner ce résultat.

Raphaële jouait la Fantaisie-Impromptu sur mon piano, et je fermais la porte pour ne plus l’entendre. Je repense aux douze études de l’opus 25 jouées par ce même Trifonov de vingt ans au concours Rubinstein, à la même époque. C’était un autre monde. On ne le connaissait pas, alors, on découvrait avec incrédulité ces mains d’une incroyable souplesse, des mains de caoutchouc, indépendantes, au bout de ses longs bras, qu’il laisse jouer toutes seules, qu’il plonge dans un clavier liquide. Il n’existe aucune frontière identifiable entre l’instrument et le corps du pianiste, ils ne s’affrontent pas. D’où lui vient cette technique, je l’ignore. C’est tout l’inverse d’un Gould dont les doigts sont hyper actifs, et vont de bas en haut. Trifonov n’a pas de doigts, lui. Ces quinze années n’ont aucune existence. J’ai dû dormir, tout ce temps. 

La seconde majeure et la seconde mineure ont été à l’origine de bien des choses, dans ma vie. Je ne les ressens pas vraiment comme des dissonances, comme des sons agressifs — ou rugueux, comme disent les psycho-acousticiens. J’en ai d’abord éprouvé la douceur et le mystère, ce sont des accords qui suscitent l’écoute et l’attention, qui invitent à se tenir prêt, et tout près du bord, à questionner l’espace qui nous contient ; c’est comme une peau qu’on touche et qu’on voit frémir sous la caresse. Les secondes mineures et majeures parlent moins fort qu’une tierce, qu’une quinte ou une quarte, elles ont moins de répartie sociale, elles ne sont pas assurées d’un sens commun, codifié par des siècles de musique et d'harmonie. On peut évidemment les rendre dures, c’est très facile, mais ce n’est pas ma pente naturelle. Le goût de l’improvisation, c’est d’abord ça, c’est l’émerveillement devant la réponse de la matière à nos sollicitations, à nos questions.