Au jardin, six heures et demie.
Réveillé et levé à six heures, après un rêve où Chloé apparaissait, maussade, en compagnie de sa mère, et c’est la mère que j’intéressais, malheureusement… Il faisait 24,5° au salon et 19,2° à l’extérieur quand je suis descendu.
Cette nuit, je pensais à tous ces petits gestes de la vie quotidienne que nous faisons sans les apercevoir et qui deviennent cruellement sensibles au fur et à mesure que les années avancent, jusqu’à devenir pénibles, voire douloureux. Ils ont toujours été là, mais on ne les voyait pas. Ils sont indispensables, en faire l’économie est impossible, et c’est précisément cette impossibilité qui vient nous inquiéter alors qu’il ne nous serait jamais venu à l’idée de nous révolter contre eux. Il y a dans cette somme qui se révèle comme à rebours quelque chose de désespérant, car nous comprenons très vite que nous ne serons pas les vainqueurs de cette confrontation ; nous éprouvons dans notre chair le verdict qui s’annonce inéluctablement. (Il arrive que ça me réveille la nuit.) De plus en plus, nous les voyons, nous les scrutons, même, dans l’espoir de les éviter, ou au moins de les adoucir, de les rendre indolores. Ces petits gestes automatiques, c’est ce qui donne à un individu son profil vital, c’est ce qui lui confère sans qu’il en ait conscience une allure, cette façon particulière d’habiter le monde, de s’y mouvoir et d’y faire sa place, car les autres sont bien obligés d’en tenir compte. Ce sont autant d’accommodements qu’il trouve avec les objets, avec les meubles, avec les lieux et le temps. C’est son économie essentielle. C’est l’une des premières choses dont on est conscient sans l’être quand on rend visite à quelqu’un : le voir se mouvoir chez lui nous est une leçon sur son être irréductible, leçon qu’il n’aurait jamais pu nous donner ailleurs. Le voir déplacer des objets, fermer une porte, passer d’une pièce à l’autre, tirer la chaise sur laquelle il s’assoit, s’approcher de l’évier de la cuisine, ouvrir un placard, nous tendre un verre ou un livre, nous renseigne mieux sur lui que toutes ses déclarations. Un jour que nous rentrions en voiture dans la propriété familiale, mon frère et moi, je dis à celui-ci que notre mère avait accroché sa voiture au portail, et je m’en étonnais, car la manœuvre n’avait rien de difficile, et elle l’avait exécutée des centaines, peut-être des milliers de fois. Il me répondit simplement que les personnes âgées économisent leurs gestes. Alors, j’eus la vision de ma mère au volant, et je sus qu’il avait raison. À chaque nouvelle occurrence, le geste est un peu plus court, un peu moins ample, et il arrive un moment où il ne suffit plus. Mais les choses se sont faites insensiblement, petit à petit, sans que l’auteur du geste en prenne conscience. Il existe une marge plus ou moins grande durant laquelle il ne se passe rien, qu’on peut utiliser à son profit pour réduire la quantité d’effort, ou de douleur, mais cette marge n’est pas infinie, et la dépasser conduit à l’accident. C’est une forme de latence que l’existence nous accorde et qu’on retrouve dans beaucoup de domaines, et dans celui de la santé en particulier. On sait, en général, si l’on est un tant soit peu attentif, ce qui est mauvais pour notre santé, mais durant toute une période, plus ou moins longue selon la force vitale dont nous disposons, nous pouvons ignorer ce savoir, jusqu’au jour où notre corps, qui a toujours raison, nous dit : Stop ! Je ne peux pas aller plus loin dans cette direction ; la distance qu’il a parcouru en s’éloignant de son équilibre est à son maximum. Il y a toujours un moment où la vie nous dit : Stop, je n’irai pas plus loin dans cette direction ; trouve un autre chemin si tu veux continuer à avancer. Vieillir a ceci d’intéressant que nous pouvons enfin percevoir toutes ces butées, toutes ces aspérités, que tout un monde invisible se révèle à nous et qu’il éclaire rétrospectivement la vie qui fut la nôtre, qu’il lui donne un sens bien différent de celui auquel nous étions habitués et que nous croyons être le seul et l’unique. Toutes nos actions depuis l’origine ont des effets, mais ces effets peuvent parfois mettre toute une vie à se dresser devant nous et à se convertir en obstacles infranchissables.
Mme Proust écrivant lettre sur lettre à son fils de dix-huit ans : « Je ne sais pas où j’ai lu un récit touchant d’une mère paralysée et aveugle, qui s’aperçoit cependant que sa fille est amoureuse, suit les progrès, la met en garde, etc. — moi, paralysée par la distance et recevant bien peu de clarté de tes lettres qui négligent trop les points essentiels, je sens très bien ton pouls et ton style battre trop vite, et je réclame absolument du calme, du régime, des heures de solitude, le refus de participer aux excursions, etc. ».
Y a-t-il meilleure preuve de la puissance de la lettre, des Lettres et du style, et donc de la langue, que cette formule merveilleuse de la mère de Marcel Proust : « je sens très bien ton pouls et ton style battre trop vite » ? Elle n’a pas besoin d’y être, la mère, il n’est pas nécessaire qu’elle ait son Marcel sous les yeux pour savoir que le cœur de son fils bat trop vite et trop fort, il lui suffit de le lire, même s’il lui parle de tout autre chose que de ce qui l’agite, quelques mots suffisent, qui révèlent ce qu’ils voudraient ne pas dire par le mouvement qui les soulève hors de la page.
« C’est un samedi, le 3 septembre 1870, au lendemain de la capitulation de l’Empereur, que Maman et Papa se sont mariés dans la mairie du dixième. Que je sache, jamais un mariage religieux n’avait été envisagé. Maman avait 21 ans et Papa 36. » C’est Marcel qui écrit à Lucien Daudet, probablement en 1905. Je note ceci parce que nous sommes le 3 septembre. J’aurais pu noter aussi que j’ai regardé attentivement Cécile Guilbert à la radio (oui, la radio se regarde, maintenant) et que je l’ai trouvée très belle. Elle a un sourire extraordinaire, et d’autant plus extraordinaire qu’elle l’éteint en un clin d’œil, retrouvant son visage froid et énigmatique de déesse sur le point de rendre son oracle. Elle a le sourire merveilleux de ceux qui en un clin d’œil retrouvent leur enfance et bien d’autres mystères qu’ils ne laissent deviner que pour mieux nous faire comprendre que jamais nous ne les connaitrons.