Au salon, sept heures moins le quart.
Réveillé et levé à six heures. Il faisait 27,4° au salon et 21,9° à l’extérieur quand je suis descendu. Il a plu, cette nuit, et le ciel est encore couvert. Le mois d’août est fidèle à lui-même, les orages arrivent. Canicule ou pas canicule, « on reprend la position ! », comme dit le Diable dans l’Histoire du soldat. Sur la chaîne Météo, ils sont passés sans transition d’Alerte Canicule à Alerte Orages. L’alerte est devenue la règle. « Nous sommes en guerre », comme dirait l’autre connard…
La préface de Catherine Millet à La Vie sexuelle de Catherine M., intitulée Pourquoi et comment, est excellente. J’avais acheté le livre à sa publication, en 2001, sans jamais le lire, persuadé que c’était mauvais, et les méandres (notamment le journal de Jacques Henric, son compagnon, mais pas seulement) qui m’ont conduit à le lire un quart de siècle plus tard sont assez surprenants. Un livre traduit en 44 langues, vendu à 800 000 exemplaires en France et 2 500 000 exemplaires dans le monde tout de même… Est-ce que ceux qui l’achètent lisent vraiment un tel livre ? J’en doute. On est poussé par bien autre chose que le désir de lire, quand on se procure un tel ouvrage. Il faudrait parler de tous ces livres qu’on ne lit que vingt-cinq ans après les avoir achetés, ou qui restent à jamais au fond d’une bibliothèque, intouchés, jusqu’à ce qu’un fils, une nièce, un petit-fils ou un ami aient l’idée de les ouvrir et d’en parcourir quelques pages, surpris non par ce qu'il lit mais par lui-même. Quelle est la proportion, dans ma bibliothèque, de ces livres très fort désirés à un instant T mais finalement inentamés ? Est-ce un dixième, un quart, plus que ça ? Le cas de cette Vie sexuelle de Catherine M. est pourtant singulier, puisqu’à l’origine j’avais pensé qu’il ne s’agissait pas d’un bon livre… Sont-ils là, ces livres fantômes, uniquement pour nous prouver ce que nous ne savons que trop, que nous changeons, d’avis, de goûts, de désirs, et aussi que nous avons les yeux plus gros que le ventre ? Sont-ils là pour nous prouver que la lecture n’est pas le premier désir, qu’il ne vient qu’en un second temps, après un autre désir, plus mystérieux mais plus fondamental ?
Pour Delphine Peras de L'Express, le livre « s'avère assez ennuyeux et sans grand intérêt littéraire », mais possède « une sincérité indiscutable ». Jérôme Garcin, dans un article du Nouvel Observateur, le décrit comme « impassible, répétitif et technique ». Philippe Sollers, dans Le Monde, juge au contraire le livre « excellent, très bien écrit et absolument sidérant ». Le peu que j’en ai lu jusque-là me range aux côtés de Philippe Sollers. (La fiche Wikipedia que je viens de lire est nulle, soit dit en passant…) « Le désir d’écrire est une pulsion qui se manifeste avant de trouver son objet et qu’on satisfait ensuite comme on peut. » C’est le titre du livre, qui a donné à Catherine Millet l’envie de l’écrire, et cela je le comprends. « J’ai écrit ce livre parce que tout à coup, sur un seuil, dans un demi-jour, je me suis fait rire intérieurement avec un syntagme très littéral de cinq mots, plus une lettre. » À chaque fois qu’on se trouve face au désir du livre — d’un livre— vient cette question : pourquoi parler de ça, en quoi suis-je justifié, alors que des milliers d’autres que moi pourraient en parler, sans doute mieux, pourquoi m’autoriser à dire « je », pourquoi cette folie de croire que mon expérience est singulière, qu’il me faudrait ajouter quelque chose à l’immense corpus encombrant déjà les étagères de toutes les bibliothèques du monde, à tous ces livres qui ne seront pas lus, même s’ils ont la chance d’être achetés, rangés, oubliés. Un titre, vraiment ? Mais les bons titres ne font pas forcément les bons livres… « Maintenant que j’y réfléchis plus longuement, il me semble plutôt que j’ai eu cette pensée alors que j’étais couchée, les yeux ouverts en direction de cette portion d’espace que j’ai décrite, et que cette pensée n’a pu advenir qu’en s’introduisant dans cette image projetée de moi-même, moi debout me retournant vers mon corps allongé. » Il s’agit d’une enquête sur soi-même, et le soi-même est à jamais inconnaissable, on le sait bien. Pourquoi pas par le biais de la sexualité ? Pourquoi toujours faire de celle-là quelque chose de sacré, séparé de nous, de si intime qu’en parler nous brûle les lèvres et donne à la langue qui les passe cet aspect si pesant et si ridicule de révélation ? Il ne s’agit pas d’avouer, l’aveu étant l’une des composantes obligées et peut-être essentielles de l’économie moderne du discours, il s’agit au contraire de parler avec une langue qui ne plonge pas la sexualité dans le chaudron de l’indicible ou de la transgression, de lui rendre peut-être un peu d’innocence, sinon de naturel. Catherine Millet n’aurait jamais pu imaginer les effets de son livre sur un lecteur de 2026, car la sexualité a pris un tour inimaginable à la fin du siècle dernier. Nous sommes quelques-uns à faire ce constat qu’il n’est plus possible d’en parler simplement, que les mots prononcés sont aussitôt entourés de hautes murailles depuis lesquelles sont jetés des litres d’huile bouillante. La morale a fait un tour complet de cadran, elle semble revenue à sa vieille place, mais sa physionomie s’est complètement renversée. Je dis plus haut qu’il s’agit d’une enquête sur soi-même, mais toutes les enquêtes sur soi-même parlent des autres et de ce qu’ils jettent sur nous dès que nous ouvrons la bouche. Les pensées s’introduisent dans les images projetées de nous-mêmes, l’autre s’introduit dans nos pensées même et surtout lorsque nous tentons de parler seulement de nous, les faisant voler en éclats avant qu’on ait pu seulement les décrire ou les comprendre.
Il y a dans Loin de moi, un petit livre publié par Clément Rosset en 1999 aux éditions de Minuit, un merveilleux passage qui raconte l’histoire du fils d’un imprimeur ayant trouvé, à la mort de son père, une enveloppe scellée sur laquelle est écrit : « Surtout ne pas ouvrir ! ». Par respect de l’injonction paternelle, le fils garde l’enveloppe fermée. Il tient quelque temps, mais au bout de cinq ans, consumé par le désir de savoir enfin qui était vraiment son père, il ouvre l’enveloppe, et découvre à l’intérieur une liasse de papiers imprimés sur lesquels est écrit : « Surtout ne pas ouvrir ! ». Le moi est un leurre, la vraie personnalité de soi ou d’autrui est une hantise, un fantôme qui hante la maison en morceaux que nous habitons, le secret est qu’il n’y a pas de secret. La sexualité reste immontrable, pourtant, comme si secret il y avait bien, en une époque où il est devenu banal et presque obligatoire de tout dire sur ce sujet, où la moindre influenceuse montre jusqu’aux tréfonds de son anatomie ou va nonchalamment déféquer devant la caméra avant d’aller à la salle de sport. Catherine Millet révèle qu’il n’y a rien à révéler et l’on imagine les 2 500 000 exemplaires de son livre attendant en vain d’être ouverts par ceux qui l’ont acheté en 2001. Elle aurait pu écrire sur la couverture de son livre : « Surtout ne pas ouvrir ! », comme Renaud Camus a écrit à l’orée de ses Vaisseaux brûlés : « Ne lisez pas ce livre ! »
« Quand je me relisais et que je trouvais ça mauvais, pour éclaircir mes idées, je m’asseyais devant une grande glace fixée sur la porte d’une penderie, et je répondais aux questions d’un intervieweur imaginaire. J’ai fait ça bien avant d’avoir l’idée de me placer devant la même glace, cette fois pour apercevoir les plis cachés entre mes cuisses. » La pulsion se manifeste avant de trouver son objet que souvent elle ne connaîtra jamais. Et, quoi qu’il arrive, on ne se satisfait jamais, heureusement. Le moi, pris entre les plis, reste là où il ne se trouve pas.