mardi 18 août 2026

Clichés [journal]

 

Au jardin, six heures et demie.

Réveillé et levé à six heures. Il faisait 26,5° au salon et 21,3° à l’extérieur quand je suis descendu. Le chat gris à poil long passe d’est en ouest en miaulant discrètement. D’où vient-il, où va-t-il, ce passager clandestin de mes journées ? Pourquoi me salue-t-il ? 

« Pour le printemps, Augustin, tu comprends ? » Le plus sûr serait de n’écrire que des choses incompréhensibles pour les autres, des choses qui resteraient des choses écrites, qui n’accèderaient jamais au statut de fait, de vérité, ni même de description, qui resteraient de purs énoncés, des phrases qui sont peut-être écrites mais qui auraient pu ne jamais avoir été écrites. C’est bien sûr impossible. On est toujours rattrapé par le sens et ses servantes, par ce que l’existence laisse en nous de souvenirs et d’habitudes, on n’invente rien, on ne s’évade jamais du roman de notre corps. Par exemple les moustiques sont déjà là, à six heures du matin, alors qu’on croyait commencer une nouvelle vie, une vie d’aube qui n’aurait aucun rapport avec la journée d’hier, avec toutes les journées accumulées jusque-là. Mais je veux cependant noter ceci : « Le temps d’un baiser, le débatteur et l’intervieweuse se réduisent tendrement au silence », qui légende une photo “volée” de Léa Salamé et Raphaël Glucksmann enlacés dans « l’île de Beauté », seulement pour ne pas oublier. De ces deux corps enlacés dans une même phrase et dans un même cliché, l’un me fut connu, quand il était encore au berceau, à Savoisy, sous le regard perçant de Fanfan. Les sueurs, les sauts, les nombres, les papillons. Notre bien le plus précieux, la mémoire, est aussi notre prison. Encore des coqs, encore des camions, encore des figues. Encore le cyprès. Et toujours le discours inarrêtable des autres qu’on entend malgré l’enceinte close de leur tête, malgré leur quant-à-soi et leurs regards faussement perçants, qui ne percent rien du tout, que des murs en carton et la fresque des bégaiements. Machin est superbe, Truc est intelligent, l’Autre a bien vieilli, il pense que c’est toujours pour le 13. « Mais il faut bien raconter quelque chose ! » Alors allons-y pour un cliché… 

On ne peut rien ajouter à une photographie. Elle contient déjà tout, tout ce qui fut là à cet instant. Roland Barthes dit qu’il ne peut pas regarder longtemps une photo, qu’il en est incapable. Ça m’arrive souvent. Je tombe dans la photo. Oh, je n’y ajoute rien non plus, non, mais je prends quelque chose qui travaille en moi, à distance, parfois très longtemps après. Ça remonte à très loin, à l’enfance et de l’enfance, comme toujours, dans le labo photo où je voyais les images « se révéler » à nous dans la lumière rouge et les odeurs des produits chimiques. Il y avait donc du temps dans les images, alors que les photos sont des images sans temps, qu’elles sont faites précisément de temps arrêté. Des corps avaient été là, devant l’objectif, et moi je côtoyais celui qui avait été derrière l’objectif, celui dont l’objectif avait été de prendre ces corps, de les garder, de les conserver et de les arrêter pour lui, de les soustraire au moment et aux gestes, sans doute au désir et aux odeurs. Ensuite ces corps et ces visages se retrouvaient dans des boîtes en carton, cachées au galetas, et ils m’attendaient, ils attendaient que je les trouve, que je les délivre de la boîte en carton, que je les fasse défiler en silence dans une chaude après-midi d’été, dans les odeurs familières du galetas. Ces corps et ces visages n’avaient pas de noms, je ne savais pas de qui il s’agissait, je ne connaissais pas non plus l’identité de celui qui s’était tenu derrière l’objectif, mais puisque les boîtes en carton étaient cachées ici, dans ce lieu fréquenté de nous seuls, il ne pouvait s’agir que de l’un de mes frères — l’aspect et l’âge des jeunes femmes m’interdisaient de penser que mon père… Je suis sûr, je suis pratiquement sûr que je suis le seul à repenser à ces photos cachées, alors que je n’en étais pas l’auteur. Je voudrais les revoir. Je voudrais tenir entre mes mains ces boîtes en carton. Je voudrais mesurer le temps et la distance qui se sont glissés entre elles et moi. Je n’étais pas l’auteur des clichés, mais j’étais à coup sûr le spectateur idéal, j’étais le receveur idéal de ces messages venus d’un au-delà proche, très proche, et je savais même, alors, j’en étais convaincu, que j’étais en train de recevoir quelque chose que j’allais garder longtemps, très longtemps. Quelqu’un avait été là, pour moi, alors qu’il l’ignorait. Les inconnus nous parlent souvent mieux que les proches. Ils n’ont rien à perdre à le faire. 

« Mais à quoi il te servira, si c’est la fin du monde ? » Je n’aime pas qu’on me dise que je suis intelligent. Non, je n’aime pas ça, car ce n’est pas ça, et c’est une toute petite chose, l’intelligence, c’est une petite chose assez méprisable, assez banale, bien circonscrite dans un tour d’être tout en bas, prise dans l’en-deçà de la présence, c’est assez triste, même si ça peut rendre de grands services et faire miroiter dans le noir quelques objets qui semblent inaccessibles. Pourtant il suffit d’insister, la plupart du temps, il suffit de revenir, encore et encore, de reprendre, de regarder, d’écouter à nouveau, en laissant ouvertes les fenêtres de l’âme. Comprendre sans comprendre, disait Sartre, c’est-à-dire se tenir devant les mots et les images et les laisser nous traverser, les regarder passer. On verrait ensuite de quoi il retourne, on aura bien le temps de se retourner, de se pencher, de retrouver le silence qui fut, alors, au moment de la rencontre, de la lecture, de reconnaître la présence et le mystère, de soulever un peu le temps qui s’est déposé en soi, comme une peau qui s’ajoute à notre peau. Ne pas se précipiter pour savoir, encore moins pour comprendre, car une fois qu’on a pris, on ne lâche plus.