Six heures et demie, au jardin.
Réveillé à quatre heures et demie, levé à six heures. Il faisait 24,5° au salon et 22° à l’extérieur quand je suis descendu. Temps couvert. Le jour est bien levé, mais il fait très sombre. C’est tout juste si une faible lueur très circonscrite découpe la silhouette du cyprès, à l’est.
Hier, nous avons eu une très longue coupure des télécommunications, de neuf heures du matin à quatre heures de l’après-midi. Plus de téléphone (ni le fixe ni le réseau 4G) ni d’Internet (j’ignorais que ces choses-là étaient interdépendantes). Comme à chaque fois qu’une panne survient dans ce domaine, je m’en réjouis. Passé le premier moment de légère angoisse et d’incompréhension, c’est le soulagement qui domine. Au moins le silence de ce côté-là… La chose ennuyeuse est que la musique est aujourd’hui dématérialisée (je n’ai plus de CD) et qu’elle n’est donc accessible que par Internet. Et comme je n’ai plus France-Musique à la radio… Quand la communication est coupée d’un côté renaît le besoin de la renouer par ailleurs : j’ai passé une heure en compagnie de mes charmants voisins, à parler des failles sous-marines.
La Vie sexuelle de Catherine M. est un livre très surprenant, bien meilleur que je ne l’aurais cru. Je pourrais en recopier de très nombreux passages, qui sont indiscutablement ceux d’un écrivain. Catherine Millet possède un regard, mais elle possède aussi une langue qui sait observer adroitement les recoins les plus singuliers de l’expérience, en déplier tranquillement les feuillets, et pas seulement de l’expérience sexuelle.
« Là où ma fente intime a livré passage, j’ai ouvert grands les yeux. »
Sa mémoire visuelle est impressionnante, et je l’envie beaucoup. C’est vraiment quelque chose qui me manque cruellement.
« Si cela avait été possible, j’aurais aimé chaque matin ouvrir les yeux sur les ombres d’un plafond encore inexploré et, au sortir des draps, rester quelques secondes vacillante dans le no man’s land d’un appartement dont on a oublié depuis la veille dans quelle direction se trouve le couloir menant aux toilettes. Dans cet instant, seul l’autre corps qu’on laisse étendu derrière soi, ne le connaît-on que depuis quelques heures, mais qui vous a nourri tout ce temps de sa consistance et de son odeur, vous procure l’ineffable bien-être du contact familier. »
Au-dessus de ma tête, les nuages formidables se déplacent lentement du sud-est vers le nord-ouest.
« Plus spécifiquement : je n’ai pas mon pareil pour retrouver mon chemin sur des routes étrangères. Peut-être l’aptitude à passer, dans un groupe, d’un homme à un autre, ou à naviguer, comme ce fut le cas pendant certaines périodes de ma vie, entre plusieurs relations amoureuses, appartient-elle à la même famille de prédispositions psychologiques que le sens de l’orientation. »
« Au début de notre vie commune, lorsque nous rentrions tard, Claude et moi, dans notre petit appartement de banlieue, il m’arrivait de marcher devant lui et de remonter sans prévenir ma jupe au-dessus du globe nu, non pour l’inviter à me baiser là (je ne crois pas que nous l’ayons jamais fait), ni pour choquer un hypothétique passant, mais pour aspirer la rue, en accrocher la traîne fraîche à ma raie frémissante. »
Ouvrir grand les yeux, je peux dire que j’aurai essayé, même si mes dispositions sont assez pauvres, en ce domaine. Ouvrir les yeux, ouvrir les oreilles, c’est une obsession, chez moi. Ouvrir les narines, aussi. Malgré tout, j’ai la sensation d’avoir traversé l’existence plus ou moins endormi, la vie que je n’ai fait qu’entrapercevoir à travers des meurtrières.
« Mes premières expériences sexuelles, et beaucoup d’autres par la suite, se sont situées dans des environnements qui conduisent à penser que l’oxygène agit sur moi comme un aphrodisiaque. Je ressens ma nudité plus complète en plein air que dans une pièce fermée. Lorsque la température ambiante, quelle qu’elle soit, est perçue par un carré de peau auquel elle n’accède pas normalement, par exemple au creux des reins, le corps cesse de faire obstacle à l’air, il est traversé par lui, donc plus ouvert, plus réceptif. Quand l’atmosphère qui embrasse le vaste monde adhère comme le feraient mille ventouses à la surface de ma peau, ma vulve elle aussi semble aspirée et se dilate délicieusement. Qu’un peu de vent se glisse sur son seuil, il amplifie la sensation : les grandes lèvres me paraissent encore plus grandes, gorgées de l’air qui les effleure. »
Accrocher la traîne fraiche de la rue à sa raie des fesses, offrir chaque parcelle de son corps aux rayons du soleil, à l’air, les sentir prendre possession de l’épiderme, c’est une chose que j’ai follement aimé. Ceux qui n’ont jamais pratiqué le nudisme ne peuvent pas comprendre ça. Nager nu, vivre nu, même si c’est dans un périmètre bien délimité, même si c’est pour quelques heures seulement, c’est une expérience irremplaçable. Le vent, l’espace, les odeurs, la chaleur du soleil ou la fraicheur de l’eau, toutes ces dimensions de la vie sont à la fois indépendantes et pourtant nous relient au monde d’une façon qui donne un sens évident à notre présence. C’est comme si l’espace autour de nous nous observait, nous faisait une place, la place qui n’appartient qu’à nous-mêmes.
« Qu’on sache déjà que la moindre caresse capable de réveiller ce passage ignoré qui relie la petite dépression anale du triangle où se rejoignent les grandes lèvres, cette ornière méprisée entre le trou du cul et l’embrasure du con, est une de celles qui m’assujettissent le plus sûrement et que l’air rendu palpable à cet endroit m’enivre plus que la haute altitude. J’aime offrir l’écartement de mes fesses et de mes jambes à la circulation de l’air. »
Il y a bien du sexuel dans la présence d’un corps nu dans la nature, mais c’est un sexuel tellement agrandi par l’immensité qui nous entoure, tellement dilaté par les éléments qu’on a du mal à comprendre que ces expériences se recoupent, que les corps en quelque sorte se diluent dans quelque chose de plus grand qu’eux et semblent oublier ce qui les a fait naître — il y a plus urgent. Les naturistes ne veulent pas voir la dimension sexuelle, ils l’ignorent par idéologie, et sans doute aussi pour des raisons pratiques, bêtement sociales. Mais c’est le sentiment physiologique de cette dissémination que je trouve si exaltant et si bienfaisant. Le moment où l’on abandonne la protection de ses vêtements, où l’on accepte le regard des autres, sur une plage, est un moment que tout le monde s’accorde à trouver libérateur et apaisant. Passé le bref moment de peur et de honte, c’est tout autre chose, qui se révèle. J’ai très souvent initié mes amies au nudisme, et leur réaction a toujours été la même : quelle folie de n’avoir pas connu ça avant ! Comme elles étaient joyeuses, alors, oui, joyeuses, c’est le mot qui convient, de recevoir la caresse des éléments sur leur peau et de s’y abandonner sans remords : c’est une joie profonde. Comme on se sent bête d’avoir tant redouté ce passage, une fois qu’on est de l’autre côté ! Nous ne sommes pas séparés du monde, c’est une illusion, c’est un discours appris et répété qui se défait si rapidement et si simplement qu’on en est tout étonné.
« Dans le taxi où brusquement retombe toute l’agitation qui précède le départ, ou bien dans la semi-inconscience où l’on sombre pendant une attente dans un aéroport, il m’arrive d’éprouver cette sensation parfaitement identifiée d’une main de géant qui, de l’intérieur de mon corps, en presse les entrailles et en extrait une volupté qui irrigue jusqu’aux plus fines terminaisons, exactement comme lorsqu’un homme pose sur moi un regard qui signifie qu’il se rapproche mentalement. »
La volupté, voilà la matière et le sujet essentiel. Le mot est superbe, c’est l’un de ceux que je préfère, mais surtout il crée autour de lui, quand il rencontre un homme ou une femme, des remous qui séparent les êtres en deux colonies : les bienheureux et les autres — ceux qui restent à l’intérieur d’eux-mêmes, dont les sens n’osent pas lancer leurs filets hors de leur caverne. La volupté est une onde que nous avons au fond de nos entrailles, et qui parfois remonte à la surface en brisant les barrières qui nous retiennent prisonniers de l’idée qu’on se fait de soi-même. La volupté est un enfant tumultueux du regard et de l’attention qui signale un autre monde en approche. Ce n’est même pas d’un mystère, qu’il s’agit, mais plutôt d’un pays qu’on reconnaît. On l’avait seulement perdu de vue. La volupté nous fait vaciller et tressaillir dans ce moment merveilleux où l’on entre dans un corps neuf et très ancien.
Je m’aperçois à la relecture que le mot découvrir, que je n’ai pas employé, possède un double sens qui est ici bienvenu.