Au jardin, six heures et quart. Le jour se lève.
Réveillé à cinq heures et demie et levé à six heures. Il faisait 26° au salon et 18,9° à l’extérieur quand je suis descendu. Il va faire beau. Je refuse de me plaindre de l’exceptionnelle chaleur qui dure depuis plus de deux mois parce que je sais déjà que je la regretterai bientôt.
La Sylvia d’Un bon jour pour mourir, de Jim Harrison, me plaît beaucoup. Plus exactement, ce sont les rapports que le narrateur entretient avec elle, qui me plaisent et qui soulèvent les peaux mortes de mon passé.
J’ai regardé un numéro d’Apostrophes du 17 décembre 1976, dans lequel Bernard Pivot avait invité Michel Foucault, Jean Hamburger, André Fontaine et Albert Ducrocq, et j’ai découvert (!) l’extraordinaire affaire Stern, ce qui en dit long sur mon inculture d’alors, le procès de Mikhaïl Stern qui se déroula en 1974 en Union soviétique et qui donna lieu à un livre, Un procès “ordinaire” en U.R.S.S. — Le Dr Stern devant ses juges, publié en 1976 chez Gallimard, le livre ayant été rendu possible par un incroyable document, l’enregistrement clandestin et la transcription presque intégrale du procès par les deux fils du Dr Stern, Viktor et August. Ce procès et ses entours ne peuvent pas ne pas faire penser à ce qui s’est passé en France de 2020 à aujourd’hui avec la farce sinistre de la Covidiase. Il serait passionnant de tirer tous les fils, mais ce n’est pas le lieu, ici, dans ce journal, cela demanderait un développement à part, qui serait forcément très long et complexe. Disons seulement que le grotesque de l’affaire (deux oies, un coq, 70 œufs, trois paniers de pommes et environ 775 roubles, c’est le butin accumulé par le félon) renvoie assez éloquemment à celui des discours officiels que nous avons dû endurer sans pouffer de rire. Ce qui est très différent, en revanche, c’est la réaction des témoins et sans doute de l’immense majorité de la population russe qui, eux, ont gardé les yeux ouverts et la tête froide, contrairement aux Français des années 2020, masqués et obéissants. Qu’auraient pensé les Soviétiques de nos « auto-attestations » ?
Des commentaires consternants déposés sous une entrée de Jean-Paul Brighelli sur l’Assomption, et donc Marie. Juive, pas juive, antisémitisme, pas antisémitisme, etc. Mais surtout, le plus bête, le comble, les inévitables blagues sur la GPA, qui traînent partout depuis des années sur les réseaux, qui culmine en : « Le plus gros bobard raconté pour justifier une grossesse adultérine et plus de 2000 ans après ça passe encore crème ». Je ne sais pas comment il est possible d’être aussi bête, aussi lourdement et obstinément bête. C’est un concours, chacun se surpassant pour être plus bête que son voisin. Quand “l’humour” se mêle à la religion (et donc fatalement à la politique), on obtient ce qui s’écoule dans les égouts de l’âme humaine. Ce n’est même pas la fiente de l’esprit qui vole. Elle (ou il) rampe.
Jean-Efflam Bavouzet joue les Notations de Boulez (écrites quand il avait dix-huit ans), et commence par les commenter (ou les expliquer), dans ce qu’on appelait dans ma jeunesse un « concert-lecture » : Il relève deux fautes dans la partition, qu’il ose montrer au compositeur. Boulez accepte la première et refuse la seconde. Ne touchez pas à mes fautes ! Il ne le dit pas comme ça, mais je comprends tellement ce mouvement. Certaines fautes, qu’elles soient de français ou de composition, sont plus précieuses que la correction, plus vraies que la vérité. Raymond voulait me faire modifier une phrase à la syntaxe un peu contournée, il y a quelques jours, mais j’ai résisté à ses arguments. Comme dit Bernstein dans sa célèbre introduction au premier concerto de Brahms avec Gould : « Who is the boss ? »
Céline, dont j’ai trouvé une belle photo sur Internet, est encore jolie. Elle a bien vieilli. Elle a toujours les mains prises dans le concret, dans le savoir manuel, et c’est une grande qualité, que je lui envie. J’ai ici deux tableaux d’elle que je garde précieusement. J’avais regretté, à l’époque, qu’elle ne se lance pas dans la peinture, car elle avait des dons éclatants. Je regarde son frère interviewé à la radio, que j’ai bien connu, et qui a repris avec succès l’entreprise de son père. Toujours beau mec (mais sans le charisme incroyable de son père). Quelle assurance tranquille ! Je me rappelle cette soirée, au restaurant, avec Peter et Céline, où j’avais présenté au père un projet sur les parfums français et la musique, projet qui me semblait excellent, en tout cas qui me plaisait beaucoup, mais que Peter voulait rendre plus efficace, et donc plus commercial — ou l’inverse. Il l’aurait été indiscutablement, si je l’avais écouté, mais j’ai refusé de céder et l’affaire ne s’est pas faite. Rien de ce que j’ai fait dans ma vie ne se vend. C’est une malédiction dont je suis entièrement responsable. J’ai bien réussi mon ratage et je vois toujours brûler dans l’œil de mes interlocuteurs ce léger sarcasme, à mon sujet.