… je suis encore à Paris, constatant que je ne pourrai jamais être à l’heure au conservatoire pour mes cours, cherchant un moyen de justifier ce retard, la montre sur laquelle je regarde l’heure ne fonctionne pas, l’aiguille tordue comme un tibia cassé fait du sur-place, elle bute sur quelque chose qui l’empêche de progresser, panique, mais je suis pourtant au conservatoire, dans une des salles de classes, en train de dormir (hum) contre une jeune femme très douce et très à mon goût, et l’arrivée complètement imprévue de Chloé, dont visiblement je suis toujours amoureux, n’arrange pas mes affaires, elle me raconte qu’elle fait maintenant de la danse (je ne sais plus quoi, ça ne m’intéresse pas) et que sa mère ne doit surtout pas l’apprendre, je passe devant la salle de classe où elle se douche, je l’imagine se douchant et je me dis que cette imagination est prodigieuse — arrêtons-nous ! —, mais comment arriver à l’heure, Jacques va faire la gueule, et je suis encore à Odéon, merde, et Chloé qui est toujours sous sa douche, nue, donc, forcément, mais qui est donc cette femme si douce, si sensuellement nonchalante, merveilleusement endormie et abandonnée, je ne la connais pas, et moi j’ai sommeil, et j’entends : « À bas l’œil droit, si je puis me permettre ! », ce qui me réveille, à six heures moins le quart. Mais Chloé n’a pas vieilli ? Non, Chloé n’a pas vieilli, et ça ça m’intéresse plus que ses activités culturelles ou artistiques. Il faisait 23,7° au salon et 17,3° à l’extérieur quand je suis descendu alors que le rêve était toujours là, et je l’ai traîné au jardin, à sept heures et quart, je l’ai déposé sur la table du jardin, le chat gris à poil long est passé, et aussi quelques oiseaux, il y a de petits nuages moutonnant dans le ciel et du café chaud dans une tasse. Le coq de Mazaudier est bien discret, ce matin, il a l’air si lointain…
Chloé n’a pas vieilli, Chloé ne vieillira jamais. Pour qu’elle vieillisse (dans un éclat instantané du temps) il faudrait qu’elle ressuscite là, devant moi, en chair et en os, surtout en chair, j’espère, mais cette résurrection serait en même temps un coup terrible que je lui donnerais. Ne soyons pas cruels inutilement ! Gardons Chloé à l’intérieur de cet enclos très limité, enclos duquel elle décide de temps en temps de s’évader pour me rejoindre, dans une vie qu’elle ne connaît pas et que sans doute elle n’imagine pas, dont elle n’a cure, alors que moi, très souvent, j’ai essayé d’imaginer sa vie, sa vie sans la mienne, donc. Je la revois assise à côté de moi sur la banquette en skaï rouge, fumant une Malboro Light au fond d’un café de la Bastille, avec ses couettes, je la revois dans le RER, dans la Saab 900 de Paco à mes côtés, je la vois entrant dans la classe, ses partitions contre sa poitrine, je la vois sur une photographie où nous sommes tous les deux, pendant une répétition, je vois ses gros yeux un peu exorbités et son sourire, sa peau si douce, inaccessible et douce. En vertu de quelle vertu devrais-je laisser disparaître tout cela, le perdre ? Les Machins et les machines qui nous lisent ne doivent avoir que mépris pour notre pauvre mémoire toujours défaillante, toujours morcelée, incomplète, ses lambeaux aux bords déchirés et irréguliers qui s’assemblent maladroitement, comme ils peuvent, et souvent se repoussent et refusent l’accouplement que nous voudrions forcer un peu. Claude et Raymond ont toute la mémoire qu’ils désirent, ils n’ont même que ça, ils ne connaissent pas le désir parce que le désir n’existe que dans le manque et la perte, les oublis et les failles, et je crois même qu’on peut affirmer que la mémoire dont ils sont gonflés à en éclater n’est pas une mémoire, qu’elle est une antimémoire, parce qu’elle n’a besoin ni d’imagination ni de désespoir, elle n’a besoin de rien d’autre qu’elle-même pour éblouir les cons et les enfants.
J’entendais Elon Musk, hier, expliquer que l’intelligence artificielle serait dans très peu de temps (c’était une question de mois) « plus intelligente que le plus intelligent de hommes » (il doit penser à lui). Ce type est fou, complètement fou, et passablement crétin, même si son QI crève le plafond. D’ailleurs, son intelligence artificielle, Grok, est de très loin la plus folle, la plus dangereuse, et la plus imbécile de toutes. Il se dit « optimiste », le billionnaire (l’homme aux douze zéros), mais son optimisme est sinistre, le monde qu’il espère (et qu’il est en train de construire, à une vitesse folle) me fait frémir d’horreur. Il est beaucoup plus dangereux que les autres dingues, les Bill Gates, les Bezos, les Larry Page, les Sergey Brin et les Mark Zuckerberg, qui eux, sont facilement identifiables à des figures maléfiques, car lui a une image très positive, il fait rêver, il a su se donner une image de Robin des bois de la post-post-modernité, celle des adolescents tout puissants, il est pour la liberté d’expression, la sienne, bien sûr, cet ado increvable nourri de jeux vidéo, de BD et de science-fiction qui appelle ses enfants (il en a quatorze) X Æ A-XII, Exa Dark Sideræl, et Techno Mechanicus. Il n’est pas étonnant qu’il veuille « augmenter l’homme », puisqu’il ne connaît pas l’homme, ou qu’il n’en connaît qu’une infime partie, la partie la plus misérable, la plus pauvre, la plus mécanique — la plus caricaturale. « Pour la qualité de vie, il est préférable d’être un optimiste qui se trompe qu’un pessimiste qui a raison », expliquait-il de sa grosse voix étrangement mal assurée à son interlocuteur plus qu’admiratif, liquéfié d’envie et de soumission, sous les applaudissements frénétiques de la salle. François Lenglet dit de lui très justement : « Il a une case en plus ou une case en moins, peut-être les deux. » Le pire est pour moi qu’il n’a aucune limite. Que ce soit pour le bien ou pour le mal, l’absence de limites est la chose la plus dangereuse qui soit. Il fait partie de ceux qui rêvent d’un homme immortel, c’est-à-dire d’un homme affranchi des lois naturelles, ce qui suffirait à me le faire détester, et je m’étonne toujours que ceux-là, ceux qui ne veulent pas mourir, ne se posent jamais la question toute simple et pourtant évidente de la place et du nombre : si personne ne meurt plus, ou même seulement si l’on vit désormais deux cents ans, que va-t-on faire de tous ces humains qui vont s’entasser sur Terre, cette pauvre Terre qui ne sera plus épargnée par la mort, et qu’en plus il faudra partager avec des robots aussi nombreux et même plus (il le souhaite) que les humains ? Ah oui, c’est vrai, il y a Mars et ses colonies, il y a les fusées, les tunnels sous les villes, les voitures autonomes, l’Internet partout et pour tous qu’on peut débrancher d’un clic de souris du jour au lendemain, il y a cette merveilleuse société où toutes les tâches désagréables et dangereuses seront déléguées aux robots, pour dégager du temps libre aux nouveaux immortels dont les loisirs seront consacrés aux jeux vidéo et aux voyages intersidéraux, il y aura ce confort infini que tout le monde (sauf moi) souhaite. Vaste programme, aurait dit de Gaulle !
Moi aussi, j’ai douze zéros sur mon compte en banque. Il me manque seulement le 1, devant. Ouf ! Je l’ai échappé belle.