Je ne comprends pas les écrivains en panne. Il suffit d’ouvrir un livre, n’importe lequel, pour trouver matière à écrire. « Rien de ce qui est idiot ne manque d’intérêt à mes yeux. » D’après Bernard Tapie, dormir huit heures par nuit, c’est « perdre un tiers de sa vie ». C’est complètement idiot ! La vie nous offre des situations, quelques odeurs, des couleurs, mais les idées et ce qui les fait germer en nous, ou plutôt fleurir, c’est dans les livres, que ça se trouve, c’est de la théorie, ou du récit avec un peu de grammaire. Les phrases viennent des phrases, et l’existence arrimée aux heures ne fait souvent que retarder l’idée, la mettre en couveuse, ou l’envoyer sur de fausses pistes, entre deux congères. Banalité est une cheffe de gare sourcilleuse. L’inspiration ne vient à l’homme que s’il s’en sert. L’inspiration, c’est le sommeil, le somme, l’absence préméditée à l’Événement, le soleil qui ne se lève plus, l’attention précise aux pages qui s’ouvrent et aux nuages qui se referment, aux draps froissés, au temps qui prend son temps en dépit de la réalité et du décor général des corps. La lecture est interrompue par la lecture ; et ça recommence. Ouvrir le livre, même sans lire, c’est vivre, c’est se coucher entre deux belles phrases dodues, encore chaudes, dans une chambre d’hôtel à Athènes, dont on perçoit la respiration, lourde ou ténue, tranquille ou affolée, qu’on a déshabillées par inadvertance ou par désespoir, qu’on va faire saigner en les ouvrant par le milieu. L’inspiration c’est le vol, le viol, la grivèlerie en ondes alpha, la main dans la culotte des Lettres. Et la mort qui insiste appuie sur l’absence, en fait sortir des idées qui ne nous appartiennent pas. Tant pis, tant mieux ! Beautés vieillissantes qui remuent dans leur tombeau aromal, comme dirait l’autre, celui qui a la clef et qui tient les livres de comptes. Prenez votre ticket. Tout est là. N’allez pas mendier l’imagination. Ouvrez vos yeux et vos oreilles, ça suffit. C’est chez les autres, qu’on respire, soyez l’ami-de-la-fente. Du pli, de la pliure. De la sueur. Du soleil sur la peau.
Fais-moi encore la lecture, s’il te plaît. Vas-tu me dénoncer ? Vais-je te dénoncer post-mortem ? Je n’ai pas encore ouvert tes cahiers, tu écrivais si petit, c’est si difficile à déchiffrer, et il y en a tellement. Tu dors depuis longtemps, plus de vingt ans déjà, c’est mon rêve, de dormir si longtemps. Oserai-je te réveiller ? Tu te rappelles qu’on avait froid, dans la grande maison. Tu lisais tout ce que je te rapportais de Paris, même des choses, vraiment, j’ai un peu honte de t’avoir fait lire ça. Mais non. Tu t’en es remise, finalement… Ah, vous dirai-je maman !
À chaque fois que je me demande ce que c’est que l’inspiration, je pense à la sonate pour flûte, alto et harpe de Debussy, mais je pense aussi, eh oui, à Michel Portal l’ondiniste, qui vient de fêter ses 90 ans, le même jour qu’Helmut Lachenmann. En 1972, à Châteauvallon, le Michel Portal Unit nous donnait une éclatante définition de l’inspiration, une définition que personne alors n’était sans doute en mesure de comprendre, mais qui prenait l’aspect de la virulence, virulence d’une extrême séduction. Ça a laissé des traces. Des échos. 90 ans !!! Comment est-ce possible ? On en est là, vraiment ? Né le lendemain du 26, comme l’autre, qui m’a envoyé un mail d’une froideur antarctique. Je vais l’encadrer : « Bises. » Comment font tous ces vieux qui font semblant de trouver le monde beau, ou même seulement normal, qui parlent cette langue qui nous donnent envie de les faire cuire à gros bouillons avec un bouquet garni. Comment y arrivent-ils ? Ils la mettent où, la morale, exactement ? Dans quelle pièce de la maison ? Les chiottes, la buanderie, la cave, ils la collent entre le placo et le tableau de Picabia ? Ça a de la ressource, quand-même, dans le grand âge ! La frousse d’être seul, isolé, renié, oui, certainement ; mais il n’y a pas que ça. « Toi, tu es un voyou magnifique ! » disait Boulez à Portal. Le réchauffement-personnel, vous connaissez ? Je peux coacher, pour les affamés de fuel ou de thune. Huit ans d’expérience. Trucs & astuces de La Fuly, des caleçons à la douche froide. Aus der Tiefe, rufe ich, Herr, zu dir ! Aspirateur en main.
« On ne prend pas plus de place que ça. On peut nous ranger comme des chaussures, ou nous expédier comme des salades. » Si vous voulez mon avis, ils feraient mieux d’anticiper un peu, les ravis de la cloche. Tout a commencé par un spectacle obscène et tout finit par un frigidaire débranché. Même les salades sont mieux traitées que nous. Ce que je voulais dire, c’est que la plupart des gens n’imaginent pas le courage qu’il faut pour mépriser (ou haïr) de manière conséquente (je ne veux pas dire “importante”, hein !). Faire du mal (voire le mal), ce n’est pas donné à tout le monde. Sur le moment, dans la chaleur de l’action ou de la réaction, chacun se sent capable d’enfoncer une épée dans le premier ventre mou qui passe dans la chambre, mais c’est juste après, que l’histoire véritable commence. On se dit toujours qu’on aura le temps de ne pas y penser, mais ce n’est pas comme ça que ça marche. Dejarme solo ! Oui, mais c’est pas possible, ça… 99,99 % des gens manquent du courage d’un Francis Heaulme ou d’un Fourniret. Il faut avoir le métabolisme qui soutient le mal, qui lui permet de durer, de remplir les espaces intracellulaires, il faut croire autrement, et ce n’est pas anodin. Il faut fabriquer une réalité alternative, il faut de l’imagination, et peut-être même des dons de poète, allez savoir. Vivre en anaérobie, ça demande des poumons et des reins d’athlète, on supporte la ville, au-dessus de soi, avec ses squares, ses balançoires et ses bordels, avec ses clubs de sport et ses logements sociaux, avec les défilés de la LFI et les éborgnés, entre deux bulletins météo et trois discours présidentiels, le pays les yeux bandés, et Julien Grok qui déblatère à tout va sans que personne le contredise. On se retourne, si on est assez souple, on aperçoit l’année 95, par exemple, et on a une crise de larmes comme une ado contrariée qui ne sait pas pourquoi elle saigne. Les histoires de tueurs en série, c’était le bon temps : de la littérature à l’estomac populaire. Le Brady était encore un cinéma porno, le plus fascinant de tous, le plus glauque. C’était avant la chute de la maison Vallet.
Il paraît que j’ai des obsessions et que je saute d’une idée à l’autre comme un dément. C’est ça, qui fait un bide. Ça et autre chose. Je démens. C’est donc interdit, d’inventer, contrairement à ce qu'on nous serine toute la journée, c’est interdit de vouloir inventer de nouvelles formes, de faire autre chose, de ne pas refaire ? Il faut qu’on y croie, il faut que le lecteur se sente impliqué dans l’histoire, que ça le prenne aux tripes, qu’il tourne les pages, il est là pour ça, le lecteur, il a payé, enfin, pas toujours, et de moins en moins, j’en sais quelque chose, puisque je lis des romans que je n’ai pas achetés, et peut-être même des romans que personne n’a écrits. Ils en ont après ce qu’ils nomment « l’expérimentation littéraire », les lèvres leur en tombent, ils voient ça comme un déchet de vieux crétins attardés qui n’ont pas pris le bon tournant ; ils n’utilisent pas Waze. Non, non, non, donnez-nous des histoires ! Ça doit concurrencer Fentlix sinon à quoi bon ? Entre Wikipedia et Grok, vous avez tout ; sinon, c’qui faut, c’est ressusciter Balzac ou Flaubert, remettre la Machine en route, oublier le sinistre XXe siècle, franchir les gouffres sombres à pas de géant, le bonheur numérique n’attendra pas éternellement. La littérature sera augmentée ou ne sera pas. Attention ! À gauche, le cratère Roth, à droite, le cratère Muray, ça canarde sec, et tout le monde est plus ou moins estropié, c’est les grandes orgues de Joseph qui sonnent l’Apocalypse, une apocalypse en do majeur tout hérissée de bons sentiments qui collent aux doigts. « Bises ! ». « Bisous ! » « Coucou ! »
Regardez-moi, bordel, je suis gentil, j’ai de l’humour, je ne ferais pas de mal à un trans, je dis bonjour aux dames, j’ai même passé mon Contrôle Technique avec succès, qu’est-ce qu’il vous faut de plus, que je téléphone à Augustin, que je like Nabe, que je transitionne, que je dénonce ma grande sœur, que je parte à Gaza ? Mes obsessions ? Qui vous a parlé de ça ? C’est moi ? Ah, oui, c’est possible, j’ai oublié. J’oublie beaucoup, c’est mon nouveau dada. « Cœur avec les doigts ! » « Love ! » Je ne ferai pas de mal à une bouche, vous le savez bien, pourtant. Plus assez d’énergie pour ça, pas assez de foi en soi, de confiance en l’avenir, d’étourderie, comme on disait au collège. « Votre fils est très dissipé ! » Pourtant pas méchant, plutôt bon élève jusqu’ à la quatrième, où le choc avec la Femme, les filles (mixité chérie), l’a complètement sorti de ses gonds, l’a dévergondé à donf. Il a eu de mal à s’en remettre, le poussin à sa maman.
En panne de quoi ? D’idées, de sujets, de forme(s), de personnages, de situations ? D’angoisse ? De titre ? Je suis en train de lire ma propre vie dans un livre non publié, ça fait drôle. C’est un livre qui raconte la panne. La panne des pannes. Le coup de la panne généralisée. La panne élevée au rang de bijoux de famille. Il était normal que je finisse par là où j’ai commencé ; comme tout le monde, vous me direz. Mais pour l’instant, la panne, devant l’écran ou la feuille, je ne vois pas du tout à quoi elle pourrait ressembler. Ne plus bander ? Vous me parlez chinois. C’est un livre tu sors de lui des chapelets de nichons et de culs, vue imprenable. C’est déjà ça. Ramuz voyait ça autrement, mais l’histoire du violon qui guérit est bien vue. C’est la vérité vraie. J’ai péché. Là aussi, comme tout le monde, mais la différence, c’est que moi j’aimais et j’aimerais me confesser. Oh oui ! La disparition des confessionnaux est l’un de ces événements capitaux de l’histoire humaine dont personne ne parle, étrangement. Les répercussions de cette abolition sont énormes, gigantesques, mais chut, pas un mot là-dessus. C’est ailleurs qu’il faut regarder. Les sociologues sont formels. Aucun intérêt. On se guérit avec du Xanax ou du Brintellix, désormais, le violon a fini sa course dans un supermarché sur la rocade est d’Alès, près du rayon toiles cirées. Je vous dis tout. Même ce que vous n’espérez pas. N’importe quel livre ouvert vous plonge dans le péché et la volupté d’un super-monde inconnu. C’est chimique. Vous ne le savez pas, mais ça va remonter le long de votre système lymphatique, le son va se propager dans vos organes, les faire vibrer, les tenir en alerte, va échauffer la viande, et tout ce monde souterrain va se mettre à parler dans la-langue-qui-n’existe-pas, celle d’avant les mots et la syntaxe, un rythme ni binaire ni ternaire ni lunaire, un rythme impossible à dire, à faire entrer dans une mesure, mais un rythme tellement essentiel qu’il communique avec celui de la Terre et du Temps. La grande histoire du Corps ne vous a pas encore été racontée. C’est le dégel de la Vérité, il faut vous préparer. Elle vous mordra les fesses comme les cochons corses rencontrés sur une plage de nudistes. Ça va prendre du temps, mais vous saurez tout. C’est le Camp des seins qui entonne son hymne à la joie, ça coule de source, ça gicle comme du volcan qui s’éveille. Ô mamelons, aréoles et glandes, vous n’êtes que la partie émergée de la grande distribution de nourriture aux sans-abris en hypothermie que nous sommes, hypermarché planétaire et féminin qui joue sur la corde de sol et nous fait pleurer de reconnaissance. Le Nichon bénit ses sujets avec tranquillité et noblesse. Nous, les bégayeurs obsédés, nous ouvrons grand nos babines pour recevoir le nectar nourricier, cette musique laiteuse que plus personne n’espérait depuis la Dixième symphonie de Gustav Mahler ou le Miserere d’Allegri. Se confesser sur les seins d’une femme, vous l’avez oublié, vous êtes programmé pour l’oublier, mais vous en rêvez chaque nuit depuis cinquante ans. Tout le monde confond aréole et auréole. C’est normal. C’est un petit chapeau qui tient chaud quand on perdu ses cheveux. Sorte de kippa d’avant les lamentations. Bien avant ! Une cible où pointent toutes nos flèches, un coussin doux où nos prunelles se reposent du désir éternel, un vitrail qui rétablit dans leur dignité les spaghetti trop cuits abandonnés aux pieds de la Déesse. Elles nous rangent comme des salades dans le bac à légumes. Nous aurions voulu être Sade, nous ne sommes que des légumes d’hiver entre leurs cuisses. Carottes, salsifis, céleris électriques, ampoules qui n’éclairent que les entrailles, trompettes bouchées, bourrasques obsolescentes qui hurlent dans les cavernes glaciales. Elles riraient, si elles savaient. Elles savent, oui, je sais bien. Mais on est bien élevé, on fait comme si, elles et nous. Comme si la panne était impossible. Comme si l’inspiration était un combustible d’origine non-fossile, atomique, cosmique. Le mouvement perpétuel, la Grâce sans origine ni fin, sans raison humaine. Calmez-vous, ça va aller.
Les cinémas porno sont désormais dans la chambre à coucher, ou même au poignet de Monsieur et Madame. Le confort, toujours ! Le confort nous a tués et va nous surtuer ! L’homme n’a pas été construit pour vivre à 20°, il n’est pas fait pour se faire livrer la nourriture à domicile, pour porter des baskets et des joggings toute l’année, pour scroller de A à Z en écoutant Jean Le Gall parler de littérature, pour dialoguer avec des influenceurs, il n’est pas fait pour aimer tout le monde, pour choisir sur catalogue le genre de nichons qu’il veut tripoter, c’est de la folie, il lui faut planter, chasser, guerroyer, se confesser, prendre, voler, rêver et cueillir. Mais c’est pisser dans un violon que de rappeler ça, je sais. Mes Obsessions… « À quel moment de cette journée animée et difficile Sabbath avait-il oublié la présence de la petite culotte dans sa poche ? » Je me souviens que tout avait commencé par là. J’avais demandé sur Facebook aux femmes qui passaient par là de me dire ce qu’il y avait dans leurs tiroirs, c’était il y a dix ans, ou presque. Quel succès ! Je n’aurais pas cru ça si facile. Elles sont venues boire à l’oasis, à tour de rôle, un peu méfiantes d’abord, puis de plus en plus confiantes, il y a même eu de la concurrence. Les tiroirs de Georges de La Fuly… Inventaire avant décharge. Surprises et consternations garanties. Hoquets des familles. Perplexité offusquée. Épouvante ? Je pourrais écrire une encyclopédie de la petite culotte féminine. Un de mes sujets de prédilection. Après la mort des gens, il faudrait récrire leur vie en fonction de ce qu’on trouve dans leurs tiroirs, une vie à rebrousse-poil, une vie amorale, mais bien réelle, sans tous les ornements entassés soigneusement par le défunt du temps de sa splendeur. Un contre-catalogue, une manufacture secrète et déployée au grand jour, plis sur plis, enveloppes ouvertes et récits secondaires dans les contre-allées de l’exiguïté. Une sorte d’autopsie matérielle, pas tellement moins dégoûtante que l’autre, mais tout de même plus drôle, sorte de contrepoint qui se révèle comme l’encre sympathique le fait d’un message sur un papier vierge.
« Elle n’est pas pensée, car elle mélange tout, saute des étapes, ressasse au contraire, noue, colle, s’amuse à des fulgurances comme à d’interminables sur-place et à des récurrences gâteuses. » On dirait Isabelle qui parle de ce que j’écris. Et ce fut écrit avant-hier. Comme c’est amusant ! On emprunte aux autres des phrases, des phases, des sentiments, des désirs, des visages, des gestes, des portions de corps ou d’histoires, et on reconstruit ailleurs, dans un ordre différent, dans une langue autre, dans un autre plan, une autre végétation, d’autres “valeurs”, et le monde continue de tourner, les nuages passent, s’effilochent comme ils l’ont toujours fait, les canons de beauté se contredisent allégrement, les modes succèdent aux modes, il n’y a que la mort pour être fidèlement au rendez-vous, toujours semblable, toujours jeune. J’aime les secrétaires à cause de leurs tiroirs ; on peut même y ranger des phrases, des odeurs, des choses dont on a oublié à quoi elles avaient servi, et dans lesquels d’autres que nous rangeront d’autres objets, d’autres lettres, d’autres signes et indices qu’ils oublieront aussi. Celui que m’a offert Tante Glyne m’est très précieux. Je pense souvent que la maison est organisée autour de lui. Petite caverne de bois précieux fermée qui se montre sans qu’on la voie, car on ne voit que l’enveloppe, le meuble, comme la peau de la femme cache et rassemble ses organes et ses pensées.
J’allais vous parler de Gérard Marais et de Jacques Rondreux, de Jeff Sicard et de Michel Gladieux, et aussi du Dharma Quintet mais quelque chose me dit que tout le monde s’en fout. Vous avez tort, mais je n’y peux rien. C’est vous les plus forts. Je vais aller refermer mes tiroirs et boire un peu de bouillon d’os pour me réchauffer.