dimanche 26 avril 2020

Les Épouvantails du Net (information et récepteurs)


Celle-là, il y avait un petit moment que je l'avais repérée. J'avais déjà bloqué ses messages privés — elle m'envoyait régulièrement des vidéos et des articles qui étaient censés corroborer ses multiples colères-et-indignations-légitimes — mais je continuais à la suivre, à moitié par joie perverse de voir une authentique cinglée se prélasser dans sa folitude, à moitié pour me tenir au courant des embardées printanières des complotantes amateuresses.

Elle est vraiment gratinée, dans le genre. Le plus drôle est qu'il y a peu, j'ai déposé sur Facebook un tweet qui parlait d'elle, et qu'elle l'a liké. Le tweet en question parlait de ces gens qui sont en état d'indignation permanente, et qui ne se rendent pas compte que plus personne ne fait attention à eux, comme ces épouvantails, dans les champs, sur lesquels les oiseaux viennent se poser tranquillement, après avoir becqueté tout ce qu'ils pouvaient aux alentours. On ne les remarque même plus, ils font partie du paysage ; on a pris l'habitude de leur petite musique un peu rasoir, mais qui ne dérange pas plus que ça. Je ne sais plus qui, l'autre jour, à la radio, a fait ce lapsus absolument merveilleux, en parlant de Stéphane Hessel et de son livre qu'il a renommé : « Résignez-vous ! ». Ah oui, ça me revient, il s'agit de Denis Podalydès, le comédien. On a vraiment envie de lui dire, à cette pauvre fille : « Résigne-toi ! » Tout va bien. 

L'autre jour, elle a déposé un statut Facebook invraisemblable dans lequel elle affirmait de manière extrêmement péremptoire qu'il n'y avait vraiment pas de quoi faire une histoire de ce coronavirus, puisque « la grippe saisonnière tuait 20 fois plus ». À l'appui de ses dires, elle avançait des chiffres ; des chiffres mirobolants, incohérents, délirants, absurdes, loufoques. Et quand je lui ai fait remarquer qu'elle écrivait des bêtises, elle s'est mise en colère et m'a accusé… de ne pas savoir compter ! L'erreur était si énorme, pourtant, si manifeste, si aveuglante, qu'après quelques heures de refroidissement du système cognitif, elle a bien dû en convenir : elle avait tout simplement mélangé les chiffres du monde et ceux de la France. Mais il a fallu insister très lourdement pour qu'elle accepte de revenir sur ces chiffres qu'elle brandissait comme des évidences. Et elle n'a accepté que du bout des lèvres (« il n'y a pas mort d'hommes ») de reconnaître qu'elle avait, encore une fois, écrit des bêtises. Tout cela pour effacer son statut, en catimini, quelques heures plus tard. Pas un mot d'excuses, de repentir, pas de mea culpa, rien. Ce n'est pas grave, c'est juste des chiffres ! Oui, mais alors si ce ne sont "que des chiffres", pourquoi les utiliser afin de prouver ce qu'on veut prouver ? 

Ces gens-là partent toujours d'une idée, ou d'un postulat, qu'ils veulent faire admettre comme vrai, comme indiscutable, plutôt, et ils vont ensuite à la pêche aux "informations" susceptibles de "prouver" qu'ils ont raison. Mais ils sont tellement convaincus d'avoir raison a priori qu'ils lisent très mal, ou écoutent très mal. Tout est bon pour les conforter dans leurs croyances. Ils survolent ce qu'ils lisent, ils écoutent un mot sur quatre, une phrase sur deux, et dès qu'ils lisent ou entendent les mots qu'ils espéraient, ils cessent de lire ou d'écouter. On en arrive évidemment à des contresens extravagants, à des aberrations baroques, et le fait même qu'ils énoncent de telles énormités semble leur paraître prouver, paradoxalement, qu'ils disent bien la vérité.

Le récent épisode Luc Montagnier, à cet égard, a été très révélateur. Il a fait une déclaration très mesurée, assez précise, qui immédiatement a été "entendue" de manière extensive (soyons charitables). Vous dites par exemple : « Il arrive parfois que certains X ressemblent à des Y » et les gens dont je parle entendent : « X et Y, c'est pareil ». Ou alors, comme Didier Raoult il y a quelques jours : « Oui, c'est une hypothèse : il se pourrait que le COVID-19 disparaisse dans quelques semaines », ce qui devient : « L'épidémie vit ses derniers instants. » Tout se passe comme si les cerveaux censuraient une partie de l'explication, ou de la démonstration, ou bien la perdaient en chemin — cette partie de l'information ne les intéresse pas, donc ils la barrent. Je suppose que les cellules du corps humain se comportent de la même manière : si la "clef" du virus n'est pas adaptée aux serrures dont elles sont pourvues, celui-ci ne les pénètre pas. L'information n'est pas tout, il faut encore que l'esprit de celui qui entre en contact avec elle soit pourvu des bonnes serrures, des bonnes ouïes. Cela tendrait à prouver que l'attention n'est pas tout, ou plutôt, que l'attention n'est jamais neutre. À quoi est-on attentif, tout est là.

Bien entendu, la pauvre fille dont je parle plus haut est complètement cinglée, mais il n'y a pas que des cinglés qui se comportent comme ça. C'est même une tendance de fond. D'un autre côté, il y a des gens intelligents sages, placides, qui sont tellement intelligents, sages et placides, qu'on a parfois envie de les secouer comme prunier. Il y a un conformisme et une paresse de la dinguerie, c'est entendu, mais il y a aussi un conformisme et une paresse de la sagesse. On peut être intelligent sans avoir d'esprit, on le sait depuis longtemps. La colère et l'indignation sont en général de mauvaises conseillères, mais la sagesse et l'esprit de sérieux empêchent aussi de voir clairement (Finkielkraut en a donné tout récemment un bon exemple), il est donc assez compliqué de s'y reconnaître, dans ce foutoir paradoxal qu'est le monde de l'information. On peut toujours accéder à un niveau supérieur du sens, il ne faut jamais cesser d'être en mouvement, surtout lorsqu'on est sûr d'avoir raison.