lundi 7 septembre 2026

Dharma [journal]

 

Au jardin, six heures et demie.

J’ai dormi. Réveillé à cinq heures et quart, levé à six heures. Il faisait 25,7° au salon et 18° à l’extérieur quand je suis descendu. Pas de souvenirs de rêve. La lune n’est plus qu’un mince croissant très élégant allongé sur le dos, à l’est, les étoiles sont encore visibles, mais le jour commence à timidement paraître derrière le cyprès. Je suis très heureux de retrouver la vraie nuit, la nuit authentique, presque noire — demain, elle le sera. J’ai besoin de cette alternance ferme du jour et de la nuit, j’aime que leurs domaines soient très opposés, très marqués. Comment croire au jour, s’il ne cesse jamais tout à fait, comment croire à la vie, si elle n’est pas bornée par la mort ? 

Mohandas Karamchand Gandhi, quand il écrit son autobiographie, parle de ses « expériences avec la vérité ». Il veut « s’accrocher à la vérité », tenter de ne pas déformer les choses à cause de ses passions, de ses illusions, retrouver le dharma dans sa dimension universelle. J’espère ne pas trop déformer la réalité, en tenant ce journal, même si je ne me fais guère d’illusions. 

À seize ans, j’ai rencontré le Dharma (Quintet), un groupe de free jazz parisien venu s’installer à Annecy (on ne parlait pas encore de « résidence »). Le Dharma était composé de Patricio Villarroel, Jacques Rondreux, Michel Gladieux, Jeff Sicard et Gérard Marais. Le disque qu’ils avaient enregistré en 1971 s’intitulait End Starting. Le commencement de la fin ou la fin du commencement ? Ou mieux, la fin dès le commencement, finir en commençant. Je n’ai jamais demandé à Patricio l’explication de ce titre. Mais le free jazz, c’était bien ça, la fin dès le commencement, une musique qui se donne tout entière dès l’amorce, dès l’éclosion du son qui contient tout, une musique qui n’a pas de développement pensé, ou dont le développement se pense tout seul, selon des lois qui s’élaborent dans l’instant. Et pour moi, c’était bien dans ma vie personnelle la fin du commencement. Restait à trouver la loi (le dharma) qui pourrait donner un sens à tout ça. Mieux vaut accomplir imparfaitement son propre dharma que parfaitement celui d'un autre, dit Krishna à Arjuna sur le champ de bataille. La nature intrinsèque d’un jeune homme de seize ans qui vient de perdre l’autorité du père et qui est en quelque sorte lâché en pleine nature, émancipé de fait, libre d’une liberté inouïe, il est difficile pour ce jeune homme de savoir ce qu’elle est, sans un maître qui dispense un enseignement, de quelque nature que soit cet enseignement. Patricio prit cette place tout naturellement ; j’avais trouvé une nouvelle famille. End/Start(ing), c’est aussi, plus simplement, deux boutons sur un magnétophone, les deux boutons qui enclenchent et arrêtent l’enregistrement. J’aimerais avoir le courage d’écrire un livre entier sur le magnétophone, cet instrument qui aura joué un rôle si important dans ma vie. Le dharma, c’est aussi la loi cosmique, ce qui fait lever et coucher le soleil, les saisons qui se succèdent, l’opposition sexuelle, la structure et l’ordre du monde, ce qui est avant la morale. Il s’agissait de jouer son propre rôle, un rôle qui n’était écrit nulle part, dans aucune partition, par nul auteur, un rôle qui ne se soutenait d’aucune morale connue. À côté du jazz, il y avait, dès ces années-là, la musique indienne. Patricio était l’élève de Krishna Govinda, et il est devenu un remarquable tablaïste. À l’origine, il était batteur, je crois, et cette double compétence, les claviers et les percussions, a toujours été pour moi une référence obligée, à tel point que j’ai étudié un peu plus tard la percussion et le zarb, au conservatoire. La musique de l’Inde a été pour moi d’un très riche enseignement, et même si je ne l’ai jamais étudiée sérieusement (c’était pourtant le prétexte vite oublié de mon voyage de 1976), je l’ai toujours écoutée avec un immense respect, la plaçant tout naturellement au niveau des plus hautes réalisations de la musique occidentale.

Les dharmas, au pluriel, sont aussi les phénomènes élémentaires qui constituent l’existence. Mais que sont exactement les phénomènes élémentaires ? À quoi se reconnaît l’élémentaire ? Peut-on décomposer le flux vécu jusqu'à ses constituants derniers (matériels, mentaux, associés ou non à la conscience, conditionnés ou inconditionnés) ? Je n’ai pas cette prétention, mais je crois que le texte sait parfois mettre en exergue une sensation de bleu, un instant de contact, une impulsion de colère, des occurrences ponctuelles et nécessairement fugaces qu’il est impossible d’exprimer autrement que par la rencontre organisée des mots sur une page — mettre en exergue, c’est-à-dire fait sortir du cadre ordinaire dans lequel nous sommes prisonniers d’un discours qui ne sait pas s’arrêter, qui parle tout seul, qui est incapable de prendre de la distance par rapport à lui-même. Nous n’avons que des « expériences avec la vérité », des rencontres fugitives, des frôlements, de brefs accouplements, elle ne reste jamais avec nous une fois l’étreinte passée. La vérité est une maitresse, pas une épouse.