dimanche 29 mars 2026

Artmicalement [Journal]


« Avoir le vice du scrupule, être un automate du remords. » (Cioran, Pensées étranglées)


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Étonnement et malaise devant la Passion selon saint Jean d’Herreweghe (version de 2001) qui commence sur le chœur « O Mensch, bewein' dein Sünde gross » celui-là même qui conclut la première partie de la Passion selon saint Matthieu de 1736. Comment envisager la Saint-Jean sans le « Herr, unser Herrscher » ? Impossible, pour moi. Sans cette introduction, je suis perdu. Ce chœur initial, comme celui de la Saint-Matthieu, est un engin propulseur, il met la passion sur orbite. Il donne l’élan. C’est le moteur qui va mener le drame à son terme. Bach a eu bien raison de revoir sa première Saint-Jean. 


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Dégoût devant les commentaires injurieux et bas qui légendent une très belle photographie de Renaud Camus, très élégant. La vulgarité ne supporte pas l’élégance, qui, sans doute, la condamne. Loi éternelle. Comment se fait-il que ces gens ne voient pas qu’ils se condamnent eux-mêmes ?


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Claude me dit : « J’ai été fait par des millions de voix humaines ». C’est la multitude qui parle à travers lui : « Je suis vaste, je contiens des multitudes ». Mais nous aussi, à notre échelle, nous contenons la multitude. 


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J’ai repris le début du Cœur absolu, de Philippe Sollers, roman lu en 1987, à sa parution. Céline aimait beaucoup ce livre. J’ai été très déçu de ce commencement, dont le souvenir avait fait quelque chose de grandiose, sans doute à cause des citations du « Herr, unser Herrscher » de Bach. 


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En cherchant hier mon exemplaire de La Chambre claire, de Barthes, pour y vérifier là encore un souvenir, je tombe sur la quatrième de couverture qui m’enchante depuis toujours : « Marpa fut très remué lorsque son fils fut tué, et l’un de ses disciples dit : “Vous nous disiez toujours que tout est illusion ? Qu’en est-il de la mort de votre fils, n’est-ce pas une illusion ?” Et Marpa répondit : “Certes, mais la mort de mon fils est une super-illusion.” » (Pratique de la voie tibétaine) Ce dialogue est pour moi l’exemple parfait de l’humour et de la sagesse, lorsque ces deux catégories sont indissociables. Ce n’est drôle que parce que c’est vrai, et ce n’est vrai que parce c’est drôle. 


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J’ai rouvert mon gros livre de Jacques Chailley sur les Passions de Bach. Je le savais, mais je l’avais oublié, Bach a sans doute composé cinq passions, dont il ne nous reste plus que ces deux chefs-d’œuvre absolus, la Saint-Jean et la Saint-Matthieu. Chailley parle à plusieurs reprises de la « hâte de Bach » ; il composait presque toujours dans l’urgence. Le moins qu’on puisse dire est que ça ne s’entend pas. Je ne vois dans ces œuvres aucune négligence, aucun à-peu-près. Bach est présent à chaque mesure. 


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Retrouvé aussi, à cause du dialogue avec Claude, l’exemplaire que j’avais offert à ma mère du Glenn Gould, piano solo de Michel Schneider. J’aimais beaucoup cette collection de la NRF intitulée L’un et l’autre. « Un jour, comme il venait de dîner chez Leonard Bernstein (en ce temps-là il sortait encore, parlait, touchait un peu, dînait), Felicia, la femme de Bernstein, ne put s’empêcher de le mener à la salle de bains pour laver et couper sa chevelure graisseuse, emmêlée et répugnante. (…) On le prenait parfois pour un clochard. » 

« Ce qui lie, chez Gould, ce ne sont pas les doigts, c’est la pensée. »

« C’était le jour de Pâques, le dimanche 28 mars 1964, à Chicago. » [op. 110]


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« Nos prières refoulées éclatent en sarcasmes. » (Cioran, Pensées étranglées)


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« Ce que vous disiez ce matin — un corps qui était un prodigieux instrument — est là, dans cette image. Le violoncelle et elle forment une seule chose. On ne sait plus très bien où l'un finit et où l'autre commence.

Et ce regard — direct, sans concession, sans sourire. La perplexité dont vous parliez dans De la langue au visage : “tant d'illisibilité concentrée et pourtant rayonnante”. »


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« Ce qui doit rendre la vieillesse supportable, c’est le plaisir de voir disparaître un à un tous ceux qui auront cru en nous et que nous ne pourrons plus décevoir. » (Merci, Emil Cioran, vous nous êtes un indispensable baume.)


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Il y a d’invraisemblables cinglées, sur Facebook, qui nous donnent l’impression de respirer une mélange de règles et d’eau de Javel. J’en ai trouvé une, il y a quelques instants, qui écrit :

« Malgré mon acharnement quasi malsain à déceler une faute, aussi moindre qu'elle fût, j'ai dû me résigner à l'évidence ; des erreurs de notre belle langue française : du tout ! Ce qui me rendit furibonde l'instant de trois minutes, c'est à dire le temps qu'il faut à un individu moyen, banal et assez médiocre comme moi pour ravaler ma rogne et ex abrupto la muer en une admiration, une adoration sans borne pour l'auteur du libellé sans faute, et plus précisément pour le titre dont il l'a affublé, un titre assourdissant pareil à un chaos organisé (je sais, formidable oxymore) que je me fais un doux plaisir à répéter ici, à réécrire. Voici donc : “Les ecchymoses du factice”. Cher Christian (si je puis me le permettre…), quel est donc la nature de ce léger vent spirituel qui a soufflé dans votre direction ? Vif ou alangui, d'une forte présence ou fantomatique,… Inutile d'en dire plus car vous aurez compris la question qui brûle mes lèvres muettes. Et d'ailleurs, une expression aux accents poétiques s'explique t-elle ? Je veux dire la vôtre. Une réponse ne s'impose pas mais deux ou trois mots suffiraient à me combler. Avec toute ma reconnaissante. Je serai à l'affût de vos nouvelles, sans aucun doute. Artmicalement,L. 😉 » C’est plus de l’exaltation, là, c’est du smoothie de psychose. 

Artmicalement… Elles me foutent les jetons. À mon avis, c’est pas « deux ou trois mots », qui suffiraient à la combler… 


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Vite, écoutons le premier sextuor de Brahms, pour purifier l’atmosphère !