samedi 28 février 2026

La meute et sa marionnette (Dhellemmes et Faye à Plieux)

Notes à l'adresse du lecteur : Ces lignes sont extraites du texte publié dimanche dernier, légèrement augmentées pour les publier à part.



« Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle anti-fascisme. » 

(Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes, 1976)




Il faut commencer par là : Les éditeurs sont fous, ou méprisables, ou les deux. Le fait que Renaud Camus n’ait pas d’éditeur depuis des années est un scandale absolu. Cette unique raison suffirait à les discréditer à jamais, ne parlons même pas des journaux qui ne font pas état de ses livres, sauf pour rendre compte des derniers ragots concernant la figurine en carton-pâte qu’ils inventent pour justifier le silence ou la haine, et parfois les deux.

Lire Eugénie Bastié est une sérieuse épreuve pour les nerfsLes quelques phrases d’elle lues depuis deux jours sont du genre à me faire monter la moutarde au nez. Ce pauvre Renaud Camus est bien mal loti, avec de pareils “défenseurs”. En règle générale, d’ailleurs, ses partisans sont presque toujours ses pires ennemis. J’avoue avoir eu quelques noms d’oiseau en tête, en parcourant rapidement, ce matin, les quelques papiers ou vidéos consacrés à la nouvelle “affaire”. Les partisans de l’écrivain, du moins ceux qui, comme Bastié, ont lu Camus, ont moins d’excuses que ceux qui n’ont jamais ouvert un livre de lui. Les entendre enfourcher en toute bonne conscience les pires canassons et reprendre sans honte les clichés les plus bêtes traînant partout est désespérant. C’est un anti-Camus, que je vois se dessiner, même quand le propos se donne pourlui être favorable. Ainsi est-il présenté comme un « reclus ». Je ne connais personne qui le soit moins. Camus a la frénésie du voyage, de la découverte, il a le pied alerte d’un jeune homme de vingt ans, une curiosité à nulle autre pareille, un appétit de connaissance du monde que je n’avais jamais rencontré, appétit aussi développé que celui qui lui fait ouvrir tous les livres et écrire dans tous les genresIl a le goût de l’ailleurs,de l’étranger, de l’étrangèreté, dirait-il, autant que celui de l’absence, mais c’est finalement la Présence, qu’il désire, la présence réellecelle qui est débarrassée de ses oripeaux vulgaires et qui ne doit rien à la contingence — je pense ici au dernier intermezzo de l’opus 118 de Brahms : ce qui est profondément en nous est ce qui, en nous, n’est pas tout à fait au mondeCamus cède la place à autre chose que lui-mêmeetconstammentIl fait volontiers place à l’origine, à la chair du monde, à l’autre, oui, à l’Autre, ce que refusent de comprendre ceux qui ne l’ont pas lu ou qui ne savent pas (le) lire. Quand j’entends dire en 2026 qu’il est antisémite, ou raciste, ou xénophobe, je sais que ceux qui emploient ces mots n’en connaissent pas le sens. Ne parlons même pas de l’insupportable « pédophile ». Ces pseudo-biographes, qui ne lui imaginent que des motivations basses, intéressées, tordues et vulgairessont tellement aux antipodes de la vérité qu’on en vient à se demander si les contredire est une bonne idéeEst-ce raisonnable ? Il faudrait que j’aie le courage de regarder à nouveau les quelques extraits vidéo dans lesquels j’ai entendu ces deux imbéciles se vautrer dans le mensonge et le délire, insinuersurtout, mais où trouver la force… La référence à « l’autre Camus », jusque dans le titre, est un indicatif assez sûr de leur crasse mentale et du cercle étroit dans lequel ces gens-là se meuventJe suis très habitué, et depuis de nombreuses années, à lire des absurdités à propos de cet écrivain si rare, que ce soit dans la presse ou sur les réseaux sociaux, et j’avais depuis longtemps pris le parti de ne plus relever, de ne plus m’énerver, de ne plus argumenter avec des gens, soit mauvaise foi soit pureignorance, avec lesquels il est rigoureusement impossible d’avoir une conversation sensée — avec tous ceux qui parlent sans savoir, et surtout sans vouloir savoirIserait pourtant injuste et honteux de rester silencieux devant cette énième affairedevant ces bassesses insupportablesJl’écris plus haut, c’est un anti-Camus, qui nous est dépeintun personnage de fiction qui n’est mis sous les projecteurs que pour donner matière à la vindicte et à la calomnie. Renaud Camus est le papegai de tous ceux qui cherchent à plaider leur innocence de principeleur moralité de pacotille, et qui pour cela ont besoin de façonner sur mesure desbêtes-noires parfaitement conformes à ce qu’il est avantageux de honnirCeux qui aiment marcher à quatre pattes ont toujours eu de l’aversion pour ceux qui se tiennent debout, ce n’est pas une découverte. Ils en ont peur, car ceux-là les renvoient brutalement à leur médiocrité et à leurs pauvres arrangements avec la réalité.Les pingres méprisent les généreux, les crétins raillent les génies, et Eugénie Bastié voit des costumes cintrés dans le miroir de son dressing.

« Il n’y a aucun effort de compréhension, ni même de lecture, parce que son œuvre est abyssale. » dit Alain Finkielkraut du livre de Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye. Même si l’œuvre de l’écrivain n’était pas abyssale, même s’il n’avait écrit qu’un seul livre, le défaut de lecture n’en resterait pas moins condamnable ; condamnable mais si ordinaire qu’on doute un peu de soi-même au moment de le condamner. On le constate quotidiennement, la lecture est une activité qui désormais est lettre morte, en France, toujours confondue qu’elle est avec le fait de s’informer, d’apprendre, de se renseigner. Même si les gens “lisent”, achètent des livres et les parcourent du regard, prennent connaissance d’une histoire ou d’une thèse, avalent des mots et des phrases, ils ignorent ce qu’est la lecture, en tant que pratique indexée sur la littérature, la lecture comme déchiffrement du monde et de ses contradictions, de son épaisseur et de sa complexité. (Un écrivain digne de ce nom ne pense pas en ligne droite et n’en reste pas à la surface polie du miroir.) Dorénavant, on ne lit que pour confirmer ce qu’on pense, ce qu’on croit, pour se trouver des alliés ou des ennemis, les inventer s’il le faut, et participer à la gigantesque chasse à courre qu’est devenue la société médiatique française. Le renseignement et la dénonciation ont annexé la littérature, en ont fait un appendice fragile et toujours au bord de la syncope, un alibi. L’œuvre des “biographes” de Renaud Camus n’est qu’un acte d’accusation bâclé, minable et sans imagination, la proie rapportée au maître par l’animal de compagnie, comme preuve de son obéissance. Ils aboient au signal de celui qui les tient en laisse. Comment en irait-il autrement, puisque l’écrit n’est aujourd’hui plus comptable que de cela, que les écrans ne s’ouvrent plus que sur des salles d’audience, que le procès et la sentence morale sont devenus la seule vérité, que derrière tout citoyen se profile un procureur implacable, arrogant et sûr de lui, un dénonciateur et finalement quelqu’un qui « fait du renseignement ».

Il arrive que s’arracher au silence soit difficile… L’intermezzo en la majeur, deuxième pièce de l’opus 118 de Brahms, par Glenn Gould : « Je ne vois pas ce qu’on peut faire de mieux », dit Claude Maupomé à Michel Schneider, dans une émission de France-Musique de 1989. « C’est comme s’il fallait chanter pour pouvoir parler, comme s’il fallait aller plus loin que la parole pour pouvoir retrouver le contact avec l’autre. » Longtemps que je n’avais pas écouté ça. Cet intermezzo que j’ai tant joué, ces derniers opus de Brahms, de 116 à 119, qui m’ont accompagné durant plus de quarante ans, et l’opus 3 de Strauss, injustement méprisé par Michel Schneider. Aller plus loin que la parole : cette solitude creusée de l’intérieurJe me rappelle avoir envoyé un courriel à Renaud Camus, il y a plus de vingt ans, courriel dans lequel je lui parlais de l’interprétation de la première des cinq pièces de l’opus 3 de Strauss, message auquel il avait répondu qu’il ne comprenait à peu près rien, mais qu’il était heureux qu’il en soit ainsi. Il était question du double, de la gémellité, de l’octave, de l’épaisseur de la chair sonore et de sa dispersionde la polyphonie intérieure, et même si je crains d’avoir été abscons et maladroit, alors, je n’éprouve aucun remords d’avoir tenté d’exprimer comme je le pouvais ce que mes doigts essayaient de faire entendre. Je crois bien que c’était la toute première fois que j’écrivais réellement, et c’est contre et grâce à eux que je le faisais, tout contre et grâce à Brahms, Strauss, Glenn Gould et Renaud Camus. On n’écrit jamais sans s’appuyer sur autrui. En tout cas, moi je ne sais pas le faire. Michel Schneider dit de cet opus 3 de Strauss que c’est du sous-Brahms. On pourrait le dire, beaucoup de signes vont dans ce sens, en effet, mais c’est à mon avis passer complètement à côté de cette musique qui est bien autre chose qu’un exercice de style de jeune compositeur : tout dépend de la manière dont on la joue(Si Gould n’était pas passé par là…) Schneider dit aussi que le pianiste est en-dessous de lui-même, dans ce disque ultime enregistré le 3 septembre, soit exactement un mois avant sa mort, le 4 octobre 1982J’entendsautre chose, même si j’entends également les inhabituelles et ô combien touchantes défaillances du pianiste.Il parle ici sans presque être pianiste, il est déjà ailleurs, et la confidence qu’il nous fait est d’autant plusprécieuseCe n’est pas seulement en raison de sa grande fidélité au compositeur que Glenn Gould a enregistré ces pièces du jeune Richard Strauss. Il y a autre chose, qui nous bouleverse : quand on est écœuré du contemporain, c’est ce qu’il faut écouter. L’avenir ne concernait pas Strauss, et même en ses débuts, ils’exprime depuis une place indifférente à l’époque et aux époques. Ce n’est pas par légèretéencore moins par inculture, que sa langue musicale résiste au présentc’est parce qu’il habite un corps singulier auquel il ne renonce pas, même lorsque tout lui prouve qu’il a tort. (« Le monde est rempli de gens qui ont raison. Et c'est pour ça qu'il écœure. ») Il le démontrera de somptueuse manière dans ses crépusculaires et bouleversantes Métamorphoses pour 23 cordes solistes, composées en 1945. Inactuel, il le fut jusqu’à la fin. Qu’on songe par exemple à la première sonate de Boulez, composée à la même époque. La révolution n’était pas le genre de Richard Straussmais le conformisme encore moins. Don DeLillo écrit : « Suis-je quelqu’un, ou sont-ce les mots seulement qui me font penser que je suis quelqu’un ? » Gould était de ces musiciensdont seules la musique et la pensée les rendent vivants, réels et fréquentablesCes êtres-là ne peuvent pas s’en tenir à l’actuel, quel qu’il soit. Il faut savoir l’écouter, c’est-à-dire entendre autre chose que du piano, et c’est difficileLui non plus n’a pas raison. Il se contente de nous accueillir dans un monde différent de tout ce qu’on n’aurait jamais été capable d’imaginer. Le monde sans Glenn Gould, le monde sans Richard Strauss, c’est un monde trop vivable, un monde qui va trop de soi, un monde unidimensionnel  et arrêté :quelle chance nous avons d’être venus au monde avec ou après eux ! Et je pourrais dire la même chose de Renaud Camus. Quelques âmes seulement savent nous attirer dans ce royaume où le plaisir spéculatif n’est pas dissociable du plaisir des sens, où les sons, les mots, la chair et l’espritl’idée et la forme, ont les mêmes attraitss’échangent en permanence leurs figures et leurs raisons, se font et sdéfont selon une exigence supérieure qu’on discerne à peine mais qui nous font autres que nous-mêmes, à jamais. Si vous voulez rester vous-mêmes, passez votre chemin. La seule fréquentation indispensable est la fréquentation de nos dissemblables« Quand la réponse n’est pas exactement celle que souhaite celui qui pose la question, c’est comme s’il n’y avait pas de réponse » écrit Camus quelque partC’est exactement comme ça que je vois notre époque sinistre, qui pose des questions dont les réponses sont déjà inscrites dans un marbre noirdans le socle commun sur lequel chacun se tient, croyant dur comme fer que la vérité lui vient spontanément, que ses goûts lui sont propres, que ses opinions lui appartiennent, qu’il est libre de penser ce qu’il pense. 

Les Epstein-files sont en passe de supplanter l’Ancien et le Nouveau Testament, l’Odyssée et Don Quichotte. Les Révélations contre la Révélation. Le Renseignement contre la Littérature. J’entends une folle qui hurle : « C’était un pé-do-phi-le. J’ai des preuves. » À chaque syllabe elle a un orgasme. J’écoute Renaud Camus en direct à Radio Courtoisie. Je trouve Rémi Soulié excellent, comme souvent. Enfin quelqu’un qui sait de quoi il parle, enfin quelqu’un qui a lu. On en avait perdu l’habitude. En revanche, André Bercoff est pénible. Lourd et confus, alors qu’il n’a que le mot de confusion à la bouche. On l’entend ne pas comprendre les mots qu’il emploie, qu’il extirpe de sous son T-shirt charien comme un bébé régurgite sa bouillie, échos mal dirigés qui viennent cogner en désordre sur les parois de mes tympans. Mais au moins il accueille Camus-le-pestiféré, celui à qui on n’accorde même pas la possibilité de se défendre (exactement comme cela fut le cas en 2000), c’est déjà énorme. Bravo ! Il pleut, il pleut, il pleut. C’est fou ce qu’il pleut, depuis deux ans. Ce pays est une baignoire qui fuit au-dessus de ma tête. Camus est beau, élégant, digne, et même séduisant, légèrement ironique, mais toujours courtois. Il dit peu, il dit énormément, il en met trop à la fois. Il faut savoir entendre. Il veut se faire comprendre, il est là pour ça, mais il sait que ses phrases et ses idées se perdent presque à chaque coup dans la centrifugeuse médiatique, cet indifférent tombeau aux murs hérissés de malveillance. Ses paroles font des ricochets, et il arrive que quelqu’un soit touché, par hasard ou par nécessité. Mais il s’agit toujours d’une exception. On lui demande constamment des “preuves”. C’est un jeu de fous, de dupes et de menteurs. J’ai aimé que Soulié fasse allusion à la Théorie des exceptions, de Sollers. À chaque fois, on croit que l’affaire du jour ou de la semaine va enterrer toutes les autres, qu’elle résume l’époque, l’explique, la synthétise, en exprime la quintessence, mais une autre est déjà là qui renvoie la première à ses ridicules et à sa nature de signe, de stigmate éphémère, de bulle de savon sentant déjà le rance. Nos contemporains se noient dans les mots et les formules, qu’ils secouent comme des crécelles, qu’ils s’injectent comme des sérums antipoison censés les préserver (ou les délivrer) du Mal. Complotismepédophilieracismepédocriminalitéantisémitismegénocidairecollaborationpervers (narcissique), tolérance, etc. C’est leur came. On n’en finirait pas d’en dresser la liste, qui s’allonge de jour en jour et qui dévitalise chaque jour davantage le vocabulaire. Il n’est pas question de nier que ces mots portent en eux une part de vérité, mais on les utilise comme s’ils avaient le pouvoir d’expliquer, de révéler et de guérir, par leur seule présence, alors que la vérité partielle mais spectaculaire qu’ils contiennent étouffe les autres vérités, plus subtiles et plus riches, et en tout cas distinctes de la voie unique qui a les faveurs de la clameur. Et plus on les utilise, souvent et généreusement, ces mots magiques, moins ils sont pertinents, moins ils dévoilent et plus ils obscurcissent, exterminent la nuance, obstruent les voies secondaires empruntées par la réalité non univoque qui coule pourtant à flot, là où personne ne l’attend. Ce sont des mots qui tranchent, qui écartent, qui simplifient, qui délimitent, et qui agrègent à eux de petits affects racornis et cette sorte de morale à petit m, la morale médiatique et instantanée, qui est le contraire de la Morale, celle qui s’inscrit dans le temps et ne se dit pas, ou tout bas. La parole est une maladie. L’écriture aussi, mais c’est une maladie qui a l’avantage de nous rendre odieuse la parole et sa répétition. J’écoute le bruit du feu, le bruit des gestes sous la tente, dans la tempête, le bruit de la neige dans laquelle les pas s’enfoncent, ce son merveilleux, à la fois riche et pauvre, onctueux et sec, le bruit du chien qui s’amuse avec un bout de bois, le chien qui gronde pour prévenir d’un danger, dans la nuit. Le chien se couche contre son maître sur l’étroite banquette, ils se tiennent chaud, ils vont passer la nuit ainsi, l’un contre l’autre, en confiance. Je regarde ces extraordinaires vidéos, si apaisantes, si douces, qui montrent ce que Dieu voit, dès lors que l’homme reste silencieux. La parole abîme, elle flétrit le monde et ses créatures. L’écrit aussi, parce qu’il ne peut s’empêcher d’expliquer, de justifier, de montrer sous son meilleur jour celui qui pense l’instrumentaliser pour tenter de le faire aimer à d’autres que lui, et peut-être d’abord à lui-même. Dans son “documentaire” intitulé The Solitude Trilogy, Glenn Gould fait parler. Il fait parler d’autres que lui, mais la somme, la conjugaison, ou plutôt la compositiondes voix superposées, son contrepoint, le fait entendre, lui, mieux encore, peut-être, que lorsqu’il joue du piano. J’ai découvert ces documentaires il y a déjà quarante ans, et j’ai su immédiatement que là se trouvait quelque chose d’essentiel, et qui mettrait beaucoup de temps à se donner à moi. Qui a le cœur le plus profond ? Le chien. Dieu nous a donné une créature qu’il a privée de parole afin que cette absence soit un baume pour nos cœurs encombrés de mots entassés comme des pointes rouillées. Les chiens sont les exceptions du Bon Dieu. La Douceur offerte sans contrepartie à l’homme. Renaud Camus est une sorte de chien. C’est une exception, lui aussi. Un homme qui, parmi les hommes, ne connaît pas le ressentiment, ce ressentiment, cette envie et cette aigreur dont Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye l’accusent avec un manque d’à propos révoltant (ou une mauvaise foi trop prévisible). D’ailleurs, le manque absolu de ressentiment s’accompagne souvent d’un humour et d’un sentiment de la langue dont bien entendu ils ne font pas mention non plus, ce qui est parfaitement normal, puisqu’ils ne connaissent pas ces choses-là et qu’ils ne l’ont pas lu. La plupart des gens sont incapables d’imaginer que ce qu’ils ne connaissent pas existe pourtant, existe dans un monde auquel ils n’ont pas accès. Le manque d’imagination, toujours, conduit à la bêtise. Le contresens est ici total, comme il l’avait été en 2000 lors de la première « Affaire Camus ». La chose qui m’étonne, moi, c’est la raison pour laquelle ces gens ne reconnaissent pas tout simplement qu’ils se sont trompés, au bout d’un certain temps, qu’ils n’ont fait que répéter les bruits qu’ils entendaient, la noise produite par le tambour médiatique, par le bégaiement moral, pourquoi jamais ils ne disent tout simplement qu’ils sont dans l’erreur, volontaire ou non ; en quoi reconnaître une erreur pourrait les tuer, c’est ce que je ne comprends pas. Il est impossible de ne pas en prendre conscience un jour ou l’autre. Ils sont en service commandé, certes, ils ont intérêt à écrire ce qu’ils écrivent, certes, ils n’occupent les places qu’ils occupent que parce qu’ils écrivent ce qu’ils écrivent, que parce qu’ils refusent de voir ce qu’ils voient, que parce qu’ils font allégeance aux mots d’ordre obligés de la Machination, d’accord, tout cela est facile à comprendre, mais ce que je ne comprends pas, c’est que ces raisons ne s’épuisent pas au fur et à mesure, car la charge morale doit être tout de même très lourde. On peut mentir ponctuellement, tout le monde le fait, mais mentir (ou se mentir à soi-même) sur le long terme est beaucoup plus difficile, car cela met en branle des milliers de petites choses avec lesquelles il faut vivre jour après jour ; il faut aménager sa vie de manière à ce qu’elle permettre cette cohabitation de tous les instants. Lire consiste à se libérer du bruit et de la répétition, à mettre une distance entre la logorrhée et soi. Pourquoi ne parlent-ils pas de Du SensLa Dépossession, Les InhéritiersLa Civilisation des prénomsLes Vaisseaux brûlésLa Dictature de la petite-bourgeoisieLe Petit Remplacement, le Dictionnaire des délicatesses du français contemporainLe Mot “musique”Le Mot “race”La Grande DéculturationDécivilisationLa Seconde Carrière d’Adolf HitlerØropBuena Vista Park, si ce n’est pas parce qu’ils ont une trouille folle d’être soudain libérés du potin ambiant qui leur donne le droit d’affirmer ce qu’ils veulent, de ce tapage qui préserve de la lecture ; ils ne désirent qu’une seule chose : amener à la lumière tout ce qui peut nuire à Renaud Camus et le réduire à un pantin ridicule et méprisable, à un médiocre influenceur d’extrême-droite (dès qu’on parle de Camus comme étant d’« extrême-droite », je sais qu’on a affaire à des imbéciles). Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye affirment avoir lu les centaines de milliers de pages du Journal de Camus. Je n’en crois rien. Ces gens-là n’ont pas le temps de lire. Ils n’aiment pas ça. Ils vont seulement à la pêche aux phrases dont ils ont besoin pour instruire le procès de celui qu’ils présentent comme un idéologue alors qu’il s’agit d’un écrivain (c’est-à-dire l’exact contraire d’un idéologue, et même d’un intellectuel). En réalité, toute l’affaire repose sur cette confusion. C’est pourquoi l’immense majorité de ceux qui soutiennent Renaud Camus (« à droite », comme on dit) n’ont pas la moindre idée non plus de ce qu’il est, je le constate tous les jours quand il m’arrive d’avoir le courage, ou l’inconscience, de traverser quelques écrans. Plus personne ne sait lire. Il suffirait pour s’en convaincre de faire la liste des invités à la télévision dans ce qui se nomme encore une « émission littéraire » ; même s’il arrive que des écrivains y soient conviés, c’est le plus souvent pour parler d’autre chose que de littérature, pour qu’ils nous livrent un témoignage ou parlent en spécialistes de « l’industrie-culturelle », pour qu’ils viennent pointer à la télé comme on va pointer au commissariat ou à l’usine. Ils pointent beaucoup, les nouveaux écrivains, ils ne tirent presque jamais. On les voit régulièrement venir aiguiser leur bâton de marche-dans-le-monde au coin d’une caméra, augmenter leur visibilité et leur sphère d’influence, mais surtout répéter le catéchisme du moment et prononcer les mots magiques qui seuls permettent de survivre socialement.

Camus n’est pas un homme de catéchismes. Il aime parler lui-même, depuis sa langue à la fois singulière et admirablement classiquecette langue si riche et si nuancée, qui ne va pas tout droit mais qui va pourtant irrésistiblement au butavec une implacable précision, qui néglige les pare-feux et les précautions idéologiques indispensables à la pensée qui ne pense pas, à tout ceux qui sont empêchésqui regardent par-dessus leur épaule avant de dire ce qu’ils voient et entendent, et qui, ça arrive, sont obligés de désavouer Camus alors qu’ils pensent exactement la même chose. 

Ils voient tout en petit, comment comprendraient-ils quelqu’un qui voit grand ? Il suffit pourtant de lire ces lignes, écrites tout récemment, pour comprendre qui est Renaud Camus : « Tout est désolé, tristement chaotique, crayeux, dans une lumière sans lumière d’après la catastrophe. L’âme ne sait où risquer un pied, ni l’œil se poser. Même la voiture semble avoir peur, hésite, toussote et tremble un peu. Or tout à coup, miracle : à la radio, au cours d’un hommage à Michel Portal, qui vient de mourir, le concerto pour clarinette de Mozart. Renversement à vue : c’est ça, c’est exactement ça ! Et tout ce qui était affreux et radicalement inhabitable devient d’un beauté bouleversante, à cause de la seule musique. Ce gris-beige de la terre et du ciel devient celui de l’adagio magnifique, l’air lourd et gorgé d’eau est celui de la clarinette, d’étouffant qu’il était il se fait enchanteur, entre les essuie-glace. Ce n’est pas que tout rentre dans l’ordre, c’est que tout passe à un ordre supérieur, où le malheur n’est jamais qu’une coquetterie du sort, et la laideur un raffinement suprême de la beauté, une sorte de pudeur de la sublimité. » Quand j’ai découvert Renaud Camus, en 2000, c’est sa langue que j’ai aimée d’abord (Rémi Soulié parle très justement d’« un écrivain qui habite la syntaxe »), sa langue et son oreille (ces deux éléments ne sont évidemment pas séparables). J’ai en outre découvert un écrivain qui avait une connaissance approfondie et sensible de la musique, connaissance excessivement rare parmi les écrivains français, hormis peut-être un Richard Millet — j’ai un peu honte de l’avouer, mais il m’a fait découvrir des compositeurs que j’ignorais. Et c’est encore sous sa plume que je trouve la formule qui lui convient : il est de ces rares écrivains qui nous permettent de « passer à un ordre supérieur », qui nous y incitent, qui nous y aident, et c’est le cadeau le plus précieux qu’on puisse recevoir en lisant. 

On sait que, bien souvent, l’esclave broyé par le tyran ne se révolte pas contre le tyran, mais broie seulement l’esclave qui se trouve plus bas de lui. Ces deux journalistes sont des esclaves qui préfèrent s’en prendre à celui qui, ils le savent très bien, n’aura aucun moyen de se défendre sérieusement, très peu de défenseurs autorisés et aucune tribune où faire entendre sa voix, celle-là même que des biographes dignes de ce nom auraient eu à cœur de laisser s’exprimer, quitte ensuite à la confronter à leur interprétation, à leur théorie. Mais l’essentiel, ici, est de colorer de brun un portrait, une caricature, de l’affubler de tous les stigmates de l’extrémisme et de l’oindre délicatement d’un fumet de collaborationnisme, comme le souligne très justement Olivier Causte dans son bel article publié sur Facebook le 13 février dernier. On connaît les recettes efficaces, dans le monde du journalisme. On les applique servilement. 

Lundi 16 février, Camus note dans son agenda qu’il est pressé d’en revenir à l’univers des ÉgloguesComme on le comprend. Laisser la boue derrière soi, laisser la boue recouvrir la boue, laisser les obsédés et les dénonciateurs jouer avec leur propres excréments. Les Églogues, voilà bien un registre dont les journalistes dont nous parlons ici ne feront jamais mention. C’est pourtant le fond de l’écriture de Renaud Camus. Le passage, les passages entre les signifiants, les noms, les vocables, la langue qui s’écoute, de variations enreprisescomme les sujets d’une fugue infinie et profonde comme la merIl y aurait eu, il y a tellement à dire, sur cette œuvre d’une richesse vertigineuse, qu’on pourrait creuser sa matière vingt ans sans l’épuiser. Mais ça n’intéresse pas les boulimiques du ragot, ceux qui se délectent de ne rien entendre, et qu’on acclame pour cette seule raison qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent, et s’adressent seulement à ceux qui veulent continuer à ne pas savoir. Pour retrouver le contact avec l’autre, avec l’intelligence et la culture, pour sortir du sillon fermé du gramophone, il faut lire Camus et ne pas se laisser impressionner par le ressassement pavlovien de la meute. 



« Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé “la société de consommation”, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. » (Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires, 1976)