samedi 2 décembre 2017

Brahms et Schumann



Il est un peu vain de vouloir établir une hiérarchie entre deux compositeurs de génie — dans l'absolu, en tout cas. Mais rien n'interdit de comparer, en soi, l'effet que deux artistes immenses produisent sur nous. Dans le cas de Brahms et de Schumann, la comparaison est tentante, et pas seulement parce que ces deux-là se connaissaient bien et entretenaient des rapports passionnants à maints égards, elle l'est aussi parce ce que leur musique se situe à une hauteur comparable. 

J'ai toujours aimé Brahms. Depuis que je fais de la musique, et même avant que je le joue au piano — enfant, j'adorais la troisième symphonie —, je m'en sentais proche, et ses œuvres ont toujours provoqué une immense vague de tendresse et de nostalgie en moi. Mon rapport à Schumann est plus complexe, plus difficile, plus ambivalent. J'ai mis du temps à l'aimer, à le comprendre, il m'a fallu passer par des seuils multiples pour arriver jusqu'à lui, et, bien entendu, sa pratique très régulière a été déterminante, notamment dans le domaine de la musique de chambre. Il y a dans la musique de Schumann quelque chose qui m'en rend proche et qui m'en éloigne à la fois. Peut-être que la proximité est souvent trop grande pour être supportable, et qu'elle crée d'elle-même un besoin d'éloignement, mais je crois aussi qu'il s'agit plus d'une musique de musiciens que celle de Brahms. Brahms est beaucoup plus classique. Chez lui, les formes sont presque toujours heureuses, il ne semble pas devoir lutter contre la matière musicale pour produire l'œuvre, il trouve naturellement la voie où déployer ses voix. Rien de tout cela, chez Schumann, qui paraît à chaque fois contraint de construire à neuf un habitat particulier pour y faire entendre l'œuvre. Même quand elle est minuscule, elle réclame sa forme propre. 

Et puis, surtout, il y a tant et tant de choses qu'on ne comprend pas, chez Schumann ! Qui heurtent. Qui sont comme des échardes. Des rayures. Des défauts. Des incongruités. Des choses qui semblent se trouver là presque par hasard. Qui sont comme jetées dans la matière sonore, comme des grumeaux, qui n'ont pas le même degré de cuisson que le reste de la pâte. Des angles morts, des perspectives abandonnées, des fenêtres obstruées. Tout cela devrait normalement gêner, produire un malaise, dérouter, et c'est bien le cas. Cela crée un déplacement perpétuel de ce qui en nous écoute, ou se sent concerné par l'histoire racontée. L'habit nous paraît malséant, la position inconfortable, la vue malaisée. Tout devrait nous éloigner de la musique de Schumann, et c'est par là qu'elle nous attrape au plus profond, et qu'elle nous étreint jusqu'à la suffocation. Elle ne parle pas une langue maternelle, elle parle une langue paternelle, une langue qui nous fait sortir de nous-même dans le même temps qu'elle nous y enfonce jusqu'à l'asphyxie, elle s'adresse à nous depuis quelque chose qui en nous est absent mais dont l'absence crie et brûle et mord. Il y a un froid glacial dans la musique de Schumann. L'inconnaissable s'adresse à nous directement depuis nos nerfs. 

J'ai passé trois jours avec les Études symphoniques, et avec les Davidsbündlertänze, mais je pense bien sûr aux Kreisleriana, aux Novelettes, aux Fantasiestücke, aux Scènes de la forêt, aux Bunte Blätter, aux Chants de l'aube, et à tant d'autres chefs-d'œuvre. Ce qui me frappe est que cette musique, inspirée au dernier degré, dépasse le discours, qu'elle sort d'elle-même, comme quelque chose d'inanalysable. Je pense entre autre à cette onzième étude (variation 9) des Études symphoniques (1837) qui me bouleverse. Les voix sortent d'une tourbe effrayante, semblant planer au-dessus de ces vapeurs et se poursuivre l'une l'autre, sans paraître avoir le moindre rapport avec ce qui pourtant les a produites, dans une apesanteur rythmique affolante. Au-dessous d'elles, les harmonies tourbillonnent dans un halo qui fait perdre tout repaire et tout espoir. Bien entendu, on reconnaît le thème, mais il a subi de telles métamorphoses qu'on peut à peine parler de variations. Comment cette musique arrive-t-elle jusqu'à nous ? Je n'en ai pas la moindre idée. 

Je ne trouve rien qui s'approche de cela chez Brahms, malgré toutes les qualités de sa musique.