lundi 10 novembre 2014

Repos



C'est bien ennuyeux. De plus en plus il me semble que l'important n'est pas de créer, d'inventer, d'écrire, de peindre, de composer, mais d'imaginer. Et d'ailleurs, même pas d'imaginer, mais d'entendre. Entendre ce qui vient à nous, ce que la nature nous offre, ce que la culture nous offre, ce que le passé et le présent nous offrent. Et peut-être même pas d'entendre, mais de sentir, de deviner, d'être là où il faut pour que les œuvres et les paysages puissent nous traverser. Être au présent, être présent, au sens temporel et géographique. Sans plus.

Évidement, d'un point de vue psychologique et narcissique, c'est une position bien moins gratifiante que celle qui consiste à faire et à montrer. Socialement, c'est se diriger dangereusement vers le zéro absolu. 

J'ai beaucoup écouté le Boléro de Ravel ces derniers jours. C'est une œuvre à laquelle je n'aurais jamais cru m'intéresser sérieusement un jour… Je ne dis pas qu'elle n'est pas plaisante à entendre, que sa réalisation sonore est négligeable, mais il me semble que Ravel aurait pu se contenter de l'imaginer, sans l'écrire. Il aurait pu faire l'économie du "partage", comme disent les ahuris de Facebook. Ce genre de musique devrait être réservé exclusivement aux apprentis musiciens. 

(…)

Les 98 % de l'art qui est produit aujourd'hui sont destinés à la poubelle. Et encore, en disant 98%, je suis optimiste. Les 98% de l'art qui est produit aujourd'hui sont destinés — surtout — à empêcher les gens d'avoir accès à l'art. Il s'agit d'un art-écran. Tous les livres qui sont édités, ou presque, sont destinés à détourner les lecteurs de la littérature. Toutes les musiques qu'on entend à la radio sont destinées à faire que les mélomanes n'écoutent surtout pas de musique. Je ne parle même pas des musées d'art contemporain… Même le Louvre, aujourd'hui, sert à empêcher les gens de voir de l'art. 

Ravel a sans doute composé le Boléro pour qu'on n'écoute pas sa musique. C'était un bon moyen, en effet. Mais ce qu'il ne pouvait pas savoir, c'est qu'on inventerait des choses beaucoup plus efficaces encore. Les Beatles, le Rock-and-Roll, la Techno, le cinéma, GarageBand… 

Plus personne n'est confronté à l'art. Comme la mort, on l'a mis à l'écart. L'art est soigneusement enfermé dans un mausolée étanche, une chambre anéchoïque cadenassée. Rien n'y pénètre, rien n'en sort. Seuls de très rares humains ont quelques vagues souvenirs de ce que ce mot a signifié jadis. Je ne dis pas que l'art est mort, non, pas du tout, il est bien vivant, mais il n'émet plus le moindre signe en direction des vivants. Il se repose.