dimanche 9 novembre 2014

HARIBO sur le baudet


Après ça, dormir mille ans. À ma gauche, elle parle fort, très fort, de plus en plus fort. Plus j'essaie de lui montrer que ce qu'elle dit ne m'intéresse pas, plus elle se lance dans le grand air des bijoux. Elle va me faire rater les discours officiels, cette conne. J'arrive à entendre des bribes : « Pourquoi peindre ? » « La peinture est un langage universel. » « Être né ici ou là, être "blanc, jaune ou noir"… » « Animation, passion, partage… » Celle qui tient le micro tient aussi son papier, et n'arrive pas à tourner les pages sans tout lâcher. Puis vient Lélu, celui qu'on sent rompu à ce genre de discours, qui n'a pas de papier, lui, et qui sort d'une commémoration et qui a déjà quelques pastis dans le nez, ça aide. Le micro commence à monter en température. Passe de mains en mains. Objet sexuel. Je vois Gilles qui parle mais je n'entends pas ce qu'il dit. Il fait trop chaud. La parleuse est venue avec une bimbo à qui j'ai serré la main, seulement la main. Je l'aurais bien suivie partout mais l'autre est là, qui parle, qui parle, qui explique, qui reparle, qui réexplique, chaperon à lunettes, bien droite dans son rôle. Je m'échappe. Mais la voilà qui fonce droit sur moi, qui m'étais pourtant caché à l'autre bout de la salle… Vite, vite, l'Indispensable a trouvé des admiratrices, il faut que je me présente, que j'aille serrer des mains molles et dire à quel point ma peinture est formidable, indispensable, unique, tout ça modestement, en leur montrant bien que je m'intéresse à ce qu'elles font, puisque, bien sûr évidemment ça va de soi, elles manient le pinceau, le couteau, le crayon et la plume. Les femmes font de la peinture aussi ? Évidemment, je ne le dis pas, c'est juste pour rire, ne vous inquiétez pas, je sais me tenir… Je suis venu avec des amis, on fait un tour, un voit une mosquée-cathédrale peinte au pinceau à un poil, et à gauche de l'édifice le peintre a écrit : « HARIBO » Haribo, comme les bonbons ? Celui-ci, me dis-je in petto, il aurait quelque chance d'être exposé à la FIAC. Comment disait Lélu déjà ? Tous les styles de peinture, du primitif au contemporain. La voilà, l'idée de génie : il faut être à la fois primitif ET contemporain. Mais mon enthousiasme retombe : ça existe déjà, tout existe déjà, c'est le drame de ceux qui, comme moi, sont nés trop tard. La parleuse explique le primitif-contemporain : « Il met des années à peindre un tableau comme celui-là. » Un ange passe. Puis elle se lâche, elle qui voudrait passer pour une sainte laïque : « Il n'est pas fini, comme on dit… » Le tableau ? Non, le peintre ! L'ange repasse et se marre un bon coup. La bimbo ne réagit pas, on ne saura pas ce qu'elle pense, mais, à vrai dire, on a d'autres projets la concernant. Elle a des jambes si longues qu'elles pourraient servir de chevalet. Je me vois déjà, mon pinceau bien en main, en train de repeindre sa chapelle céleste. Colle de poisson, gesso, huile, il faut préparer la toile. J'ai tout ce qu'il faut, ma poulette. Je suis un primitif contemporain et la peinture dans les grottes sombres, ça me connaît ! Après ça, dormir mille ans.