dimanche 12 août 2012

Écologie sonore


En travaillant, j'avais mis en fond sonore un disque de Louis Dandrel que j'aime beaucoup : "Fenêtres sur Villes". On peut y écouter des ambiances sonores recueillies au Caire, à Paris, Pékin, Rio et Tokyo. C'est non seulement très beau mais aussi passionnant. Le disque a été réalisé au commencement des années 1990, et l'on mesure déjà l'énorme changement qui s'est produit dans notre environnement sonore. On parle beaucoup d'écologie, et quelques voix (bien trop rares) se font entendre pour défendre les paysages, la campagne et la ville, contre la laideur envahissante, mais personne, à ma connaissance, ne parle jamais d'écologie sonore. Et pourtant ! Quel fléau est plus brutalement corrupteur que le bruit, et comme les transformations sonores autour de nous sont radicales et significatives ! 

Quand j'écoute ce disque, et en particulier la plage consacrée à Paris, je pense toujours aux pages de la Recherche dans lesquelles Proust décrit merveilleusement les bruits de la rue parisienne. Une civilisation, c'est aussi et peut-être d'abord un son, une sonorité constituée des sons humains, industriels, naturels, végétaux, animaux, urbains, bruits des moyens de transport, manière dont tous ces sons résonnent dans la ville ou le village, en fonction de l'architecture et du tracé des rues, les sons du langage, la manière de s'adresser à l'autre, les distances entre les interlocuteurs, la densité de la population, le type de populations, la plus ou moins grande interaction entre la ville et la campagne, les lois, les règlements, etc. Je mets volontairement de côté la "musique" proprement dite, même si elle ne peut pas réellement être considérée indépendamment, surtout qu'il est devenu courant, normal, et presque obligatoire, d'en faire profiter tout le monde.

Chaque ville possède un son, une sonorité, une ambiance sonore, une qualité sonore, une densité sonore, une physionomie sonore. La voix des villes, on ne la voit pas, on n'y fait pas attention, mais elle se transforme autant que son aspect visuel, et c'est cette invisibilité qui la rend si vulnérable et donc si précieuse, sauf bien sûr pour les adorateurs aplatis du Progrès.