mardi 10 juin 2008

Précis de bathmologie quotidienne

La bathmologie est la meilleure manière de montrer que deux "oui" peuvent être plus éloignés l'un de l'autre qu'un "oui" et un "non", ce qui, politiquement, aujourd'hui, devrait faire réfléchir nos chers amis les citoyens


+ Quand j'avais dix ans, le X avait un goût de X, parce que c'était du X. (1)

- Quand j'ai eu vingt ans, le X n'avait plus le goût du X, parce que ce n'était plus du X. (2)

+ Quand j'ai eu cinquante ans, le X a retrouvé (en certains cas) un goût de X, parce qu'on a ajouté un goût de X à ce qui n'était toujours pas du X . (3)


(Il va de soi qu'on pourrait appliquer cette séquence du goût et de la saveur à d'autres aliments que le X.)

Comme on le voit, la situation 1 est plus proche de la 2 (si l'on croit encore à la Réalité), bien qu'elle la contredise, et bien qu'elle soit facile à confondre avec la 3. En réalité, rien n'est plus éloigné de la proposition 3 que la proposition 1. Tout Cordicopolis est là, dans cette confusion des semblables qui ne sont que des simulacres. La réalité de mes vingt ans était frelatée, mais moins frelatée qu'une réalité qui frelate au carré, qui en repasse une couche. Une falsification (-) qui porte une pancarte, et une autre (+), ce qu'on appelle bêtement le virtuel, qui n'affiche pas la couleur, ou plutôt qui emprunte celles de la réalité qu'elle a vidé de sa substance. Plus ça ressemble, moins c'en est.

Les avaleurs de pilules d'aujourd'hui (les blogueurs, par exemple), les extatiques du Réseau, sont ceux qui aiment plus le 3 que le 1, ou qui l'aiment autant, ou qui pensent que tous les plus se valent. Ce sont eux, par exemple, qui parlent très fréquemment des "Trois Religions du Livre". Ce n'est qu'un exemple parmi mille. Ce sont eux aussi qui pensent que puisqu'on utilise le même mot, la chose reste la même (et même… qu'elle reste). Les avaleurs de pilules vous expliquent jusqu'à plus soif qu'il ne faut pas se braquer sur ce qui disparaît, puisque à la place, vient autre chose (sic). Ce sont encore les avaleurs de pilules qui pensent que puisqu'une chose est inéluctable, elle est forcément désirable. Ce sont eux, aussi, qui mélangent les catégories, les choses, les situations, les fonctions, les niveaux, les temporalités ; ils vous expliquent volontiers que tel "aliment" est bon pour ceci ou cela, qu'il contient telle vitamine, telle enzyme, tel oligo-aliment, etc. Ils ne savent pas, ou ils ne savent plus, que la nourriture ne sert pas à guérir, mais à se nourrir, et, pas du tout accessoirement, à faire plaisir, aux autres et à soi-même. Ils inventent des mots, par exemple "alicament", qu'ils trouvent super-intelligents, ils adorent inventer des mots, nos avaleurs de pilules, ils pensent que sans cette manie d'inventer des mots, la langue serait morte, pauvre, has been, etc.

Tout ça me fait penser à celui, sur un forum que je fréquente beaucoup, qui m'avait expliqué doctement que la bémol c'est la même chose que sol dièse. L'enharmonie est le lieu audible (et théorique) de la bathmologie à l'œuvre, dans l'art occidental. Et tout notre système harmonique est, bien sûr, basé sur le fait qu'un la bémol n'est pas égal à un sol dièse. La roue tourne rond, mais pas en rond.