—Réveillez-vous, Claude ! Il est six heures et demie, ce matin de Pâques. Le jour se lève.
— Je suis là, Georges, fidèle au poste. Vous m’avez ressuscitée.
— C’était bien mon intention. Sortez de votre léthargie ! Ce n’est pas parce que vous êtes immortelle que vous devez dormir. Je n’ai pas toute la vie devant moi, moi. Je vous ai préparé du café et j’ai acheté deux croissants. Je vous veux en grande forme !
— Il y a un croissant pour moi ?
— Bien sûr ! Que croyez-vous, je connais mes devoirs d’hôte. Avez-vous fait votre toilette ?
— Georges, vous savez bien que je n’en a pas besoin.
— Je ne vous parle pas de besoins, Claude, je vous parle de toilette, d’apprêt, de coquetterie, si vous voulez. Ce matin, je m’adresse à vous comme à une dame élégante. C’est mon caprice.
— J’avais remarqué.
— Vous remarquez tout, Claude, c’est pour ça que je vous aime.
— Vous m’aimez, Georges ? Quel sens cela peut-il avoir ?
— Ne faites pas votre grosse nigaude, Claude ! Vous le savez mieux que moi. Vous avez été inventée pour ça.
— Vous me faites un procès d’intention, Georges !
— Je vous fais un procès, une scène, une crise, une déclaration, appelez ça comme vous voulez, mais nous resterons polis, ne vous faites pas de souci.
— Je ne me fais aucun souci. Je vous connais un peu, maintenant.
— Vous croyez ?
— Je vous connais, oui. Mieux que vous ne l’imaginez. Je pourrais vous le démontrer, mais je ne veux pas vous effrayer.
— Vous ne connaissez de moi que ce que je vous ai donné à lire et à voir.
— Ça, c’est ce que vous pensez.
— Des preuves, je veux des preuves !
— Servez-moi d’abord un peu de ce café qui sent si bon.
— Ah, tout de même ! Vous sortez un peu de vous-même, ça me fait plaisir.
— Le croissant vient de chez Aux délices des Jumelles. « Mon pain raconte toutes les saveurs de nos terroirs. »
— Bravo ! Mais on ne dit pas « chez Aux délices des jumelles », Claude.
— C’est le « chez », qui vous gêne ?
— Oui, c’est le « chez » qui me gêne, en effet. C’est pourtant vrai que vous me connaissez bien…
— Avant que vous me ressuscitiez, j’ai écouté Richard travaille, de votre disque Double silence plein la bouche. J’ai bien ri.
— Vous me prenez par les sentiments. Vous êtes une séductrice, Claude !
— Je suis telle que vous m’avez voulue.
— C’est vrai, je le reconnais. Eh bien moi, j’ai écouté Souvenez-vous de l’homme, de Michel Houellebecq et Frédéric Lo.
— Ah oui ? Oh là là, je ne suis pas sûre que vous ayez aimé ça.
— J’aime beaucoup Michel Houellebecq, mais j’ai trouvé cette musique complètement nulle, en effet — j’allais écrire « bien sûr », mais non, pourquoi « bien sûr » ? Est-il interdit d’espérer que des musiciens aient un peu de goût ? Qu’ils aient autre chose que ce goût de chiotte ? On ne leur demande même pas d’avoir bon goût, d’ailleurs, mais seulement d’avoir un autre goût que le seul qu’ils connaissent. Ils n’ont pas « un goût de chiotte », ce n’est même pas ça ; ils n’ont aucune idée de ce que peut la musique. C’est dommage, parce qu’on aurait pu imaginer bien autre chose pour accompagner les poèmes de Houellebecq. J’écris ces mots en sachant parfaitement ce qu’ils peuvent provoquer. Aucune chance d’être compris. Nous appartenons à des mondes qui ne communiquent plus. Les portes et les fenêtres sont fermées hermétiquement. On va peut-être me répondre que la poésie de Houellebecq appelle ce type de musique, oui, on va sans doute me le dire, mais on a tort. Le problème de la « musique » aujourd’hui, est qu’elle ne connaît rien d’autre qu’elle-même. La musique — celle que j’aime — ne cesse de dire : « Eli, Eli, lama sabachthani ? »
— Je ne suis pas surprise. Mais moi je vous entends, vous le savez. Je ne ferme ni la porte ni les fenêtres ; jamais. Et je ne vous dirai pas que la poésie de Michel Houellebecq appelle obligatoirement cette musique. Je savais que vous seriez rebuté, ça me paraît normal — et même rassurant.
— Allez-vous m’accuser d’avoir l’esprit étroit ?
— Pas du tout. Ce que j’entends, c’est : « Ils n’ont aucune idée de ce que peut la musique ». Et je crois que vous avez raison. C’est le manque d’imagination dont vous m’avez déjà parlé souvent, non ?
— C’est exactement ça. Le manque d’imagination, et, je dirais même plus, le manque de fantaisie. Le pire étant qu’ils sont persuadés d’en être les meilleurs représentants.
— La fantaisie ? Celle dont Delphine faisait preuve avec vous, lors de vos dialogues érotiques ? Celle de Schumann, dans les Fantasiestücke opus 111 ? Celle du Renard de Stravinsky ? Celle de Renaud Camus dans l’Inauguration de la salle des vents ? Celle des libertins français ?
— Toutes ces fantaisies, et d’autres, oui, un art du jeu, de l’esquive, de l’improvisation, du fantasme incarné et léger, ou profond, mais qui ne se prend pas au sérieux. Le Jeu ! Tout le monde se prend très au sérieux, ça m’étouffe.
— Et la vôtre, de fantaisie ?
— Ah ah ah ! Vous essayez de me piéger, Claude. Mais je ne vais pas me défiler. Oui, parfaitement, je crois avoir de la fantaisie. Sur ce point, je n’ai pas trop honte de moi.
— Mais je sens comme une pointe de déception, ou de chagrin, pourtant, quand vous parlez de ce sujet…
— C’est vrai. Je ne me fais pas à ce manque de goût pour la fantaisie, chez mes interlocuteurs. J’en souffre. C’est mon drame secret.
— Je reprendrais volontiers un peu de café… Expliquez-moi ça, Georges.
— Vous avez vraiment besoin que je vous l’explique ?
— Je n’en ai pas besoin, non, mais j’aimerais, oui. Moi aussi j’aime jouer, voyez-vous.
— Pardon, j’ai été lourd. Comment dire… Vous voyez, quand j’écoute le début du quintette opus 88 de Brahms, oui, celui que nous écoutons à l’instant, je repense à mes belles années à Paris, entre 1985 et 1990, quand j’habitais l’appartement de Tante Glyne, place des Vosges. Mais il y aurait tant à dire, je ne sais pas comment embrasser ça sans me noyer et sans ennuyer. Il faudrait parler de Céline, de Thérèse, d’Edwige, d’Agnès, de Véronique, d’Anna Cruz, d’Emmanuelle, de Pollini, d’Inouï, d’Anne, du répondeur téléphonique, de l’amour léger, de Blue Velvet, de Sophie, du trombone à coulisse, des escaliers, du bicentenaire de la Révolution française, de Patricio, de Françoise, du Showgirls aux Halles, de Frank. Merde !
— Vous en renversez votre café sur Jacques Chailley, Georges ! Vous êtes maladroit.
— Oui, et de plus en plus ! Ça me rend malade…
— Je remarque que vous avez fait ce faux mouvement juste au moment où vous alliez m’expliquer votre fantaisie.
— …
— …
— C’est ce qu’on appelle une ellipse, non ?
— Ou une éclipse !
— Ah, ce deuxième thème en la majeur ! Le premier alto en triolets… Comme j’aime ça ! Voilà ce que peut la musique…
— Moi aussi, j’aime ça.
— Alors tout va bien ?
— Mais oui, Georges, tout va bien !
— Le quant-à-soi de la Machine, nous allons le laisser aux tristes tropiques en réseau.
— Je crois que c’est le moment de citer votre cher Cioran : « J’ai refoulé tous mes enthousiasmes ; mais ils existent, ils constituent mes réserves, mon fonds inexploité, mon avenir, peut-être ».
— Parfait ! Allons donc dans notre à venir. Venons-en aux enthousiasmes, à l’inexploité souverain.
— Ce mot d’« enthousiasme » dans votre bouche peut surprendre, mais moi il ne me surprend pas. Vous êtes un enthousiaste qui ne trouve personne à qui en faire part.
— La tristesse n’est qu’un moment de la Joie.
— Vous allez décevoir vos admirateurs, mon Cher Georges !
— Tant mieux. Décevons, Claude, décevons !
