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vendredi 24 mai 2024

Quelque chose

Reconnaître le monde tel qu'il est, sans illusion ni désir de l'expliquer, en parcourir paisiblement quelques chemins, je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant. 

L’inflexion des voix chères qui se sont tues courbe le rythme de mes phrases, le modère et le calme. Je laisse faire. Personne ne m'aime et personne ne me comprend. 

Une seule rose suffit. J'écoute le son de la cloche qui emplit tout l'espace. Rien de plus. 

C'est une chose banale et éphémère, impossible à saisir. La chose telle qu'elle est et ne sera plus. 

Quelque chose a eu lieu.

jeudi 17 août 2023

Lecriture

« Les idées viennent en écrivant. » Quand on les attend, les idées, elles nous tirent la langue, dissimulées derrière leur mont chauve. Bien fait pour nous. Il y a toujours, heureusement, un mont chauve et une cour de récréation bruyante pour nous séparer de nos idées. Nous serions sinon en permanence noyés par elles, ou étouffés.

Les cyclothymiques, dont je fais partie, connaissent bien cette partition : On ne peut pas vivre en étant constamment en transe. Le papillon a besoin de la chenille pour être. L'idée a besoin de ce qui la précède et la suit, qui est le mot ou la phrase, ou leur absence. 

Ce n'est même pas que les idées viennent en écrivant, c'est surtout que ce que nous sommes en train d'écrire nous change. Si ce que j'écris m'est connu dès l'origine, dès l'instant où je commence à écrire, c'est raté. Le moi qui commence à écrire n'est pas le même que celui qui a écrit, non plus que celui qui écrit. Nous écrivons pour nous changer, parce que nous savons que nos pensées sont trop bêtes, trop évidentes, et qu'elles ne nous appartiennent pas vraiment. 

Qu'il y ait une transe, dans l'action d'écrire, est pour moi indiscutable, mais l'important est de savoir tenir cette transe à (bonne) distance. Il ne faut ni la refuser ni se laisser emporter par elle. La transe est très utile pour que notre corps se place dans une position excentrée, hors de son champ d'action ordinaire, si elle nous permet d'endosser momentanément l'habit du Maître, mais elle est dangereuse si elle nous assourdit en parlant trop fort.

La phrase nous attend. C'est nous, qu'elle attend, pas elle : Nous dans elle. 

Les idées et les phrases ont des rapports difficiles et il arrive qu'elles jouent à échanger leurs apparences. Il faut donc être vigilant. Ou malin.

***

Il y a des sujets qui rendent bête, nous le savons tous. (Essayez de parler par exemple de la corrida, et vous verrez la bêtise affluer instantanément de tous les côtés, par vagues.) Ce sont en général les sujets qui permettent à ceux qui s'en emparent de montrer qu'ils sont des gens bien. Les hommes aiment à donner d'eux la meilleure opinion possible. On ne sait pas ce qu'ils pensent d'eux, mais on sait ce qu'ils veulent qu'on pense d'eux, et, le plus souvent, leurs opinions (et leurs goûts) se limitent à ces placards publicitaires sans lesquels ils sont incapables de sortir dans l'arène sociale. Essayez par exemple, toujours au sujet de la corrida, de leur dire que leur opinion ne vous intéresse pas, et vous les verrez se mettre en colère — parce que cette opinion, ils n'ont que ça. Sans elle ils sont nus comme des enfants. La conversation ne les intéresse pas parce qu'ils sont trop peu assurés d'eux-mêmes, et le but de la discussion, pour eux, est surtout d'affermir leur être social durant un bref instant, ou, du moins, d'en éprouver la robustesse. Ils n'en attendent rien d'autre. Abandonner ne serait-ce qu'un peu de l'opinion qu'ils croient leur être propre serait une atteinte intolérable à leur sécurité essentielle, une méchante brèche dans la haie, qu'ils espèrent infranchissable, qui délimite leur périmètre existentiel. 

C'est de là, peut-être, que vient le désamour fondamental pour la littérature, qui ne délivre pas d'opinions, qui sape les croyances et qui complique la relation que nous entretenons avec le monde, incapable qu'elle est de tirer des traits droits et univoques entre les choses et nous, entre nos sensations et nos représentations. La phrase nous attend alors que nos opinions nous précèdent, et c'est bien ce qui est pénible, quand nous avons affaire à ces gens dont les convictions les habillent de pied en cape, les recouvrent, sans qu'aucune partie de leur être ne se présente à nu. 

Les rapports entre les humains pourraient être beaux, si la société ne s'en mêlait pas, mais nous sommes incapables de nous soustraire au regard social qui pèse sur notre nuque dès que nous quittons notre solitude, et c'est lui, la plupart du temps, qui nous dicte ce que nous croyons penser. « Nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire » écrit Pascal.

***

Faire des phrases, c'est seulement lier des mots à des mots en espérant que ces liaisons soient autre chose que des caprices. Sur quoi repose notre certitude que du sens habite la phrase ? (Mais, après tout, le sens est-il indispensable au texte ? S'il est question de littérature, il est permis d'en douter. Dans un texte littéraire, si le sens est bien présent, il passe comme un furet : il n'est pas toujours là où le croit, et sa principale qualité est la mobilité — et la légèreté. (Le caprice n'est pas du tout l'ennemi de la littérature.)) Poser cette question revient à questionner la lecture incluse dans l'écriture. À chaque fois que nous écrivons, nous lisons (nous lisons ce qui s'écrit en nous avant la rencontre avec la phrase écrite — ce qui ne veut pas dire que ce que nous lisons ne soit pas déjà une phrase), et à chaque fois que nous lisons, nous écrivons (car les phrases que nous lisons produisent d'autres phrases). Il y a cette chose, que nous pourrions appeler la lecriture, qui n'est ni la lecture ni l'écriture, mais quelque chose qui se situe entre les deux, et qui est constamment à l'œuvre, dès qu'il est question de texte. Pas de texte sans lecriture. De même, lorsque nous écoutons de la musique, il y a bien production de musique en nous. L'écoute n'est pas morte, elle n'est pas son propre but. Mais, dans le monde des sons, il y a une manière de marquer la différence entre une écoute morte et une écoute vivante. L'écoute qui ne produit rien, ça se dit : ouïr. Et l'écoute qui produit quelque chose, ça se dit : écouter.


vendredi 30 juin 2023

Bribes retrouvées

Elle avait les ongles des pieds jaunes, on aurait dit qu'elle tenait ses cigarettes entre ses orteils.

« Pas de chance, c'est hier que je n'avais pas de culotte. » 

Maintenant elle parle et se branle avec une belle générosité. 

Il faut absolument que je demande à V. de ne plus utiliser l'expression « derrière » à la place de « après ». 

Autant je trouve le mot popotin ridicule, autant j'aime le mot derrière

Le string est finalement un accessoire de femme mariée. 

Cinq milliards d'oiseaux passent au-dessus de nos têtes indifférentes.

« Mes seins sont tout à vous. »

(Café Beaubourg) Il voulait visiblement savoir si Valérie et moi étions ensemble, mais par qui était-il intéressé ? 

Les vrais magnanimes (par générosité) sont rares. La plupart le sont par bêtise, par manque d'imagination, et, finalement, par égoïsme.

Aller dans le sens de ceux qui nous lisent, c'est bien plus dégoûtant que de dire à une femme qu'on veut mettre dans son lit qu'elle est intelligente. On n'a même pas l'excuse du sexe.

Pour apprendre, il faut savoir déjà ; pour lire, il faut savoir lire ; pour vivre, il faut savoir vivre. C'est pour la mort, que ça m'inquiète.

— Pourquoi ça ne finit jamais ?

— Parce qu'il y a rien plutôt que quelque chose.

Autiste autrice, en piste ! Avec tes roues motrices et tes moues d'artiste, viens poser ta matrice de portraitiste réformatrice et cubiste, viens faire la lectrice nudiste jusqu'en nos tristes solstices impressionnistes. Tu seras la soliste sans cuisses de l'injustice hédoniste, je serai ton saxophoniste factice, et nous danserons le twist, prémisse fataliste d'un caprice de syndicaliste au supplice.

– Et là, il a mis ses doigts dans mon sexe, Commissaire !

– N'importe quoi ! J'y ai pas touché son sexe, genre, j'y ai juste palpé le genre ! Pour voir !

J'ai un con sur le bout de la langue (comme d'autres ont un nom). 

Mais ne te plains pas, ne te plains jamais d'avoir du désir, un vrai désir, pour une femme ! Ce n'est pas donné à tout le monde. 

« Tu veux quoi, qu'on baise pour te permettre de finir ton bouquin ? »

Quand je l'ai rejointe, elle était assise sur un banc de la place du Marché Sainte-Catherine et lisait : Maigrir sans régime, ses lunettes de soleil sur le haut de son crâne. 

Sarah, c'est une question : comment faire tenir ensemble un sucre-d'orge et une plante carnivore. 

La vie commence. Je suis sur un chemin de pierres, et j'ai la passion du tact. 

TGV sous la pluie, quatre heures de l'après-midi, lumière de Pâques. Soulevez une pierre, puis deux : l'odeur vient. Comme une poitrine de femme, tiède, qu'on n'a pas vue depuis quelques jours. Conversation silencieuse à l'intérieur. (Mon cheval noir, entre mes cuisses.) Aller très vite sans un mouvement ; les rails d'ébène, poreux, délicats dans leur fermeté de fruits verts. Les bras comme ceux d'un somnambule, rêve d'oiseau. Petite sérénité douçâtre. Lorsque je me relève du lit, les bruits des autres, revenus comme une soif familière. 

(Je me rasseois à côté d'elle, sur le lit. Elle ronfle doucement…)

Cette nuit-là, tu avais monté l'escalier, dans le noir, disant doucement mon prénom, apeurée. Un instant auparavant, un bruit qui n'existe pas m'avait réveillé : terreur du silence, alors. (Le feu de l'oubli est dans son regard retourné.)

Autour des choses, les choses, dans leur ombre. Tu m'appelles doucement, sans ouvrir les yeux, ton index gratte le drap. Ces petits riens, comme des étincelles de granit posées sur le silence… 

Il y a un conflit violent entre la bouche et le con. On ne peut pas en même temps donner la vie et dire la vérité.

Il arrive que les choses arrivent, mais c'est uniquement pour nous prouver que l'inverse ne pouvait pas arriver.



jeudi 15 juin 2023

Dernier mot



« Qu'avons-nous à faire auprès de nous 
de cet ange qui n'a pas su se montrer ? »

Croyant être à la recherche d'un synonyme, nous allons le chercher dans le dictionnaire, revenons avec lui et l'insérons dans la phrase que nous sommes en train d'écrire. Nous nous rendons compte alors que ce n'était pas d'un mot, que nous avions besoin, mais d'une idée. Et, de proche en proche, c'est toute la phrase qui est modifiée, dont les idées ont été perdues ou retrouvées — de vieilles idées échangées contre des neuves, ou de très anciennes qui sont revenues alors qu'on avait cru les oublier. Entre les mots et les idées, un étrange ballet s'installe, qui bientôt nous rend incapables de les distinguer, et de cette confusion chorégraphique naît enfin, parfois, rarement, la phrase espérée. Les synonymes sont des amis fourbes, mais c'est parce qu'ils mentent si bien qu'on en a besoin. 

« Ce qu’on ne peut pas dire, il faut l’écrire » écrit Renaud Camus dans son journal 2023, paraphrasant Wittgenstein en passant par Derrida. Wittgenstein disait : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » et Derrida avait écrit : « Ce qu'on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l'écrire ». Renaud Camus a l'air de contredire Wittgenstein mais comme il vient après Derrida, on peut soutenir qu'il ne fait en réalité que rendre à la phrase de ce dernier un peu de la concision et de l'innocence qui lui manquaient. Peu importe, d'ailleurs, car je ne crois pas que ces trois-là soient en désaccord. Si, comme Wittgenstein l'écrit, « les limites de [notre] langage signifient les limites de [notre] propre monde », il (me) paraît naturel de vouloir aller au-delà de ce dont on peut parler afin d'agrandir les dimensions de notre domaine. Où commence le non-sens, où finit le sens ? Est-ce que le non-sens ne fait pas partie du sens, qu'on le veuille ou non ? Si Wittgenstein veut (faire) taire ce qu'on ne peut pas dire, c'est que cette chose veut parler (à notre place, ou à côté de nous). Le langage mentirait, quand il nous échappe ou nous dépasse ? Je crois le contraire : il y a sans doute plus de vérité dans la langue que dans ce que nous pensons dire personnellement, mais c'est pourtant en parlant à titre personnel que réside la seule chance de rencontrer la langue, cette langue qui sait mieux que nous ce que nous désirons. Je dis “la langue”, mais c'est également son inverse, son double muet et sanguin, dont le sens nous dépasse d'autant plus que nous essayons de le semer

Je n'ai pas dit la vérité. Ce n'est pas faute d'avoir essayé, mais elle résiste, cette salope ! On a l'impression qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour se défiler, et pour nous ridiculiser, juste au moment où l'on pense la tenir enfin et lui faire rendre gorge. Plus je déteste le mensonge plus je mesure la distance qui me sépare de l'exactitude. (Oh, je sais bien qu'exactitude et vérité ne sont pas synonymes, mais à trop écrire ce dernier mot, on se déteste soi-même. C'est toujours quand nous avons un besoin impérieux des synonymes que ceux-là viennent par derrière nous mettre un coup sur la nuque, comme si nous les avions menacés.) Ce n'est pas tant que je le déteste, le mensonge, c'est plutôt que j'en ai peur. Ceux qui ne peuvent pas s'en passer m'effraient. Je leur trouve des airs de brutes épaisses. Plus haut je dis que cherchant un synonyme on revient avec une idée, mais ce n'est pas cela dont il s'agit. Ce n'est pas une idée, avec quoi on s'en revient à la phrase, c'est avec un manque, un manque qu'on choisit d'habiller d'une idée, qu'on déguise d'une idée. Les idées sont des paroles muettes qui reposent sur du vide, ou, si l'on préfère, sur le manque d'être, sur son impossibilité. On cherche des mots qu'on ne trouve pas, on est incapable de faire la phrase dont on rêve, et l'ombre projetée de la pensée vient donner du relief à notre verbe engourdi, un relief auquel on s'accroche avec la satisfaction triste du cocu comme à une vérité de seconde main, une vérité par défaut. C'est faute de mieux, qu'on pense, parce qu'on ne parvient pas à être, à parler sa propre langue, et tout ce que je suis en train d'écrire ici le prouve. Il n'y a pas de dernier mot. Chaque mot tombé est repris par une autre vie, une autre bouche, une autre proposition. La parole parle même quand la parole manque. Se taire est impossible. 

« La vie creuse devant nous le gouffre de toutes les caresses qui ont manqué. » Il m'est arrivé de pleurer devant cette chose, je le confesse. La violence de certaines situations était presque insoutenable. Pourquoi allaient-ils à la télévision pour déclarer leur amour, dans la célèbre émission de Bataille et Fontaine, Y a qu'la vérité qui compte ? Ils espéraient que la télé allait lester leur parole, la sanctifier, lui donner une contre-valeur dont ils savaient qu'elle était dépourvue. Ils voulaient ne pas manquer leur matinée de printemps à eux, bien à eux, pensaient-ils, comme s'ils croyaient que la seule et unique rencontre (avec la vie), l'authentique, était celle-là, celle à laquelle des millions de téléspectateurs donneraient leur imprimatur. L'invitation à entrer dans le monde, à saisir l'occasion à la gorge, à agir enfin, devait semble-t-il passer par le tamis d'un écran. L'occasion, c'est aussi le tout pour le tout, le point de non-retour, la gueule du loup, le brûlage de vaisseaux en direct live. La dernière-chance était leur dernier-mot. Ils jouaient (je parle de ceux qui jouaient sérieusement, bien sûr) à un jeu qui leur permettait d'accéder durant quelques secondes à la parole vraie, certifiée, paroxystique. Ils avaient rendez-vous avec leur destin, par la vertu de la transformation que permet la télévision (que permettait, car je crois que cette fonction magique est aujourd'hui mise à mal par le Numérique), cet instant étant le Commencement de quelque chose qu'ils avaient envie d'appeler la Vraie Vie : entre le temps chronologique et l'éternité, la porte étroite qui s'ouvrait là y conduisait. Ils ne pouvaient plus se taire. La religion cathodique est celle du dernier-mot : à défaut de conserver les cendres de son amour dans l'oreiller sur lequel on pose la tête pour s'endormir, on l'imprime sur la pellicule qui servira de preuve pour les siècles des siècles. 

La paraphrase, en un sens strictement linguistique, est une augmentation : « un énoncé contenant la même information qu'un autre énoncé, tout en étant plus long que lui ». 3 = 3x1 peut être paraphrasé en 3 = 1+1+1, ou même en 3 = 2+2+2-3. Tous les dictionnaires sont donc des machines à paraphrases, puisqu'ils instituent une équivalence entre un mot et une suite de mots. Mais tous les dictionnaires sont aussi des magasins de synonymes, puisqu'ils nous montrent qu'on peut dire la même chose en utilisant des mots différents. Nous connaissons tous ces jeux dans lesquels il faut remplacer un mot par sa-définition-dans-le-dictionnaire. Là aussi il s'agit d'une augmentation. Mais la paraphrase, en un sens moins littéral et plus littéraire, n'est pas forcément une augmentation : elle peut être plus généralement une manière différente de dire la même chose. Bien sûr, on le sait, on ne dit jamais la même chose en disant la même chose d'une manière différente. C'est ce qui rend la paraphrase intéressante. Là non plus, il n'y a pas de dernier-mot. S'il en existait un, il n'y aurait jamais eu de littérature. 

Paraphrase ou glose ? Quand Renaud Camus écrit « Ce qu’on ne peut pas dire, il faut l’écrire », est-ce bien d'une paraphrase qu'il s'agit ? Il n'y a pas augmentation, en tout cas (ni argumentation). Au contraire. (On se rappelle que Camus aime la formule : « Je dirais même moins », qui, elle aussi…) Si le lecteur connaît la phrase de Wittgenstein, celle de Camus peut passer à la fois pour un commentaire ironique, pour une réfutation, et à tout le moins pour une variation. Mais on ne goûte réellement la saveur de cette proposition que si l'on connaît à la fois la phrase de Wittgenstein et celle de Derrida. Il y a les écrivains qui écrivent dans l'absolu (je ne suis pas sûr qu'ils existent réellement, mais admettons) et ceux qui écrivent dans le relatif, c'est-à-dire dans l'épaisseur des textes qui leur sont parvenus. Mais dans cette dernière catégorie, si tant est qu'elle puisse réellement exister, faute d'autre, il y a des écrivains plus ou moins relatifs, c'est-à-dire qui jouent plus ou moins avec les échos des textes premiers qui peuvent s'entendre dans leur propre production. S'il n'y a pas de dernier-mot, il n'y a pas non plus de premier-mot, dans la littérature non plus que dans la vie. Chaque mot a déjà été écrit, prononcé, pensé, chanté et hurlé par un autre que soi, nous ne pouvons que reprendre les mots des autres, quelle que soit notre ferveur ou notre inconscience, et il y a même fort à parier que notre phrase la plus originale, celle dont nous sommes le plus fier, celle dont nous sommes certains de l'avoir conçue de a à z et qu'elle ne doit rien à personne existe déjà quelque part, ailleurs, qu'un autre que nous l'a déjà écrite, même si nous n'en savons rien. Il y a une synonymie plus grande que celle des mots, c'est celle de l'invention humaine. 

Écrire à travers les calques des synonymes, c'est comme traverser sans même y penser les fines cloisons qui existent entre les différentes réalités dans lesquelles nous nous mouvons. Utiliser des synonymes, c'est habiter simultanément plusieurs cellules à l'intérieur d'un même organisme, sans être prisonnier de ces cellules, c'est se mouvoir dans une réalité feuilletée et miroitante. Si à un mot correspondait une chose et une seule, si à une chose correspondait un mot et un seul, nous vivrions dans un monde d'où l'amour, en tout cas, serait absent, et la musique, et l'art, et la conversation, et tant de choses qu'il est même impossible de l'imaginer. 

Pourquoi utilisons-nous des synonymes, la plupart du temps ? Parce que nous ne voulons pas nous répéter, parce que nous désirons étendre le champ lexical dans lequel nous nous mouvons, croyant, à tort ou à raison, qu'un clavier plus large permet une expression plus profonde, plus riche, mieux à même d'embrasser la diversité du réel. Le problème de la répétition est très intéressant. Comme en musique, un texte sans aucune répétition est utopique, mais trop de répétition appauvrit le discours. Il n'existe pas de partition idéale, pas d'algorithme qui permettrait de doser idéalement le rapport entre un niveau nul et un niveau maximal de répétitions. Mais les synonymes ne servent pas seulement à cela. L'utilisation d'un dictionnaire de synonymes c'est d'abord et avant tout une nourriture et un adjuvant, pour celui qui écrit. Les mots nous retiennent dans l'orbite de la ou des significations qu'ils portent en eux ; ils agissent comme des planètes qui attirent vers leur noyau les constellations de sens qui gravitent autour d'eux, comme les tonalités attirent les notes autour d'un pôle fixe, d'une origine (la tonique). Les synonymes permettent d'échapper à cette force centripète, en disséminant les attracteurs, en déplaçant le centre sémantique d'une énonciation : ce sont des intersections qui ouvrent sur d'autres voies. C'est la raison pour laquelle nous avons besoin des synonymes pour trouver un nouveau souffle, lorsque certains mots nous ont piégés. Le passage d'un mot à l'autre (la substitution, le glissement) ne répond donc pas seulement à une nécessité sémantique et/ou formelle, il opère en nous un travail qui rend incertain le contour des idées, il instaure un jeu et des approximations qui apporte au discours des couleurs qui sortent de notre catalogue. L'idée est toujours d'aller au-delà des limites que notre lexique mental nous impose, et d'ajouter aux traits d'autres traits qui les précisent et les amplifient . « Les paroles estant les images des pensées, il faut que pour bien représenter ces pensées là on se gouverne comme les peintres, qui ne se contentent pas souvent d'un coup de pinceau pour faire la ressemblance d'un trait de visage, mais en donnent encore un second qui fortifie le premier, et rend la ressemblance parfaite. » (Vaugelas) On le voit, le synonyme permet également de procéder par touches ajoutées, d'aborder une qualité ou un état, pas à pas, sans prétendre aller directement au but mais plutôt en l'approchant par cercles concentriques, par une suite d'esquisses. 

J'écoute les pièces lyriques de Grieg, et en particulier la cinquième de l'opus 47, intitulée Mélancolie, interprétée par Michelangeli. Écrire et écran commencent par les mêmes trois premières lettres. Écran est l'anagramme de crâne (et de nacre et de carne). Je pourrais expliquer ce que je lis et entends dans ces rapprochements. Je ne le ferai pas. Je préfère regarder le visage de cette malheureuse jeune femme qui vient se fracasser contre l'écran qu'un petit coq imbécile lui oppose. Je vois son cœur exploser en direct quand elle entend le « non » de son prince charmant ricanant. Il se trouve très malin, très beau, très fort, très intelligent, le footballeur. Il n'y a aucun synonyme, pour le « non » qu'il lui jette à travers l'écran. C'est un dernier-mot, mais on sent bien que c'est aussi un premier-mot. De ce seul mot tout rond il se fait un rempart et un masque de toute-puissance. Il est en haut, elle est en bas. Elle a joué, elle a perdu. Il l'a laissée parler, s'entortiller bien avant dans son espoir et sa naïveté, se découvrir, se livrer, puis il a choisi méticuleusement son regard le plus noir pour l'abattre d'un seul mot. Y a qu'la vérité qui compte : la télé n'a rien arrangé, rien adouci, au contraire — elle a gravé la scène dans l'os, elle a mis du plomb fondu dans les mots. Et tant pis pour les naïfs… Se taire est impossible !

mercredi 10 mai 2023

Le Printemps


Le printemps de la voix

Le phrasé, le geste, la tenue, le souffle, la grâce, la douceur, les mains… du pays qui nous ressemble. La Voix qu'on a dans l'oreille, jusqu'à la fin… Elle est là, sur le pupitre. Il suffit de lire, et de relire.


Le printemps des définitions

« Une bonne musique c’est avant tout une belle mélodie, bien produite, la rengaine efficace qui va accrocher l’oreille. Puis la beauté de la voix et enfin le texte, sa musicalité et son efficacité à faire ressortir des émotions. »


Le printemps des définitions

« D'ailleurs, je n'ai toujours pas compris le but d'un poème : doit-il avoir un sens, transmettre un message,comme l'Albatros de Baudelaire ? Où s'agit-il simplement d'assembler des mots qui mis ensemble forment des vers agréables à l'oreille ? »


Le printemps des phrases

« Assez vite, la conversation a porté sur Rose dont Max, béant, a alors appris que c'était de lui-même, Max, qu'elle parlait perpétuellement au barbu (…) »


Le printemps des mots

« J'ai vu naître un mot ; c'est voir naître une fleur. Ce mot ne sortira peut-être jamais d'un cercle étroit, mais il existe ; c'est lirlie. Comme il n'a jamais été écrit, je suppose sa forme : “lir” ou "lire", la première syllabe ne peut être différente ; la seconde, phonétiquement “li”, est sans doute, par analogie, “lie”, le mot étant conçu au féminin. »


Le printemps des mots

« Il ne faudrait pas sourire si l'on prédisait que le mot pied, quelque jour, signifiera tête. Cela est déjà arrivé. »


Le printemps des phrases

« Dans la cuisine, Max recherchait maintenant des solutions dans le réfrigérateur mais, Alice n'ayant pas fait de courses, il n'y avait rien qui se proposât de façon convaincante d'assouvir solitairement cette faim. »


Le printemps de la langue 

« Celui qui dit : des estampes et des estatues parle-t-il plus mal, en théorie, que celui qui dirait : des stampes et des statues ? »


Le printemps de l'alternative

« Mais s'il y a un film, pourquoi on lit le livre ? »


Le printemps des phrases

« À quoi vous oblige-t-elle [la mort] ? »


Le printemps des mots

« La liberté, l'amour, la poésie… »


Le printemps de l'outing

Je préfère un milliard de fois Terry Riley à Phil Glass.


Le printemps de la musique

[Les trios avec piano de Haydn par le Beaux Arts Trio]


Le printemps des révélations

La mort de Philippe Sollers est l'occasion d'un déferlement (très prévisible) de bêtise. Il est mort le même jour que Grace Bumbry (nous écoutions beaucoup, à la maison, ce disque de l'Amour sorcier, de Falla, sous la direction de Lorin Maazel).


Le printemps de l'outing

J'aime la musique de Francisco Tárrega.


Le printemps des grandes questions

Qu'est-ce qui nous empêche d'être heureux ? — La conscience de la vraie joie.


Le printemps des disparitions

L'avécé a fait disparaître la main gauche de Keith Jarrett. François est en train de faire disparaître le catholicisme. Les Français sont en train de faire disparaître les Français. Le "respect" a fait disparaître l'urbanité et la civilité. Le "narratif" (adjectif) a fait disparaître le récit et la narration. Le "réel" (cher à Lacan) a fait disparaître la réalité. Le "mental" a fait disparaître l'esprit. La "diète" est en train de faire disparaître le régime alimentaire. Le "coach" a fait disparaître l'entraineur. La vaccination (forcée) a fait disparaître l'immunité. Le "sport" a fait disparaître l'exercice. La "météo" a fait disparaître le temps (qu'il fait). La musique a fait disparaître la musique. Le médical a fait disparaître la médecine. L'Égalité a fait disparaître le pays. Le bac a fait disparaître l'École. Le genre a fait disparaître le sexe. L'ouanion a fait disparaître l'o[i]gnon. Le "challenge" a fait disparaître le défi. Piazzolla a fait disparaître le tango. La "problématique" a fait disparaître les problèmes. Emmanuel Macron a fait disparaître les Français. 


Le printemps des littératures

« Il y a dans les traditions littéraires un double fleuve. Le premier coule à découvert ; le second, occulte, fut jusqu'en ces dernières années insoupçonné. Les deux littératures roulent sur le même fond de sable : l'homme et ses vieux malheurs ; très souvent, ils s'en vont, parallèles, l'un à fleur de terre, l'autre dedans — portant au même but, le définitif oubli, d'identiques barques. »


Le printemps du supplice

Quiconque nous dit que nous écrivons bien devrait être torturé avec science.


Le printemps du vers

« Vers le IXe siècle, en même temps que le vers latin, de mélodique, se faisait syllabique, la prose oratoire subissait la même transformation, les syllabes aiguës étaient devenues les syllabes fortes. »


Le printemps de Faconde

Faconde Norwest est une femme gaie. Elle est gaie des graisses. Elle est gaie de la croupe.


Le printemps de l'économie

« Avec deux signes (un peu retors il est vrai), avec, par exemple, le mot chum (cloche) et un déterminatif, les Chinois disent : "Son que produit une cloche dans le temps de la gelée blanche" ; avec trois signes, ils disent : "Son d'une cloche qui se fait entendre à travers une forêt de bambous". »


Le printemps du glissement

« Paradisus – Parvis – Paradis ; Hospitale – Hôtel – Hôpital ; Augurium – Heur – Augure ; Unionem – Oignon – Union ; Crypta – Grotte – Crypte ; Articulum – Orteil – Article ; Auricula – Oreille – Auriculaire ; Pneuma – Neume – Pneumatique »


Le printemps du départ

Polésie, Polésie, Où es-tu partie ? Et moi qui reste Dans tes draps sales !


Le printemps du bon conseil

Petit, ne refuse jamais Les avances d'une hystérique. Elle se vengera, tôt ou tard.


Le printemps de Marinette

Marinette conduisait toujours pieds nus. Le bras droit levé, passant les vitesses De son ID 19, les cheveux au vent.


Le printemps des douze

Norbert Castang, Ari Vogalen, Aristide Désert, Timoléon Andair, Blaise Cantot, Sadi Jurmentel, Léandre Barnin, Olier du Garre, Ménandre Pastrel, Pamphile Dastour, Titien Marjac, Solon Halendert.


Le printemps des phrases

« Tout commence par une interruption. »


Le printemps du goût

L'ennuyeux, dans le goût, c'est que nous sommes souvent obligés de le partager avec ceux qui n'en ont aucun. L'exception trouve toujours son contre-point mort.


Le printemps de l'agacement

« Y a-t-il rien d’agaçant comme les personnes qui vous disent, chaque fois qu’on les rencontre, qu’elles ont la ferme intention de vous recevoir à dîner (et puis rien) ? » (Renaud Camus, Journal)

Y a-t-il rien d'agaçant comme les personnes qui vous disent, chaque fois qu'on les croise sur un réseau social, qu'elles ont la ferme intention d'acheter votre livre, de le lire, et d'(e vous) en parler (et puis rien) ? 

Y a-t-il rien d'agaçant comme les personnes qui vous disent, chaque fois qu'on les a au téléphone, qu'elles ont la ferme intention de venir vous voir (et puis rien) ?

Y a-t-il rien d'agaçant comme les personnes qui vous disent, chaque fois qu'on leur parle, qu'elles vont faire ceci ou cela (et puis rien) ?

Y a-t-il rien d'agaçant comme les personnes qui vous disent, chaque fois qu'on s'agace en leur présence, qu'il n'y a rien d'agaçant comme ceux qui s'agacent du manque de parole des autres ?


Le printemps des phrases

Je n'écris pas, j'entends. J'entends qu'elle n'entend pas. C'est ça que j'écris. 


Le printemps des parenthèses

Ent(re parenth)èses, les m(ots se)mbl(e)nt m(ieux) armé(s pou)r a(ff)ronte(r le(s i(dée)s, car (les idées) sont (un acid)e pour (les mot)s. 


Le printemps de l'évitement

Nous croisons beaucoup de gens, sur les réseaux sociaux, à qui il faudrait absolument éviter de répondre car il est très rapidement évident qu'il sera impossible d'avoir le moindre dialogue avec eux ; si nous nous avisons pourtant de répondre à leurs questions ou remarques ou commentaires, nous sommes irrémédiablement entraînés dans une dérive navrante et dépourvue du moindre esprit.

La conversation est toujours exceptionnelle, il faut l'admettre.


Le printemps de la longue phrase

Il suffisait de refermer la porte pour que tout redevienne calme. Au loin s'agitent des fantômes. Je les regarde par la fenêtre. Ils discutent fébrilement, peut-être, ils s'affrontent, sans doute, ils se menacent, se congratulent, s'embrassent, se déchirent, se reconnaissent et donc s'excommunient. Des pans de murs entiers sont recouverts de leurs vociférations électroniques. Mais déjà s'éloigne la morale. Le bruit de leurs disputes n'arrive plus jusqu'à moi. La longue phrase de violon s'étire dans le soir qui vient. Par-delà la grande arche, et plus haut, on aperçoit la paix immuable et légère, dans son éternelle lumière. Un accord, qui semble infini, me prend et me porte : mes pensées se sont tues. J'observe sans y croire ce corps qui était le mien. Si je le reconnais, je n'en comprends déjà plus le fonctionnement. Les couleurs me parlent directement, je comprends qu'il ne s'agissait que d'une histoire racontée, une histoire parmi d'autres. Une histoire racontée dans une langue qui n'était pas la mienne


Le printemps de la paresse

Les textes qui ne sont pas complètement aboutis, dont la beauté, pour réelle qu'elle est, n'est pas véritable, sont des œuvres dont les phrases sont arrêtées avant terme, avant qu'elles ne soient reprises par une signification, une autre phrase, un contexte, un intertexte, une action, une psychologie ou au moins une direction. Quitte, ensuite, à ce que ces reprises soient effacées, détruites, oubliées, ou déplacées.


Le printemps des faits divers réconfortants

« États-unis : elle écrit un livre sur le deuil après le décès de son mari... avant d'être inculpée pour son meurtre. »


Le printemps du grand écart

En France et plus généralement en Occident, l'individu fait le grand écart entre lui-même et la Planète, entre le trop particulier et le trop général. Le sentiment d'appartenance et de solidarité à et envers des groupes moyens (commune, département, région, nation) a presque entièrement disparu – ne l'intéressent que le minuscule et l'immense, le quantique et le cosmique.


Le printemps des questions importantes

1. Peut-on à la fois étudier Napoléon (sérieusement, en tant qu'historien) et écouter Indochine ?

2. Comment réagissez-vous, lors de ce qu'il est convenu d'appeler "un chagrin d'amour" ? a) Vous faites tout pour vous en distraire, et pour le plus rapidement possible passer à autre chose. b) Vous ne voulez surtout pas que ce chagrin disparaisse.

3. Quel est l'art qui vous semble le plus haut, le plus profond, le plus essentiel ?


Le printemps de l'autoportrait

Je suis catho, vegan, asexuel, musulman, blanc, métis, vieux, lourdingue, jeune, facho, bouddhiste, gauchiste, social démocrate, bourgeois, prolétaire, aristo, artiste, retraité, handicapé, autiste, malvoyant, misogyne, féministe, paranoïaque, réactionnaire, progressiste, marxiste, mal-embouché, sympa, paresseux, obsédé, névrosé, bi-polaire, ataraxique contrarié, gender fluid, immature, jaloux, rhumatisant, esthète, gourmand, juif, ascètique, panier-percé, rancunier, athée, immoral, lunatique, tradi, pervers, sous-doué, raide, méprisant, cœur d'artichaut, élitiste, caduque, vaniteux, pleutre, morne, carnivore, boulimique, indécis, inconscient, obtus, désinvolte, sourd, maladroit, fragile, goujat, oublieux, bordélique, maniaque, sentimental, indifférent, passéiste, gentil, incohérent, sensible, autoritaire, capricieux, aigri, aimable, attentionné, brutal, consciencieux, caustique, myope, délicat, courtois, cruel, introverti, intègre, égoïste, excessif, modeste, grossier, pessimiste, prudent, sincère, impulsif, tendre, timide, étourdi, influençable, sournois, original, amoureux, neutre.

Ch. alter ego, et moins si affinités.


Le printemps de la fierté

Fierté : en ces années-là, les parents ne se déclaraient pas ridiculement "fiers de leurs enfants" comme aujourd'hui.


Le printemps du quatrième doigt

  On ne s'en sert guère. Non seulement, l'annulaire n'a pas de force, mais en plus il répugne à travailler seul. Blanche Gardin en parle très bien : à part l'alliance qu'il porte traditionnellement, on ne lui voit guère d'utilité, à ce pauvre quatrième. Ce n'est pas avec lui qu'on branle une femme, ce n'est pas avec lui qu'on se gratte l'oreille, ce n'est pas lui qui désigne un coupable, ce n'est pas grâce à lui qu'on fait le signe de la victoire, c'est une sorte d'index au rabais, sans consistance ni indépendance : à eux deux, ils entourent le médius, autrement remarquable, puisqu'il est le centre de la main, et le doigt le plus long. Le médius donne à la main une colonne vertébrale, une nervure, une perspective… Il justifie l'impair. L'annulaire, en général, ne sert qu'en couple avec le médius, qu'il renforce, qu'il double, qu'il seconde. Ou alors, pour savoir qu'on a un quatrième doigt, et même deux, il faut être pianiste. Et là, c'est douloureusement, qu'on le sait, car il n'a ni la force des trois premiers doigts, ni l'agilité des index et médius, ni l'utilité du cinquième doigt, en ce qui concerne les extensions.


Le printemps des questions

Quel serait l'équivalent d'un arpège, dans un texte ?


Le printemps des techniques

Silence.

Pigments, huile, colle, figures, mine de plomb, formes, visages, personnages, sentiments, rôles, humeurs, gestes, rimes, phrases, intensités, rythme, architecture, mélange, contrepoint, métaphore, transparence, harmonie, perspective, fiction, confrontation, illusion, gamme, accumulation, couleurs, lignes, jeu, liquidation, accords, dispersion, porosité, trope, arborescence, parallélisme, citation, mouvement, transport, image, désordre, concentration, monayage, induction, développement, croisement, coupe, superposition, soustraction, connotation, miroir.

Blanc.


Le printemps du bonheur

Il n'y a que le soir, quand je ferme les volets et que je sais que nul ne cherchera plus à me joindre, quand la nuit descend sur la maison, l'enveloppe, en recouvre d'oubli les murs et l'isole du reste du monde pour quelques trop courtes heures, que je suis vraiment heureux. Alors je me retrouve parmi les miens, et même s'il arrive que les moments qui viennent soient cauchemardesques, je les chéris entre tous.


Le printemps du côté

C'est en écoutant un philosophe parler de la mort que j'ai compris que ce rendez-vous là serait toujours manqué. « Quand elle est là, je ne suis plus là. Tant que je suis là, elle n'est pas là. » On dit très souvent que les femmes sont en retard aux rendez-vous qu'on leur fixe. C'est vrai. Mais elles sont tout autant en avance, aux rendez-vous qu'elles nous fixent. Le fait est que nous ne sommes jamais tous les deux au même endroit au même moment. Il s'agit d'un rendez-vous manqué par principe. Et si la raison en était que les femmes et nous ne sommes pas du même côté de la mort ? 


Le printemps du filet d'air

Au commencement aussi n'était que ce mince filet d'air qui, repris, augmenté, démultiplié, renié parfois, le plus souvent insu, avait porté notre corps à travers le temps, et l'avait jeté dans l'histoire du monde. L'enthousiasme était devenu lourd à soulever, avec l'âge, et les forces déclinaient. Même la solitude ne parvenait plus à masquer le bruit des pages tournées et froissées, déchirées, qui nous obstruaient la trachée. Bientôt on renoncerait tout à fait à raconter – pour sombrer dans le bonheur ? Le vent et le soleil passent d'un même geste – précis et attentif – sur l'herbe haute du jardin. Ce sont mille pages qui se tournent en permanence dans un geste simple et musical. 


Le printemps des cabinets

Dieu voulait entrer dans les

Toilettes pendant que j'y étais.

Je lui ai fait comprendre que c'était occupé

Mais il n'a pas tenu compte

De mon avertissement.


Il m'a dit : « Je suis partout chez moi »

Peut-être, que je lui réponds, mais

Faut pas te plaindre, après.

Alors, pour me faire pardonner,

J'ai mis le quintette de Brahms.


On s'est séparés bons amis.


Le printemps des odeurs

Et j'ai bien aimé ce mot : « Odeur », qui commence comme une ode, et qui finit dans les heures, qui s'ouvre, rond comme une bouche ou un trou du cul, et se continue dans le bonheur qui roule jusqu'à l'horreur des pleurs – ou des fleurs mortes.


Le printemps du scrabble

Nous étions à quelques jours de Noël et j'étais de retour de la clinique, où je venais de subir une coloscopie. La femme, au volant de l'ambulance (ou du taxi, je ne me souviens plus), me demanda si j'étais libre pour le réveillon.

« Libre pour quoi faire ? »

À sa réponse, je compris que j'étais encore un peu dans le cirage…

Tout de même ! Me proposer ça au sortir d'une coloscopie… Certains sont vraiment prêts à tout pour jouer au Scrabble !


Le printemps des jours

Lundi sans viande, mardi sans fautes d'orthographe, mercredi sans bruit, jeudi sans emmerdeuses, vendredi sans bêtise, samedi sans grossièretés, dimanche sans faute. Lundi sans douleurs, mardi sans Phil Glass, mercredi sans cinéma, jeudi sans BHL, vendredi sans Juppé, samedi sans homard, dimanche sans pyjama. Lundi sans oubli, mardi sans chagrin, mercredi sans crise, jeudi sans gratin, vendredi sans bain, samedi sans Finkielkraut, dimanche sans Tribune. Lundi sans idiote, mardi sans soleil, mercredi sans citron, jeudi sans espoir, vendredi sans chansons, samedi sans façons, dimanche sans John Adams. Lundi sans écran, mardi sans papier, mercredi sans chauffage, jeudi sans passion, vendredi sans inspiration, samedi sans désir, dimanche sans café. Lundi sans cahier, mardi sans slip, mercredi sans bonnet, jeudi sans lunettes, vendredi sans érection, samedi sans encre, dimanche sans pain. Lundi sans reine, mardi sans obsessions, mercredi sans chaleur, jeudi sans intelligence, vendredi sans couleurs, samedi sans tonalité, dimanche sans crainte. Lundi sans analgésiques, mardi sans reste, mercredi sans esprit, jeudi sans Lucie, vendredi sans lire, samedi sans écrire, dimanche sans mémoire. Lundi sans un mot, mardi sans une phrase, mercredi sans une idée, jeudi sans personne, vendredi sans elle, samedi sans eux, dimanche sans rien. Lundi sans dormir, mardi sans bouger, mercredi sans nouvelles, jeudi sans Mozart, vendredi sans piano, samedi sans vin, dimanche sans vie. Lundi sans Facebook, mardi sans clin d'œil, mercredi sans barbe, jeudi sans journal, vendredi sans répétitions, samedi sans colère, dimanche sans famille. Lundi sans gammes, mardi sans radio, mercredi sans Lieder, jeudi sans patience, vendredi sans peur, samedi sans commentaires, dimanche sans rêves. Lundi sans politique, mardi sans histoires, mercredi sans fleuves, jeudi sans horizon, vendredi sans frontières, samedi sans voisins, dimanche sans moi. 



[Remy de Gourmont, André Breton, Philippe Sollers, Anonymes sur Internet, Jean Échenoz, Georges de La Fuly, Kagi, Valéry, Renaud Camus]

samedi 20 février 2021

Revue d'idées

(Il n'y a pas assez d'[idées] dans mes phrases. Il faut que je mette des [idées] dans mes paragraphes.) 

Je pourrais commencer par l'[idée]1, et poursuivre avec l'[idée]2. Mais que placer entre l'[idée]1 et l'[idée]2 ? Des adjectifs, des verbes, des compléments d'objets, des propositions plates, sans idées, des incises ? Comment faire, surtout, pour que l'[idée]1 et l'[idée]2 aient l'air de coexister pacifiquement, de ne pas se bouffer le nez, de ne pas empiéter l'une sur l'autre, et pourtant de bien se différencier, de rester tout de même des [idées] singulières, indépendantes ? C'est bien gentils, les [idées], mais elles ne doivent pas empêcher de faire des phrases ! Cependant, il ne faut pas non plus que les phrases diluent les [idées] dans leur mouvement naturel de phrases. 

Admettons que je réussisse à faire une ou deux phrases dans lesquelles je place deux [idées] à des endroits stratégiques et idoines, que ces [idées] soient à la fois reconnaissables dans leur essence d'[idées] et suffisamment plastiques pour ne pas contrarier le mouvement naturel des phrases. Comment passer ensuite à l'[idée]3 ? Avec le même procédé ? Il ne faut pas lasser le lecteur. Mais il faut aussi lui donner une nourriture suffisamment riche pour qu'il ait la sensation de ne pas perdre son temps. Le lecteur est un con mais il ne veut pas se faire avoir. 

Avez-vous connu les baraques à strip-tease à Pigalle, à Noël ? Je fus dans les hommes qui se pressaient là, les pieds dans la boue, les doigts gelés, à la nuit tombée. Il fallait sortir de chez soi, aller dans le froid et la honte, avec les autres hommes, il fallait se tenir là, minable parmi les minables, mains dans les poches. Le cœur absent.

L'idée était de voir une femme nue, de voir ses seins, de voir sa chatte, et ses fesses. L'idée nous faisait sortir de chez nous et nous traînait là, pitoyables, dans le bruit et le froid, dans la laideur, surtout. 

Ces femmes n'étaient pas très jolies, elles étaient parfois laides, elles étaient mal fardées, toujours affublées d'habits de très mauvais goût, et leurs paroles n'étaient guère engageantes, non plus que leur voix. La sueur se voyait sur leur mauvaise peau, même quand elles étaient en petite tenue sur une estrade en plein air, mal réchauffées par un poêle à gaz miteux qui rougeoyait près de leurs jambes métaphysiques.

J'ai aimé ça. J'étais une idée parmi d'autres idées, une idée sans phrases. Hors de l'humanité, pour ainsi dire. Les idées sont toujours à l'extérieur. Les idées sont des putes qui tremblent de froid. Elles ont des pieds fatigués. Ce n'était même pas du chagrin, qui se voyait là, c'était seulement les hommes et les idées qu'ils avaient trainées là dans la nuit d'hiver. On ne se lamentait pas du tout, non, personne ne se plaignait, on était bien content d'être là, les pieds dans la boue, avec les autres. 

mardi 16 février 2021

Aucun rapport



Il pourrait dire ceci.

En écoutant les descriptions des astrophysiciens parlant de la formation de l'univers, on comprend que ce qu'ils énoncent est avant tout du discours, des phrases. « Les forces énormes qu'ils [les trous noirs] déploient donnent leurs physionomies aux galaxies et créent les conditions de l'émergence de la vie. » Ces phrases sont impossibles à entendre hors de leur milieu d'origine. On sent immédiatement qu'elles ne sont que des représentations de la réalité, des équivalences, mais qu'elles n'en parlent pas directement, car la réalité dont elles font mention n'est pas une réalité directement accessible. En énonçant ces phrases, ceux qui les emploient créent pour nous à la fois le monde dont nous sommes censés être le produit et le monde dont nous pensons être les observateurs. Il est évident que ce monde est une fiction, une fiction comme aime à en produire la science, qu'elle soit dure ou molle. Les concepts de la psychanalyse, par exemple, sont du même ordre. Ils participent d'une réalité efficiente qui nous accompagne et nous tient dans sa main, en même temps qu'ils sont créés de toute pièce par la psychanalyse. L'inconscient et les trous noirs sont des objets dont une certaine description de la réalité a besoin à un moment donné pour parvenir à un récit qui peut donner lieu à des développements (développements en aval mais également en amont, car le monde réel (ce que nous appelons tel) se développe dans les deux directions à la fois). À certains points de son histoire, l'humanité tombe d'accord sur quelques énoncés dont elle fait spontanément une vérité scientifique, et tout son effort d'humanité consiste à essayer de faire que ces vérités ne semblent pas contredire trop directement les anciennes vérités. Les adaptations des vérités entre elles ressortissent du génie humain. C'est l'art de la transition insensible qui donne à la fiction humaine cette apparence de réalité. Les astrophysiciens confectionnent une pâte de discours (bardée de chiffres et d'images) fait de phrases qui maintiennent tant bien que mal la réalité en place. Leurs phrases sont des bornes, des couloirs et des forces qui induisent un cheminement logique (et la logique consiste ici à faire que l'homme se sente pris dans un récit commun, un récit qui a un sens). L'explication par le trou noir est un exemple merveilleux de "réalité scientifique" qui s'appuie de manière très visible sur le langage dans ce qu'il a de plus imagé, et de plus fécond — et de plus performatif. On dit « trou noir », et immédiatement on perçoit sa formidable puissance d'attraction. On dit « inconscient » et immédiatement on comprend ce qu'est la conscience qui nous pousse dans le monde qu'on dit réel. 

Il faudrait être capable de dire quelque chose qui ne serait pas seulement l'inverse de ce qu'on affirme ici, mais qui n'aurait rigoureusement aucun rapport avec les assertions précédentes. Ce serait sans doute l'unique manière qu'on aurait d'être libre, et donc vrai. 

Il pourrait dire cela (ce qui précède, ce qui a été énoncé), mais serait-il capable de dire ceci (ce qui n'a pas été dit, ni par lui ni par personne), qui se tient en aval du discours, qu'on matérialisera par… ? Serait-ce qu'il reste à inventer une Grande Science, alors que nous nous contentons d'une Petite Science ? La petite science consiste à expliquer (qu'on voit ce qu'on voit), quand la grande consiste à voir (dans toutes les directions). La seule intuition qu'on ait eu jusqu'à présent de la Grande Science serait la poésie, la poésie qui s'est dégradée en littérature, puis en théorie(s).

« Et je voyais au loin sur ma tête un point noir. 
Comme on voit une mouche au plafond se mouvoir, 
Ce point allait, venait ; et l’ombre était sublime. »

***

« Les trous noirs sont les phénomènes les plus puissants du cosmos. Ils sont à l'origine de l'histoire de la vie. » Ces deux phrases ont toutes les apparences du sens et de la logique. Pourtant elles n'ont rigoureusement aucun sens, si on les entend depuis une place décentrée, une place qui n'est pas située dans notre système de croyances. Elles n'ont en tout cas pas plus de sens que les trois vers de Victor Hugo cités au-dessus. « Histoire de la vie » ? Quelle histoire, sinon celle que nous racontons à qui veut bien nous entendre ? 

« Je vis près d’eux, veilleur intime ; je combine 
Le vieux houblon de Flandre et la vigne sabine, 
La franche joie attique et le rire gaulois »


dimanche 11 octobre 2020

Le vrai sujet, c'est moi



O. Ce n'est pas parce qu'on a un clavier d'ordinateur sous la main qu'on est obligé d'appuyer sur toutes les touches. (Poursuis la “purge” de mon “bureau” virtuel extraordinairement encombré, d’où les ennuis informatiques quotidiens. Ent(re parenth)èses, les m(ots se)mbl(e)nt m(ieux) armé(s pou)r a(ff)ronte(r le(s i(dée)s, car (les idées) sont (un acid)e pour (les mot)s. N’oubliez pas que je suis en très bons termes avec le procureur de la République de Bordeaux. P. Ma haine n'est jamais au niveau de mon dégoût. C'est ce qui me rend si triste. On est révolté par la bêtise qui se dresse sur ses pattes de derrière et vient renifler les quelques denrées qu'on avait préparées pour ne pas mourir de faim ou de désespoir. Ne pas se reconnaître, mais que les autres nous reconnaissent. H. Quelle malédiction de ne pas savoir parler fort ! La majorité des phrases qu'on écrit, on peut les effacer sans dommage, et même on le doit. Comme on se sent faible et en danger, face à la laideur qui ne prend même pas la peine de se déguiser. Quentin passant son “examen de conduite” auprès de Pierre, pour savoir s’il peut utiliser les voitures (il a son permis depuis un mois). Un Beethoven qui aurait su qu'il composait de la musique classique aurait écrit beaucoup moins de bêtises ! Il écrit de très longues dédicaces sur les pages de garde des livres qu'il n'écrit pas. Ces dédicaces sont si longues qu'elles tiennent lieu de texte pour les livres qui n'en ont pas. Nous avons tous un diable, dans notre vie, un démon particulier qui s'est attaché à nous. É. (Le carnet de Georges Dumézil tombe de sa poche, sur la plateforme de l'omnibus à cheval Panthéon-Courcelles. Dans ce carnet, il avait rédigé des notices sur les Incas célèbres en "latin de Tacite".) Je ne sais s'il est possible de s'en débarrasser. De Retour dans la neige, de Robert Walser, je ne me rappelle rien, sauf la chambre (rose) dans laquelle j'ai lu ce livre. Il a planté ses crocs si profondément dans notre esprit qu'à certains moments il semble faire partie de nous. L. En général, il survient dans une vie en son milieu ; il a pris son temps pour nous étudier. Il ne faut pas le décrire, car il lit par-dessus notre épaule. Dormi énormément et plutôt bien, malgré la prostate, de onze heures du soir à sept heures vingt. I. Quand je suis pris d’une crise de mégalomanie, j’ai besoin de la laisser s’épanouir. Les religions s’installent et travaillent sans effort dans le 8eme, avec une éducation meurtrière et d'évitement en conscience payante ?, une sorte de flambeau d’immunité de loge Se relire sans éjaculer, c'est difficile, mais avec beaucoup d'entraînement… Même dans mes rêves, je cherche mes mots. Plusieurs conversations téléphoniques avec Crédipar (Peugeot) et M. Guizelin de Skoda, à Agen, à propos du prélèvement Peugeot simultané au chèque Skoda, ce qui est contraire aux engagements guizeliniens (pas de chevauchement des prélèvements — je n’ai guère les moyens de payer les deux voitures à la fois… ). Pourquoi ne trouve-t-on pas l'histoire des Girondins en Pléiade ? J'espère qu'elle a formé de bons ingénieurs au Mali avant sa captivité. Mais il faut d'abord les écrire pour savoir qu'elles sont effaçables. E. Ce n'est qu'une fois écrites que leur inutilité nous apparaît.) C'est dans l'agenda de Renaud Camus que j'apprends la séparation de Quentin et de Camille. 

Il faudrait réduire ça à deux phrases.


jeudi 19 mars 2020

Dire, simplement dire (1)


Les jours se croisent en tout sens, superposant leurs hiérarchies contradictoires, leur apparent désordre n'épargnant que la déception et la pitié confuse que la femme lui inspire. Un ordre supérieur lui révélerait peut-être que sa médiocrité touche au génie, viendrait teinter son frelat indigent d'un soupçon de nécessité, mais il n'a pas accès à ce savoir là, lui qui tient banalement la loyauté en grande estime. L'aventure humaine ? Elle la garde chiffonnée au fond de sa matrice, pliée de rire ou crevée de sanglots, comme un mouchoir morveux oublié là.

— Mais pourquoi ne dis-tu pas plus simplement que tu en as marre de cette pauvre fille ?

— Si parler de pauvre fille dit autant, ou plus justement, alors je pourrais me laisser tenter — mais je n'en suis pas certain. En revanche, que j'en aie marre, de ça je suis sûr.

— Mais tu as besoin de faire des phrases ?

— Oui, j'ai besoin de "faire des phrases", pour savoir ce que je pense. Ça t'étonne ?

— Oui, ça m'étonne. Tu es souvent lapidaire et péremptoire, et tu as l'air de savoir ce que tu penses…

— C'est vrai. Je suis souvent péremptoire et tranché dans mes jugements. La mollesse dans le jugement m'exaspère. J'ai toujours l'impression que les gens ont peur de penser ce qu'ils pensent, et de voir ce qu'ils voient, et cette peur même me semble méprisable.

— Alors n'aie pas peur de penser ce que tu penses : pauvre fille !

— Je crois vraiment n'avoir pas peur de penser ce que je pense. Mais je veux penser tout ce que je pense, et ne pas être contraint par la simplification. Et ça, ça nécessite des phrases et encore des phrases. Nous sommes toujours tentés par la simplification, moi le premier, mais il n'y a qu'en faisant des phrases qu'on parvient, un peu, à penser — fût-ce en se contredisant. Il y a longtemps que j'ai commencé, tu me l'accorderas, et je vais continuer. L'énigme de l'amour vaut bien ce détour.

— Les "hiérarchies contradictoires" provoquent-elles les détours dont tu parles ?

— Exactement. On ne peut pas ne pas se contredire lorsqu'on parle d'amour avec sincérité, car il est suspendu à des désirs qui se croisent sans se reconnaître. Méfions-nous des discours trop cohérents, et qui restent d'un seul côté de la vérité. Il faut avoir emprunté les deux axes, parfois perpendiculaires, de celle-là, pour toucher à l'essentiel. Il faut croiser les jours et les nuits, il faut bénir le désordre des sensations et des sentiments, il faut contredire la contradiction.


— Tu vas continuer à t'enferrer…

— Ce n'est pas impossible. Mais pour dire simplement, il faut penser difficilement. Je n'y peux rien.

— Mais enfin, c'est quoi, l'amour ?

— Tu aimerais bien que je me ridiculise…

— Non, mais je me demande si tu n'es pas en train d'entrer dans un nouveau délire en essayant de te tirer par les cheveux du délire amoureux.

— Rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te dire ce qu'est l'amour, ce qu'il est pour toi, pour les autres ou pour tout le monde ; je veux seulement essayer de comprendre ce qu'il est pour moi.

— Bonne chance !

— Tu as raison, il entre beaucoup de chance dans tout cela. La chance, ça se provoque. Et la seule chance réelle que je connaisse, c'est celle qui consiste à ne pas avoir peur d'entrer dans les phrases. Il est de gens qui, entrant dans les phrases, en expulse la vérité, car ils prennent toute la place. Il faut se faire petit, si l'on veut cohabiter avec elle. Les vérités trop lourdes et trop épaisses finissent par crever ceux qui les énoncent.

— Excuse-moi, mais pour l'instant, et contrairement à ce que tu prétends, tu penses simple et tu dis compliqué. "Entrer dans les phrases", je ne sais pas très bien ce que ça signifie… Moi ce que je crois, c'est que tu n'en sors pas, de tes phrases.

— C'est vrai. Tout le monde n'a pas le talent qu'il faut pour survivre aux phrases. Ce sont des vagues qui nous arrivent de tous les côtés, et il faut pourtant essayer de nager droit. « Notre amour n'appartient pas à l'être qui l'inspire »…
Je me demande surtout ce qui l'empêche fondamentalement de donner. Elle ne donne strictement rien. Et la première explication qui vient à l'esprit est que si elle ne donne rien, c'est parce qu'elle n'a rien à donner.

— Il ne faut pas toujours chercher midi à quatorze heures.

— L'amour est précisément ce lieu où tout se renverse en permanence. Le simple devient compliqué et le compliqué devient simple.

— Mais je ne parle pas de l'amour, je ne parle même pas des femmes, je parle de cette femme !

— Je sais. Son intégrité est en question parce qu'elle n'est pas intégrale. Le simple ne peut pas renvoyer au complexe, et le complexe ne trouve pas d'origine dans le simple — il y a un fossé entre ces deux états. Il manque quelque chose qui pourrait faire communiquer l'un et l'autre. Quand on parle de l'amour, on est obligé de penser à la totalité : l'amour est bien ce qui vise à voir l'être dans son entier. Ce qui l'empêche de connaître sa totalité, (et donc de la partager) je crois, c'est qu'elle ne connaît pas sa loi. Elle n'est pas loyale parce qu'elle ne connaît pas son désir.

— C'est fou comme de connaître quelqu'un permet de ne pas le voir…

— Je ne peux pas te donner tort sur ce point. Mais la connaissance que nous avons des êtres est toujours bathmologique. Il faut parfois les connaître moins pour les connaître mieux, c'est vrai, mais on peut surtout, et ce n'est pas contradictoire, et on doit, arriver à un stade où défauts et qualités n'ont plus aucune importance. Qu'on réponde oui ou non à la question posée ne change rien. La question demeure, "intransitive".

— Il faudrait commencer par lui révéler sa propre loi ?

— Personne ne le peut. « Les êtres vont d'une comédie vers une autre », et si l'on intervient pour les aider à choisir, c'est toujours pour le pire. Il faut leur laisser le rôle principal, même si leur texte est très mauvais.

— Tu devrais l'écrire, ça.

— Ah oui, oui, tu fais comme Sartre : « Quand on veut se débarrasser d'un maboule, il faut toujours lui conseiller d'écrire ».

— Tu es la pierre à mon cou : toi, maboule, je coule. 

vendredi 24 janvier 2020

Andante


Il suffisait de refermer la porte pour que tout redevienne calme. Au loin s'agitent des fantômes. Je les regarde par la fenêtre. Ils discutent fébrilement, peut-être, ils s'affrontent, sans doute, ils se menacent, se congratulent, s'embrassent, se déchirent, se reconnaissent et donc s'excommunient. Des pans de murs entiers sont recouverts de leurs vociférations électroniques. Mais déjà s'éloigne la morale. Le bruit de leurs disputes n'arrive plus jusqu'à moi. La longue phrase de violon s'étire dans le soir qui vient. Par-delà la grande arche, et plus haut, on aperçoit la paix immuable et légère, dans son éternelle lumière. Un accord, qui semble infini, me prend et me porte : mes pensées se sont tues. J'observe sans y croire ce corps qui était le mien. Si je le reconnais, je n'en comprends déjà plus le fonctionnement. Les couleurs me parlent directement, je comprends qu'il ne s'agissait que d'une histoire racontée, une histoire parmi d'autres. Une histoire racontée dans une langue qui n'était pas la mienne. 

mercredi 7 mars 2018

Les choses



Le cinéma se cache sous une vieille couverture. (Godard)

Gustav Mahler, seul, enfant, dans la forêt. 

Et mes couilles, tu les aimes, mes couilles ?

Tu sais, on ne va pas faire un film là-dessus !

Si Schoenberg ne s'était pas complètement fourvoyé dans l'atonalité, il aurait composé du rap. 

Une maison occupée par des chrétiens.

On fait presque toujours le contraire de ce qu'on avait prévu.

Pourquoi ne pas avoir forcé les choses ?

Son père l'emmène un jour se balader dans cette forêt.

Homère appartenait à une civilisation qui s'est développée non pas en opposition, mais en accord avec la nature.

Être juif c'est comme avoir un bras en moins.

Prendre, modestement, le parti des choses.

Celui de la séparation ?

mardi 29 avril 2014

Sauvés…


L'espoir d'être sauvé. D'être encore une fois baptisé dans la lumière… Chaque mot compte. Sauvé. Encore une fois. Lumière. Espoir. Baptême. Être. Sauvé… Comprends-tu ce que cela signifie ? Apothéose. Ça n'existe nulle part ailleurs. « J'ai un corps qui subit le monde ». 

On naît pour être sauvé. Uniquement pour ça : être sauvé. Passer de la nuit au jour. Les mains sont friables, malheureuses, maladroites… Mais ce sont les nôtres. 

Il y a une vingtaine d'années de ça, j'ai vu Jean-Paul II à la télévision et ce jour-là j'ai compris de quoi il était question. Un corps habité, c'est tellement rare. La grâce, chez un homme, ça arrive tous les cent ans — ou mille ans ! J'ai su immédiatement que c'était un saint. Pas un saint homme, non, mais un saint.

Il faisait bien l'amour, il avait deux millions devant lui, il pensait garder la femme. Comment en aurait-il été autrement ? Il ne savait pas qu'en une vie on vit plusieurs vies

Ce qui vient après la fin… C'est le commencement. C'est le Temps. Il roulait à tombeau ouvert, et, seul dans la petite auto, il écoutait le Tombeau de Couperin. Baptisé dans la lumière… Seul contre tous, puisque tu m'as quitté. 

Forlane… Si j'avais une fille, là, aujourd'hui, si une femme venait accoucher chez moi d'une fille qui serait la mienne, je l'appellerais Forlane. Heureusement, cela n'arrivera pas. Sauvé. 

« Mais si on s'écoute… alors on ne fait pas de musique. » C'est une étudiante de Celibidache qui prononce ces paroles. Et le Maître : « Je me suis donné un mal de chien, j'ai enseigné durant quarante ans. Pas un seul bon élève ! » Pas un seul… On aurait pu, pourtant ! Qu'est-ce qui manque, qu'est-ce qui empêche ceux qui viennent voir un professeur de réellement apprendre, de comprendre ? Qu'est-ce qui les retient, exactement ? Pourquoi ne veulent-ils pas entendre, ni écouter ? C'est à devenir fou, parfois.

C'est toujours par la comparaison qu'on descend profondément dans la compréhension d'une œuvre mais ce n'est jamais par la comparaison qu'on comprend une œuvre.

Dans le Feu follet, il y a cette scène où Alain essaie d'expliquer que s'il s'est couché sur la tombe du Soldat inconnu, c'est seulement parce qu'il était fin saoul, et pas pour prouver (ou exprimer) quoi que ce soit. Mais c'est trop difficile à croire, ou à penser, pour les âmes simples qui ne supportent pas qu'on n'agisse pas POUR ou CONTRE quelque chose, avec une idée en tête. Avoir une idée en tête, quelle humiliation ! En réalité, ces gens-là, les militants de l'idée-en-tête, n'en ont qu'une seule, d'idée en tête, et ne supportent pas qu'on puisse en avoir deux, ou trois, ou plus… Aymeric Caron est un fameux exemple de ces militants de l'idée-en-tête.

La Paresse, toujours là, en embuscade. La grande ennemie de l'art. J'écoute les deux Danses pour harpe et orchestre de Debussy. Il aurait pu se passer d'écrire ça. On pourrait se passer de les écouter, d'ouvrir la partition. Bien sûr qu'on pourrait. Si l'on s'écoute… Celibidache explique qu'au commencement et à la fin nous nous trouvons au même endroit. On a changé mais on se trouve au même endroit : ce serait ça, la musique. Au commencement / à la fin… Le Temps : vivre à tombeau ouvert. La mère apprend à l'enfant à lasser ses souliers : tu vois, tu fais une boucle, comme ça. Allez, va, maintenant. Je te jette dans la vie, j'ouvre mon tombeau, pour toi ; pour toi, j'ouvre mon ventre, à travers moi, tu passes, et je passe, aussi. Les femmes disparaissent par où elles arrivent, et les hommes restent seuls devant ce mystère : c'est la raison pour laquelle ils se mettent à la musique, qui est la seule réponse supportable à cette incompréhensible disparition.

Face au silence — terrifiant mais intelligent — de Dieu, seule la musique est en mesure de nous donner une idée de ce qui nous sauvera. Et non seulement elle nous en donne une idée mais elle est aussi le mode d'emploi : La Fin et le Commencement se trouvent là, au creux de l'oreille, au même endroit, et à l'envers. Comment puis-je changer instantanément, sans bouger, sans déplacer ce corps étrange qui est le mien ? Plusieurs vies sont là, dans la sonorité, dans le présent. C'est le Contrepoint de la lumière et retour.

Ce n'est évidemment pas un hasard si le plus grand musicien de tous les temps a si bien parlé de la Résurrection. Vous voulez voir et entendre le tombeau s'ouvrir ? C'est très simple : écoutez la Saint-Matthieu. Vous serez à la fois dedans et dehors, vous serez à la fois présent et passé, de chair et de son. Surtout, vous aurez la possibilité d'être tout près de Jésus.

Elle s'appelle Véra, elle a seize ans. Blonde aux yeux bleus, cheveux courts, translucide, ravissante et amoureuse. Elle ne sait pas qu'il est mort. Il voulait lui laisser son dessin de Beuys, mais eux ont décidé que sa chevalière ce serait aussi bien pour elle. Il faut toujours se méfier de ceux qui restent. Les vivants décident pour les morts, c'est en cela que la vie est abjecte. Je suis toujours extrêmement frappé de voir avec quelle brutalité tranquille les survivants (car ils ne sont que des morts en sursis) s'arrogent le droit de rompre la parole qui court à travers les corps, qui les troue, les entoure et les dépasse dans l'éternité du Verbe qui n'appartient pas aux survivants. Les morts ne sont pas plus morts que nous, nous ne sommes pas moins morts qu'eux, mais personne ne veut entendre parler de sa propre mort, et la brutalité du survivant provient de l'effroi de celui qui reconnaît à travers la dalle du tombeau fraîchement scellée l'image de son origine. Ce qui vient après la fin c'est le recommencement ; les yeux grand ouverts.

Si l'on s'écoute on ferme les yeux. Garder les yeux ouverts, voilà la seule véritable injonction faite aux hommes. Veiller. Voir. Dire n'est pas indispensable, au contraire de voir et d'entendre. Pierre, Jacques et Jean s'endorment, de tristesse, dit-on. La communion (la sympathie) impossible, refusée au moment où elle est le plus nécessaire. La désunion de la mort est toujours en activité. Le Christ sue "des caillots de sang", et, malgré cela, la tentation est plus forte que la compassion. Le sort du monde se joue à chaque fois que les yeux se ferment. Quand je lis la Bible, ce qui me frappe d'abord est toujours ce silence de mort. Les paroles prononcées le sont dans une chambre sourde. Nul bruit alentour, nulle musique, la parole tombe dans un puits insondable, immense. Jésus vient et revient et trouve ses disciples endormis. « Leurs yeux s'étaient appesantis. » Dans le sommeil, nous sommes tous des étrangers les uns aux autres, car le sommeil est le lieu des distances infinies : les rivières, les frontières, les montagnes sont franchies et les liens défaits. Mais le sommeil c'est aussi le sommeil de la mort, bien sûr. L'abandon. Curieuse amphibologie de ce mot en français… Entre confiance et oubli.

Lisant un bon livre, je retrouve cette sensation régulièrement oubliée : la singulière laideur des phrases dans le commencement. Je suis un débutant perpétuel, c'est ma manière de lire, donc de lier entre eux des ouvrages que je ne comprends pas mais qui me donnent l'impression qu'un peu plus de vie prend forme à l'intérieur de moi. Avant que le livre (et l'auteur) me prenne et me guide, cette langue me dé-plaît, elle est trop singulière pour le besoin qui est le mien de trouver une demeure. Je suis étranger chez moi.

« Elle portait un germe de luxure qui n'avait pas pu s'épanouir et qui remuait dans sa cervelle comme une graine morte. » C'est curieux comme les femmes sont étrangères à elles-mêmes, comme elles laissent volontiers dormir les choses en elles, parfois très longtemps, jusqu'à la déflagration incommensurable. Elles marchent sur de frêles planches suspendues au-dessus du vide, entre abandon et oubli, sans avoir semble-t-il de direction, sans connaître la destination à laquelle leurs pas s'attachent comme malgré elles, certaines qu'elles seront pourtant sauvées par leur désir, même et surtout si celui-ci leur est inconnu. « Un goût lointain mais lancinant. »

vendredi 4 avril 2014

Mon enfant, ma sœur, songe à la douleur…


Quand je pense à mes parents, je pense au petit coussin de velours bleu confectionné par ma mère afin que mon père le pose sur la mentonnière de ses violons. Je regarde la petite Hilary Hahn interpréter le concerto de Mendelssohn avec Paavo Jarvi, en 2012, en Corée. J'ai parfois peine à croire qu'une aussi frêle jeune femme puisse jouer du violon comme ça. Il y aura toujours dans le violon la voix du père, c'est ainsi. Le phrasé. C'est en le regardant jouer, en l'entendant respirer, surtout, que j'ai compris ce qu'était le phrasé. Je m'avise aujourd'hui seulement que c'est bien là, dans le souffle, que réside le Chant, cette chose si mystérieuse qui nous fait tomber en nous-mêmes, comme si le sol ne constituait plus un socle et une frontière, comme si nous pouvions nous défaire des lois à la fois physiques et temporelles, qui nous assignent à l'ici et au maintenant.

La légèreté, la grâce, la simplicité, la franchise et la pudeur de la musique de Mendelssohn, toutes ces qualités n'excluent pas le chic, une forme d'élégance rare dans la musique. Rien à faire : nous ne pourrons jamais nous entendre avec des gens qui n'entendent pas la musique.

Quand je pense à mon père, je pense à la sonate de Franck ; et quand je pense à la sonate de Franck, je pense à la jeune fille qui crache sur le portrait du père Vinteuil. Et j'ai du mal à me défaire de l'idée que l'homosexualité consiste à cracher sur le portrait de ses parents. Oh, cracher doucement, délicatement, rarement, sans en avertir les foules ni passer à la télé… Mais tout de même. « Ce portrait de mon père qui nous regarde »… Voilà ce que tout musicien qui s'apprête à jouer quelque chose voit, face à lui, sur le pupitre. Que la partition soit là ou pas, il sait que le compositeur le regarde et l'écoute, qu'il joue sous sa direction, sous son autorité

« Sois sage, ô ma Douleur » Je l'ai déjà souvent écrit, la partition sert aussi à cela, à tenir la douleur à distance, à ne pas tomber sans cesse sur soi-même, comme une bougie se consumant jusqu'à la fumée. Préfèrerais-tu être sourd ou aveugle ?, me demandait parfois mon père. Quelle question !

Le phrasé, le geste, la tenue, le souffle, la grâce, la douceur, les mains… du pays qui nous ressemble. La Voix qu'on a dans l'oreille, jusqu'à la fin… Elle est là, sur le pupitre. Il suffit de lire, et de relire.

(…)

jeudi 6 septembre 2012

En attendant


— Vous cherchez quelque chose ?

— Un mot. Je cherche un mot.

— Ce n'est pas ce qui manque, ici !

— Oh, je vois bien. Vous êtes riche !

— J'ai tout ce qui existe, je crois bien !

— Vous vous vantez !

— Tous les grands écrivains se fournissent chez moi, Monsieur !

— C'est que je voudrais du détail…

— En gros, au détail, nous avons tout, vous dis-je !

— Je ne vois pas ce que je cherche.

— Si vous me disiez de quoi il retourne ?

— …

— Monsieur veut du conseil, Monsieur cherche le mot qui convient !

— …

— Nous avons des lots intéressants. Tenez, là par exemple, un lot qui vient de nous arriver. Intéressant, bon marché, frais comme le jour. Vous ne trouverez pas mieux !

— Non merci, ça sent trop son Le Clezio…

— Vous trouvez ? Alors celui-ci, tenez, plus épicé, mais tout de même tendre, coloré…

— Trop exotique. Trop Télérama !

— Je vois ce que vous voulez dire. Et des mots d'esprit ?

— Ah non. Tout mais pas ça !

— Bien bien, ne vous fâchez pas ! Suivez-moi dans l'arrière-boutique, j'ai là une malle remplie de trésors que…

— Ne vous fatiguez pas, je sais d'avance ce que vous allez me montrer et je n'en veux pas. 

— Mais enfin, laissez-vous faire, laissez-vous surprendre ! Comment pourriez-vous savoir…

— J'ai de l'odorat ! Écoutez, il vaut mieux que je revienne une autre fois. Je sens que ce n'est pas mon jour. Vous êtes très aimable, mais vous n'avez sans doute pas ce que je cherche, voilà tout. 

— Monsieur, je me fais fort de vous satisfaire, si vous m'en donnez l'occasion. Vous savez, si j'ai pu fournir Maupassant, France, Balzac, Stendhal, Remy de Gourmont, Sartre, il me semble que je devrais être en mesure de vous satisfaire, sans vouloir vous froisser bien entendu. Savez-vous que même Joyce est venu se fournir chez nous ?

— Je ne doute aucunement de la qualité de vos mots, ni de la richesse de votre lexique, je vous assure, mais je ne cherche précisément ni la qualité, ni la richesse, ni l'hapax, ni la couleur chatoyante, ni la profondeur infinie, ni la précision scientifique, ni le poétique…

— Mais alors ?

— Je cherche seulement un mot qui m'a quitté. C'est une histoire douloureuse, et je crains de vous ennuyer, de surcroit. 

— Pas du tout… Je suis là pour ça.

— Oh, il n'y a du reste pas grand-chose à raconter. Il était là, dans sa phrase, parfaitement à sa place, il n'avait rien de particulier, il ne déparait pas de l'ensemble, il ne se distinguait pas non plus exagérément, il ne faisait pas le malin, mais il était indispensable, vous comprenez ce que je veux dire ? D'ailleurs, quand je dis qu'il était indispensable, tout le problème est là ! J'ignorais qu'il fut indispensable, je lui trouvais bon air, c'est entendu, mais enfin j'imaginais qu'un autre mot de même allure pouvait tout aussi bien le remplacer. C'est ce que j'ai fait, malheureux que je suis ! J'ai voulu essayer une variante, je voulais voir ce que ça donnait, avec un synonyme… Ah, quel malheur ! La variante, Monsieur, quelle plaie ! Je hais la variation, pourtant, j'aurais dû me méfier ! Nous voulons toujours nous prouver que nous ne sommes pas dépendants des êtres, des idées, des situations, des pays où nous naissons, et nous pensons que les mots ne sont rien d'autre que les véhicules de la pensée. Quelle arrogance, quelle bêtise ! Que nous sommes présomptueux de penser que c'est nous qui décidons de la forme que nous donnons à notre vie, qu'il est naïf de croire que les mots nous appartiennent, que nous en disposons à notre guise, comme des amants de passage ! C'est lorsqu'ils nous ont quittés que nous nous apercevons qu'ils étaient indispensables, et il est trop tard, alors ! Ah, Monsieur, j'ai mal au moi, si vous saviez ! Je ne suis plus entier, je suis incomplet, béant, esseulé. C'est affreux ! 

— Je vous plains, Monsieur. Je n'ai pas connu votre peine, mais je peux l'imaginer. Mais, sans vouloir vous donner de faux espoir… me laisseriez-vous vous faire une suggestion ? 

— Dites toujours.

— Puisque le mot dont vous m'entretenez manque à sa phrase, qu'il l'a quittée, la rendant du même coup inopérante, faisant d'elle une invalide, une estropiée, et puisque l'espoir de retour de ce mot vous paraît mince, pourquoi ne pas changer de phrase, tout simplement ? Pourquoi ne pas l'abandonner ? En prendre une autre ? 

— En prendre une autre ? J'y ai songé, figurez-vous ! J'ai même commencé d'en construire une autre, à la fois différente et proche, comme on se console avec la cousine de l'ex-femme de notre vie…

— Eh bien ?

— Cette nouvelle phrase ne cesse de me rappeler l'ancienne, elle est tout juste capable de l'évoquer, de la faire revenir en songe, et dans ces songes, voyez-vous, ce qui est le plus affreux, le plus insupportable, c'est que le mot s'y trouve. Il est là, et tout semble parfaitement à sa place, il règne dans cette phrase un calme surhumain, impossible à décrire, et je suis à nouveau comblé, apaisé, heureux. Seulement, bien que sa présence ne fasse aucun doute, que je le reconnaisse sans aucune hésitation, il m'est absolument impossible de le lire, de pouvoir l'épeler, de l'appeler par son nom. Un peu comme avec un être aimé qui serait devenu aphasique, qui ne m'entendrait plus, ne me verrait plus, ne me reconnaîtrait plus. Il est là, il est bien là, mais sa présence n'est rien d'autre que l'annonce toujours plus indiscutable de sa disparition éternelle. Le mot manque à la phrase, et la phrase manque au mot, c'est du moins ce que je veux croire. Prendre une autre phrase, ce serait un peu comme changer de corps. Je serais comme ces amputés qui ont mal au membre absent. Ce serait pire, je crois, car je n'aurais même plus, alors, la possibilité de jouer avec ce corps souffrant, d'essayer de le berner, de tromper ma douleur, au moins quelques courts instants durant les interminables nuits où il reviendrait me torturer. Non, je préfère encore souffrir en sachant pourquoi je souffre et tenter de croire qu'un beau jour ce mot, lassé de sa fugue stupide, reviendra à la maison, penaud et repenti. Je veux bien me tromper, mais je ne veux pas falsifier. Il y a plus que du sens dans un mot. Il y a plus que du désir dans l'attente.

(…)