Affichage des articles dont le libellé est Hugo. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Hugo. Afficher tous les articles

dimanche 28 septembre 2025

Le potin des Agoniques (par eux-mêmes)

« Ma solitude repose sur leur mime sexuel commis en commun. »

C'est reparti comme en quarante ! Sarkozy apporte aux stakhanovistes du conflit derrière l'écran leur ration hebdomadaire d'avoine numérique. Ils étaient un peu en manque, malgré la Palestine, l'assassinat de Charlie Kirk et le discours de Trump. Ils ont leur dope pour quelques jours, mais plus ça va plus ils sont à court rapidement. Tout est en ordre. Les deux camps s'affrontent, pour que rien ne change jamais, surtout. « Vous n'avez rien compris ! » « Vous-même ! » « Vous n'avez pas lu les 380 pages du jugement, vous ne pouvez donc pas en parler ! » « Informez-vous ! Pensez par vous-même ! »

Message important (sic) de Christophe Hondelatte : « Nul ne peut avoir un “avis” sur une décision judiciaire, qui n’a pas lu l’intégralité du dossier d’instruction et assisté à la totalité du procès ». Merci, de rien … (Le « merci, de rien », tic obligatoire du Crétin twitterisé, est bien sûr de lui.) 

Allons plus loin, les mous du gland : je dénie à quiconque le droit de parler de littérature, s'il n'a pas lu l'intégralité des Écritures, du Talmud, de la Somme de saint Thomas d'Aquin, de la Divine Comédie de Dante, du Paradis perdu, de Milton, de Villon, de la Comédie humaine de Balzac (91 livres), s'il ne connaît pas le Littré par cœur, s'il n'a pas lu l'intégralité de l'œuvre de Victor Hugo, celle de Shakespeare, de Stendhal, de Flaubert, des 12 tomes (17 000 pages manuscrites) du journal d'Amiel, l'intégralité des œuvres de La Fontaine, de Racine, de Corneille, de Chrétien de Troyes, de Rutebeuf et du Bellay, de Ronsard, de Malherbe, de Pascal, de Boileau, de Marivaux, de Rabelais, de Montaigne, de Molière, de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Chateaubriand, d'Alexandre Dumas, de Théophile Gautier, de Huysmans, de George Sand, de Lamartine, de Musset, de Maupassant, de Zola, de Baudelaire, de Verlaine, de Rimbaud, de Kafka, de Proust, de Céline, de Claudel, de Gide, de Colette, de Valéry, de Breton, de Malraux, de Sartre, de Camus, de Duras, de Beauvoir, de Yourcenar, de Sarraute, de Perec, de Butor, de Gracq… et bien sûr de Georges de La Fuly. Fermez-la. Vous n'y connaissez rien, bande de tapettes ! Le Clézio aussi ? Le Clézio aussi, et aussi Despentes et Thomas Clavel. Et les posts de Machin Truc sur Facebook aussi ? Et les articles de Causeur ? Aussi ! Allez, au boulot, avale ! Après tu seras convoqué au 97, Chemin de la Rouflaquette pour passer ton exam. Viens à jeun, y aura un contrôle anti-dopage. Mais moi en fait, du coup, à la base, je voulais simplement dire qu'ils sont hors sujet ! C'est tout. Ta gueule ! On s'en bat les steaks, de ton obsession du hors-sujet. C'est toi, qui l'es, hors-sujet, à donf. Et d'abord, que connais-tu à la rhétorique, à la philologie, à la philosophie, à la grammaire ? T'as des diplômes ? T'es agrégé ? Non, alors tu la boucles. T'as fait du Droit ? Non plus. De la psychologie ? Nada. Au moins une école de Commerce ? L'ENA ? Tu vois, t'es à la rue, mon pauvre ami. Aucune légitimité. T'es expert en que dalle. Ça fait des années que tu pérores tout seul dans ton coin comme un débile mental, ça suffit, on va pas te laisser empoisonner le circuit de tes délires de vieux con atrabilaire et nostalgique ! Tu croyais que ça allait durer longtemps, peut-être ? Tu croyais quoi, que tu étais libre, que tu vivais à ta guise, dans ton pays, que tu pouvais dire ce qui te passait par la tête ? Et pourquoi pas te taper des gonzesses, pendant que t'y es ? Tu ne m'as pas l'air d'être au courant, le monde a bougé, depuis tes années de jeunesse à faire le con derrière tes claviers et à sauter de la morue encore laiteuse ! On est passé de l'autre côté, mon vieux, faut t'y faire ! T'as bientôt des couches, c'est ça, la réalité. Tu veux que je te fasse la liste des choses interdites, terminées, abolies, jetées au tri sélectif, recyclées ? Je te préviens, on va y passer la matinée. Tu risquerais de nous faire une syncope. À ton âge, c'est pas raisonnable. Avec le variant Frankenstein qui rode, t'as très peu de chances d'arriver à l'écluse. Tu es sûr que tu ne préfères pas le Rivotril en perfusion pendant que tu mates un dernier Pornhub Gros Seins ? Ce serait une fin digne de toi. T'as signé la pétition de Villiers ? C'est à peu près tout ce qui te reste, non ? Pense à faire ta toilette, faudrait pas que le médecin légiste tourne de l'œil en entrant dans ta chambre qui doit ressembler à un souterrain du Hamas. Dans agonie, il y a agôn, t'as remarqué ? Retourne à ta sonate, ça vaudra mieux. 

On connaît tous les acteurs. Au rendez-vous, comme un seul homme, comme une armée, comme un lumpenprolétariat post-Thénardier ! Le doigt sur la couture du clavier, jour après jour, vaille que vaille. Ils ne manquent pas un épisode. Ils seraient déshonorés de n'avoir pas leur mot à dire. Ils font monter la température numérique, comme de bons petits soldats de la société en réseau. Ça leur tient lieu de porno et de salle de sport et de grignotage de sucreries. Pas un hasard si Twitter a été renommé « X ». On a les croix qu'on peut, depuis le Golgotha. Bossuet a été délaissé au profit du pop-corn. La jubilation mauvaise pacsée aux bons sentiments est le fast-food en PVC qui remplace les églises et les salles de PMU. Je n'aurais jamais cru que le conformisme atteigne de tels niveaux, je l'avoue. Rendez-nous Gavroche et Cosette, et même Javert ! L'orchestre jouait moins faux. Ma dernière pensée ne sera pas pour vous. À chaque ouverture de fenêtre sur un réseau social, c'est l'ouverture de la chasse. À quelle meute appartenez-vous est la seule question qui vaille. 

Voilà à quoi on assiste chaque jour : au potin. Au Boucan. Clameur contre Clameur, Rumeur contre Rumeur. Tout plutôt que d'être seul ! Dans les Pensées étranglées, Cioran écrit : « Regardez la gueule de celui qui a réussi, qui a peiné, dans n'importe quel domaine. Vous n'y découvrirez pas la moindre trace de pitié. Il a l'étoffe dont est fait un ennemi. » En quoi réussissent-ils, nos contemporains essentiels ? Ils sont les gardiens des miradors du Potin. La pitié, ils en ont vaguement entendu parler quand ils bavaient dans leur berceau, mais on leur a expliqué depuis que c'était une farce du même acabit que le Père Noël. Il faudra attendre qu'ils arrivent à ce moment, à l'hôpital, où ils comprendront enfin qu'ils vont mourir, pour se rappeler ce que cela fait d'appeler en vain dans le noir. 

Aucun risque que leur pensée s'étrangle. On a inventé le mouvement perpétuel de la pensée qui ne pense pas (mais toute seule). Si Hugo revenait, il récrirait les Misérables en une après-midi. Il n'aurait qu'à ouvrir une fenêtre sur son écran, et noter ce qu'il lit, sans même commenter. Ça s'écrirait tout seul. 

dimanche 26 janvier 2025

Sam Suffit

 

« Je suis quelqu’un à qui il arrive quelque chose qu’il ne comprend pas. C’est le cas de tout le monde quand les gens meurent, et bien souvent dans la vie. C’est le cas de tout le monde et personne ne le dit, comme si personne ne le savait. »

Comme si personne ne le savait… Ils ont l'air d'ignorer qu'ils ne comprennent pas, en effet. Ou, s'ils le devinent confusément, ils ne veulent surtout pas que ça se sache, que ça se voit. 

J'ai trimballé ce poème enluminé, dans son vieil encadrement branlant, depuis les toilettes du rez-de-chaussée de la Closerie jusqu'à celles du premier étage de la maison que j'habite aujourd'hui. Ce n'était pas gagné d'avance. Quand j'étais enfant, j'avais ce poème en horreur, et j'en avais d'ailleurs composé un brocard ordurier dont j'aurais bien honte aujourd'hui s'il m'arrivait de le retrouver. J'ignorais tout de lui, alors, et pour commencer qu'il appartenait aux Contemplations, que ce n'était que les quatre derniers vers de la poésie que j'avais eu sous les yeux durant toutes ces années sans la comprendre. Je ne voyais, moi, que l'apologie immonde et misérable de la “villa Sam'Suffit”, qui, à l'époque me faisait honte et me semblait le pire de ce que les petits-bourgeois offraient à leurs enfants. Je ne savais pas, alors, que j'habitais le printemps et l'été de ma vie, et que ces choses que je croyais mépriser allaient revenir, longtemps après avoir changé de sens et de substance, de cadre, de désinences, me désignant à moi-même comme un traître ou un imbécile, et parfois les deux. 

Il devait pourtant exister une trace de lucidité en moi, puisque je n'avais pas détruit cet objet à l'époque où il m'exaspérait tant, et que je ne l'ai pas jeté non plus, lorsqu'en 2006 j'ai quitté la maison familiale pour m'établir ici. Les choses qui échappent à notre vindicte sont parfois celles qui deviennent à notre insu les plus précieuses, car cette vindicte n'est très souvent que le masque commode de notre imbécilité. 

« L'enfant rit quand il tue ». Enfant, j'étais un expert en démolition et en sacrilège. Je mettais le feu à la maison, je faisais des trous dans les murs, j'écrivais des satires ignobles et blasphématoires des textes religieux qu'on me mettait sous les yeux, je déchirais les pages des livres, quand celle-là me déplaisaient, je déversais du bleu de méthylène et du rouge d'éosine sur les routes menant à la maison, ce qui avait pour conséquence de me désigner trop facilement comme le délinquant que les gendarmes craignaient de dénoncer à mon père, puisque c'était lui qui m'avait fourni l'arme du crime. « J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel. » J'étais surtout bête. Ma mère en a pleuré, de ces écrits invraisemblables sur lesquels elle était tombée, incrédule, et aussi de ces gestes déments dont elle se demandait d'où ils provenaient, sans comprendre la folie qui les instruisait. « Peut-être le maudit se sentait-il béni ? »

Un jour pourtant le Ciel, furieux ou facétieux, je ne sais, décida de me punir et fit tomber sur mon pied gauche un lourd morceau de béton d'une canalisation entreposée sur le bord de la route que j'avais brisée en la faisant rouler sur elle-même et la cognant violemment contre celle de mon petit camarade. La douleur fut très vive, car le choc avait brisé net l'un de mes orteils, mais c'est surtout la trouille intense de la raclée que j'allais recevoir, qui me fit courir jusqu'à la maison pour m'y cacher, oubliant pour quelques minutes ma souffrance. Pour une fois, mes conneries ne restaient pas impunies, et je conserve jusqu'à aujourd'hui dans ma chair ce stigmate très laid, car j'avais dû subir trois opérations, toutes plus ou moins ratées. Le chirurgien, ami de mon père (il n'était pas question d'aller voir ailleurs, malgré les supplications de ma mère), était connu à Rumilly pour être particulièrement nul et distrait : il lui arrivait fréquemment d'oublier des instruments ou des pansements dans les entrailles de ses patients, mais, aussi bizarre que cela puisse paraître aujourd'hui, on n'en faisait pas toute une histoire. « Dans une profondeur où l'homme ne va pas », écrit Victor Hugo, mais les chirurgiens, eux, ne se gênent pas, et le bistouri est leur baguette magique, la baguette à laquelle ils font marcher l'orchestre organique qui nous sert de véhicule autant que de plainte. Trancher, retrancher, ouvrir, ôter, dévier, refaire, refermer, tout cela bien à l'abri de leur complice la peau, est indispensable à leur jouissance, et leur indéniable virtuosité entretient avec la vertu et le soin une relation assez complexe, dira-t-on prudemment. Houellebecq déteste les dentistes, qui se font construire des piscines en extrayant les dents de leurs pauvres patients, mais que dire des chirurgiens et de leurs villas horribles ? Les profondeurs, ils en connaissent les contours et la géographie, les superpositions et les embranchements, les postes et les voies de communication, et ce sont souvent des architectes d'intérieur qui ont des idées très arrêtées sur la déco organique et viscérale : ils pensent sincèrement faire mieux, plus pratique, plus fonctionnel, plus solide, et parfois plus élégant que ce qui a été conçu par Dieu, dont ils pointent sans ménagement les insuffisances et le manque d'imagination, voire la rusticité ou l'imprévoyance. « Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ? » On a beau démonter un piano pièce par pièce, et le remonter, ce n'est pas cela qui nous apprend à bien en jouer. Qui connaît le mieux le corps humain ? Le biologiste, le généticien, ou le danseur, ou la chanteuse, ou l'amant ? 

Je ne connaissais rien à la poésie (je n'y connais toujours à peu près rien), alors, mais j'avais mes têtes, et Victor Hugo n'en faisait pas partie, au grand désespoir de ma mère qui l'adorait. « Une maison petite avec des fleurs, un peu / De solitude, un peu de silence, un ciel bleu, / La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose, / De l'ombre… Et quel besoin avons-nous d'autre chose ? » Il était impossible que je sois bouleversé ou même seulement ému par des vers aussi simples, aussi prosaïques et « bourgeois ». Aussi modestes. On sait bien que la modestie n'est pas le fort de Victor Hugo, mais là n'est pas la question. Je crois qu'il est parfaitement sincère en écrivant ces quelques vers, et je ne peux que repenser à ma petite maison de l'Aveyron. « On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans ses yeux » quand on se contente de peu, mais d'un peu qui nous appartient. Qui dira le malheur profond du locataire ? Ils ont décidé, aujourd'hui, que la propriété était une vieille chose pourrie tombée de l'arbre de la Modernité et je crois, moi, qu'ainsi ils feront le malheur de tous. L'« abonnement » est la chaîne dorée avec laquelle joue l'esclave moderne, qui trouve ça « pratique », comme est pratique tout ce qui a détruit la beauté ici-bas, pratique comme l'élégant collier avec lequel on pourra l'étrangler à distance en appuyant sur un bouton, ou seulement le désactiver. Faites-moi penser à écrire un de ces jours un violent réquisitoire contre le lave-vaisselle et l'amplification sonore. Et pas Internet ? Si si, bien sûr, Internet, et ces saloperies de “mails”. « Il est gonflé, celui-là, alors qu'il a joué du piano électrique quand il avait dix-huit ans, alors qu'il est sur les résosocios, alors qu'il s'autopublie, alors qu'il tient un blog ! » Oui, oui, il est gonflé, on l'a déjà dit, et il n'est plus à une contradiction près, ce fissedepute. La cohérence est échevelée ou n'est pas, c'est bien connu. D'ailleurs il la prêche pour les autres et se pare du manteau de l'exception, preuve s'il en est qu'il est coupable au dernier degré, ça devrait être facile à démontrer. Plutôt mort que sympa ? Je vous trouve tout de suite au moins deux quidams qui le trouveront sympa. Qu'il tire donc les leçons de son proverbe ! C'est-trop-facile. 

Je suis quelqu'un à qui il arrive quelque chose qu'il ne comprend pas. Tu parles d'une originalité ! Ces dernières nuits, on a tout de même noté un changement. Jusqu'alors, la question de la mort, la seule qui vaille, se posait d'une manière très angoissante. Angoissante parce qu'elle va nous priver de ces choses dont on pense, sans doute à tort, mais ce n'est pas la question, qu'il aurait fallu les faire, ou les mener à bien. Il s'ensuit donc une espèce de course contre la montre entre ces choses et la Fin. Mais depuis quelques jours, la question semble ne plus se poser. On a perdu cette espèce d'arrogance qui nous faisait croire que ce qui restait à faire avait une quelconque importance — comme si le fait de laisser quelque chose derrière soi avait une valeur en soi. Oh, évidemment, il est agréable de le penser, surtout au moment où l'on est en train de fabriquer les choses dont je parle. C'est même un aiguillon utile qu'il ne faut pas négliger. Mais quant à y croire, c'est une autre histoire… Durant les dernières nuits d'insomnie et d'angoisse, tout à coup, cette chose s'est évanouie, sans qu'on sache pourquoi. Si Dieu (ou ce que vous voulez, la vie, la nature, le destin) devait nous « reprendre » et éteindre notre souffle, demain ou après-demain, nous n'y verrions pas d'inconvénient. Le fantasme de mettre sa vie en ordre n'est plus qu'un fantasme ou un souvenir qui nous fait sourire. Rien n'est jamais en ordre. Et l'ordre suprême ne nous appartient pas, nous ne le distinguons même pas, et il est à peu certain que nous prenons des vessies pour des lanternes, dans ce domaine. 

Il y a quelques jours, le poète Olivier Causte a écrit sur Facebook quelque chose qui m'a beaucoup troublé, et que j'ai relu plusieurs fois sans savoir quoi répondre. J'avoue ne pas comprendre où il veut en venir. Quelque chose en moi se braque, mais je ne crois pas être en mesure d'expliquer ici de quoi il s'agit. Comme je peste plus souvent qu'à mon tour contre ces andouilles qui ne comprennent jamais de quoi il est question, quand ils nous lisent, je me sens ici dans mes petits souliers et j'ai bien envie d'éviter l'obstacle. D'un autre côté, le sujet m'intéresse. Il est question de modestie, de « croire en son œuvre », etc. Voilà bien une formule, en tout cas, qui pour moi n'a aucun sens. Depuis soixante ans j'entends cette race de gens qui nous expliquent volontiers qu'ils croient en leur œuvre, et ces mots n'entrent littéralement pas en moi. Ce n'est même pas que je ne les croie pas. Je veux bien les croire sur parole, mais croire quoi ? Croire-en-son-œuvre est typiquement pour moi une formule incantatoire. Je comprends qu'on la prononce, mais pas qu'on la prenne au sérieux. C'est un peu comme si je disais aujourd'hui : tout va bien, je vais gagner au loto. C'est une formule magique censée attirer la Providence, si l'on veut, mais pas plus. Que les miracles existent, ça je le sais. Mais ils se posent toujours ailleurs, dans un monde qu'on regarde par la fenêtre. Tout de même, on sait bien, au fond de soi, la valeur de ce qu'on écrit. On ruse, on passe son temps à se lire avec les yeux d'Untel, puis d'Untel, ce qui renverse tout, en deux minutes, et on recommence, jusqu'au vertige. Hier, par exemple, j'ai relu avec ses yeux un texte de moi partagé par quelqu'un que j'admire beaucoup, et j'ai eu une envie pressante de supprimer ce texte qui m'a fait honte. Dans ces moments-là, on sait qu'on a raison de ne-pas-croire-en-son-œuvre. Je l'ai déjà écrit, je crois bien, mais il y a une grande différence entre la littérature et la musique. Il existe des lois acoustiques (acoustiques en sens large, car l'acoustique a été irréversiblement contaminée par le sens et la culture) qui fondent et prouvent la musique, rendant certaines œuvres incontestables — du moins j'essaie de m'en persuader. Malheureusement, dès qu'il est question de langage, de langue, de sens, de Lettres, nous nous trouvons dans l'impureté la plus vaste et la plus radicale. Rien de plus éloigné des mathématiques que la littérature. Il y a tellement de sens qui se croisent, se contredisent, s'ajoutent, se retranchent, s'annulent, s'hybrident, que l'esprit humain est perdu, dès lors qu'il n'adopte pas une grille de lecture indexée strictement sur la culture (la petite et la grande). Nous ne serons jamais d'accord. Mais je me suis très fort éloigné de ce qu'écrit Olivier Causte. Beau hors-sujet ! 

Il faut que je lise ces Mauvais Fils. Je me rappelle qu'au temps de nos discussions, Sitting Bull et moi, m'agaçait un peu sa manière de me dire sans cesse : « Je ne suis pas écrivain. » Je me demandais toujours ce qu'il essayait de me dire par là, mais le fait est qu'il le répétait un peu trop. Pour moi qui le regardais de loin, c'était lui, l'écrivain, évidemment, et pas moi. D'ailleurs, j'en ai une preuve qui me semble incontestable. Je l'ai dit à une amie très proche, il y a quelques semaines, et je ne sais pas si elle m'a cru, mais c'est pourtant la stricte vérité : si l'on me promettait une vie douce et tranquille, là, aujourd'hui, je renoncerais très facilement à écrire. Lui, d'après ce que je sais, ou crois savoir, il n'y renoncerait pour rien au monde. C'est bien la preuve qu'il croit-en-son-œuvre ! Autre exemple qui me paraît au moins aussi probant : Si j'avais le choix entre l'amour et la littérature, je peux vous dire que je n'hésiterais pas longtemps. Mais peut-être après tout que je n'aurais pas tenu ce discours il y a vingt ou trente ans.

« Je suis quelqu’un à qui il arrive quelque chose qu’il ne comprend pas. C’est le cas de tout le monde quand les gens meurent, et bien souvent dans la vie. » Je ne suis vraiment pas certain qu'Henri Thomas ait raison sur ce point. Je crois le contraire, en tout cas depuis peu : quand on meurt, on sait enfin, on comprend enfin ce qui nous arrive, parce tous les sens moins un sont alors évacués. Mais peut-être voulait-il dire qu'on ne comprend pas quand les autres meurent autour de nous. Ça c'est la vérité. On ne peut pas. Croire que ceux qu'on aime vont mourir (le comprendre) est aussi impossible que de croire-en-son-œuvre. On peut faire semblant, c'est tout. C'est rarement convaincant. On peut s'y préparer, mais en vain. « Personne ne le dit. » C'est ça, qui me frappe le plus, en définitive : personne ne dit jamais qu'il ne comprend pas, ou alors il ment et le dit précisément quand il croit comprendre. 

Et quel besoin avons-nous d'autre chose ? J'ai besoin d'un acheteur pour mon piano. Faites passer, s'il vous plaît. 

dimanche 28 janvier 2024

La vie était là


À sept heures cinq, les premières lueurs de l'aube sont visibles, à peine, mais c'est tout de même un signe réconfortant, qui nous montre que nous sommes repassés du côté de la pente essentielle et ascendante, la pente de la vie — la vie qui nous reste. C'est en compagnie de Jean-Sébastien Bach que la journée commence, comme tous les dimanches. Les sonates en trio. On voudrait toujours commencer. Commencer à écrire, commencer à aimer, commencer à vivre. Je voulais avoir la conscience tranquille. C'est une expression que plus personne n'emploie, on ne se demande pas pourquoi. 

Victor Hugo est revenu me faire signe, hier matin, dans l'émission de Finkielkraut, alors que je ne m'y attendais pas du tout. Ce mois de janvier est le mois des belles synchronicités. Tous les jours, aux toilettes, depuis bientôt soixante-dix ans, je lis ces quelques lignes : « Une maison petite avec des fleurs, un peu / De solitude, un peu de silence, un ciel bleu, / La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose, / De l'ombre ; et quel besoin avons-nous d'autre chose ? » Ce poème que je méprisais quand j'étais jeune, et auquel je voue aujourd'hui une sorte de culte privé qu'il serait vain de vouloir partager, ou expliquer, est sans doute l'un des fils conducteurs les plus profonds de mon existence. Il était accompagné du fameux poème de Verlaine : « Le ciel est, par-dessus le toit, / Si bleu, si calme ! / Un arbre, par-dessus le toit, / Berce sa palme. / La cloche, dans le ciel qu'on voit, / Doucement tinte. / Un oiseau sur l'arbre qu'on voit / Chante sa plainte. / Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là / Simple et tranquille. / Cette paisible rumeur-là / Vient de la ville. » À ce moment-là, j'ignorais tout de la vie de Verlaine, et c'est heureux, car mon ignorance m'a mis un temps à l'abri des pauvres explications des professeurs de littérature, un temps suffisamment long pour que le poème diffuse profondément et de manière définitive en moi ses effluves irrécupérables par le sens commun. Le sens se construit très lentement, il lui faut bien des détours pour nous approcher, tant il est constamment menacé par la sensation, par le non-sens et par l'oubli, l'oubli qui est peut-être la part la plus intrépide de notre être. 

Je ne sais plus où j'ai lu, hier ou avant-hier, que beaucoup avaient trouvé la foi en écoutant Jean-Sébastien Bach. Et moi qui me croyais unique… La Chaconne, ce matin, me renvoie aux Variations sérieuses de Mendelssohn. L'art le plus haut est rarement éloigné de la foi, quelque statut qu'on donne à ce mot. La foi nous permet de commencer. Sans elle, nous sommes irrémédiablement dans la poursuite, dans la continuation, dans l'effort. Pourquoi se lever le matin, si l'on ne croit pas au matin, si l'on ne pense pas qu'il est possible d'écrire une belle page, ou de composer une sonate importante ? La vie est là, simple et tranquille, qui n'est ni simple ni tranquille, mais quand-même. Si je m'appelais Fabrice Luchini, je n'aurais pas la conscience tranquille. 

C'est ce qu'on ne comprend pas, dans la poésie, dans la langue, dans la musique, qui est le plus durablement inscrit en nous, ce sont la trahison et le parjure qui disent le vrai, ce sont les sens qui ne se laissent pas traduire, qui refusent d'avouer, qui restent murés dans leur splendide autisme, qui révèlent le dessein d'un homme, son incomparable parole. C'est parce que nous sommes étrangers à nous-mêmes que nous avons besoin de parler, et de toujours recommencer. 

La mélodie de Fauré, je l'entendais intérieurement, en regardant les toits alentours, depuis la chambre d'hôpital, cette prison calme, qu'occupait ma mère au printemps 2003. La vie était là, fragile et pourtant tranquille. Je me demande souvent qu'elle est l'économie réelle d'un homme, je veux dire, qu'est-ce qui le constitue réellement, heure après heure, dans le cours d'une vie, qu'est-ce qui compte. Ce qu'il mange ? Le nombre d'heures qu'il passe à dormir, ses rêves, ses paroles, ses amitiés, ses amours, ses maladies, ses douleurs, ses peurs, la manière dont il se vêt, le nombre de fois où il se masturbe, les odeurs et les parfums qui le hantent, la musique qu'il écoute, ce qu'il sacrifie, ce qu'il donne, ce qu'il regrette, ses larmes, son emploi du temps, son poids, sa digestion ? J'entendais parler François-Bernard Mâche, à France-Musique, dans l'émission Les Grands Entretiens, la semaine passée. Est venue l'inévitable question sur ses pairs, et donc sur Boulez. Je l'ai entendu dire : « C'est le pouvoir qui l'intéressait, pas du tout la musique » et j'ai eu pitié de lui. Je me suis dit qu'il était soit idiot soit de mauvaise foi (mais les blessures peuvent produire, à distance, de très durables effets). Moi qui suis sans doute l'exact opposé d'un Boulez, dans l'économie de ma vie, je comprends aujourd'hui, trop tard, donc, que c'est lui qui avait raison, et moi qui avais tort. Il a cherché le pouvoir, l'argent, les honneurs ? Oui, en effet. Boulez fait partie de ces gens qui ont compris très tôt dans leur vie que pour être libre, il fallait du pouvoir et de l'argent. Moi j'aurai mis soixante ans à le comprendre. La liberté, j'ai vécu en sa compagnie toute ma vie, mais toute ma vie, elle m'aura ridiculisé, en me montrant qu'elle n'était pas là où je croyais. J'ai pris les choses par le mauvais bout, sans doute. À quoi sert d'avoir la conscience tranquille si c'est pour être écrasé par l'angoisse et les contingences ? Je ne pourrai pas dire que je n'ai pas été prévenu, pourtant. Mais j'ai mis toutes mes forces, depuis l'enfance, à résister crânement à ces prudences : Bêtise ! Il aurait fallu une autre force vitale et un autre amour de soi, pour que cela fût envisageable sans dégâts. J'ai commencé et commencé, oui, sans jamais aboutir. On m'avait prévenu : tu n'y arriveras pas. C'était inscrit une fois pour toutes dans les lois familiales, et il n'était pas question de déroger. J'ai été un enfant sage, finalement : et quel besoin avons-nous d'autre chose, n'est-ce pas. Oh, bien sûr, j'ai fait le malin, par instants, j'ai montré ma figure et mes muscles, j'ai voulu prouver que j'en étais tout de même capable, mais c'était en quelque sorte pour rire. C'était du mime. Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, je crois une fois encore être capable de dire qui je ne fus pas, mais je n'insisterai pas, ne vous effrayez pas. La seule certitude étant de n'être pas entendu, jamais. Chanter des airs ingénus, on ne peut s'y essayer qu'une seule fois, car la grimace vient vite, quand on se répète. L'heure exquise n'insiste pas, et les maladroits restent seuls avec leur maladresse. Trop tôt ou trop tard, c'est ainsi que la vie nous parle, depuis les chemins perfides où l'on se perd. J'ai presque peur, en vérité, de n'être jamais là où il faut. L'hiver a cessé, vraiment ? C'est la neuvième et dernière mélodie de la Bonne chanson, mais comment peut-on croire les poètes ? Ils sont bien trop à distance de la vie qui rassure. 

J'ai reçu il y a peu un très beau mail, envoyé par une amie qui était la femme d'un homme très important pour moi, mort il y a quelques semaines. C'était un solitaire avec lequel j'avais beaucoup de points communs, quelqu'un qui aurait pu avoir la même profession de foi que la mienne : Plutôt mort que sympa, et peut-être plus légitimement, et quelqu'un que j'ai autant admiré que craint. Dans ce mail il y a cette phrase : « Il avait pour toi de l'amitié, sentiment rarissime chez lui. » Pourtant nous ne nous sommes pas parlé durant les vingt dernières années. J'ignore tout à fait ce qu'il aurait pensé de ma nouvelle vie, après la musique, et de ce que j'écris. Ce matin, j'ai exhumé trois courtes phrases d'un texte ancien, que j'ai jetées dans l'abîme numérique : « Je n'écris pas, j'entends. J'entends qu'elle n'entend pas. C'est ça que j'écris. » Comme je m'y attendais, elles ont provoqué sarcasmes et associations malveillantes, mais étrangement, cela ne me touche pas. Lorsqu'on parvient à dire ce qu'on fait réellement, en une formule ramassée, qu'on ne pourrait pas dire autrement, ou mieux, il est normal que cela passe pour du non-sens ou de la pose, car ce qu'on fait, quand on le fait vraiment, c'est toujours radicalement autre, c'est toujours quelque chose qui n'existe pas pour les autres, qui ne peut avoir d'existence. N'empêche, c'est bien ça qui, depuis l'adolescence, me poursuit sans relâche. Pourquoi n'entend-elle pas ? Quel est ce mystère qui rend la communication impossible, qu'est-ce qui chez l'autre a décidé une fois pour toutes de vouloir nous rendre fou ? Pourquoi ferait-on de la musique, si l'on n'était pas dès l'origine obsédé par cette question qui rend toutes les autres dérisoires ? L'homme dont je parle plus haut semblait avoir mille ans, il connaissait le sens des grimaces humaines, il avait, lui aussi, dans le cœur, une tristesse affreuse qu'il faut cacher par tous les moyens, et, quand nous parlions de Schumann, ou de Fauré, nous savions tous les deux parfaitement qu'il nous était en ces parages impossible de mentir : « Moi, je n'aime plus rien, / Ni l'homme, ni la femme, / Ni mon corps, ni mon âme, / Pas même mon vieux chien. / Allez dire qu'on creuse, / Sous le pâle gazon, / Une fosse sans nom. » Être privé de la possibilité de mentir est une croix bien lourde à porter, au pays qui est le nôtre. C'est presque un (non) acte contre-nature. De l'ombre, oui, et la chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose, parce que de l'oiseau nous n'attendons pas qu'il nous écoute, lui. La vérité, comme la poésie, nous restent en travers de la gorge, et la plupart s'étouffent avant que d'arriver jusqu'à l'autre. Alors on creuse la tombe, de l'auriculaire, c'est tout ce qu'on peut faire si l'on est sérieux. On peut la creuser avec des phrases : les mots peuvent retourner la terre, à défaut de nous éviter la solitude. 

Les paysans veulent croire qu'ils existent encore, qu'ils ont encore une raison-d'être. Et je comprends qu'ils veuillent le croire. Paysan est un beau métier, que j'aurais pu faire, que j'aurais aimé faire. Se tenir auprès de la terre, voir le jour se lever, dans les odeurs changeantes, dans les nuances de la lumière indescriptible, dans la chaleur des bêtes, c'est noble. Bien sûr, ils rêvent, car ce qui a permis qu'ils existent — à leur juste place — n'est plus, mais je ne leur en veux pas de vouloir continuer à rêver, au contraire, car ils portent la mémoire du monde que j'ai aimé. L'industrie et la finance (et le nombre) ont défiguré les paysages et les hommes, et nous ne sommes plus tellement nombreux à avoir connu autre chose, à savoir qu'un autre monde avait été non seulement possible, mais accueillant et beau, bénéfique. C'est drôle de se dire que la fin de notre vie coïncide peut-être avec la fin de la vie tout court : pourquoi aurions-nous ce privilège, de marquer ainsi de notre corps le terme d'un monde ? Oh, bien sûr, il y aura un après, comme toujours, c'est à peu près certain, mais ce monde-là, comme le pays, ne sera plus de même nature, il aura rompu ses liens avec l'homme tel que des siècles et des siècles l'ont imaginé, conçu et rêvé. Autant dire qu'il faudra lui trouver un autre nom. L'intelligence n'est garante de rien du tout, si elle n'est pas intimement liée à autre chose qu'elle-même, cet autre chose qui s'était patiemment élaboré durant des millénaires au plus profond de notre nature et de notre biologie. Nous sommes en train de sortir de ce cercle magique, et je ne sais pas s'il y aura un possible retour. 

Pourquoi a-t-on le sentiment si douloureux que le monde réel a cessé d'exister ? Partout où l'on tourne le regard, on ne voit qu'assassins ou suicidés. Le chien, calé contre un fagot, écoute attentivement la voix rocailleuse et chantante de son maître qui est au téléphone. « Vous avez connu des hivers où il y avait beaucoup de neige ? » Deux mètres de neige devant la porte et les fenêtres. « Vous étiez perdu !? » La question le fait rire. Perdu ? Pourquoi ça ? Pas le moins du monde. La neige, en hiver, on la connaît bien, en Ardèche. Un autre en avait jusqu'à quatre mètres et demie devant sa maison, à mille trois-cents mètres d'altitude, il fallait creuser des tunnels pour sortir. « J'ai toujours été heureux. » Sauf lorsqu'il pense à la suite… « Personne n'en veut, de la maison. » Je ne comprends qu'un petit tiers de ce qu'il dit, avouons-le, tellement son accent est puissant et l'enregistrement approximatif. « Vous n'avez jamais été malade ? » Jusqu'à quatre-vingts ans, non. La vraie vie… « Je dors bien. » Oui, OK, mais le pauvre vieux n'est jamais allé en vacances à Dubaï, ni aux Seychelles, il n'a jamais conduit une Mercedes AMG, il ne va pas non plus voir les films de Justine Triet et il ne sait même pas ce que c'est qu'un sushi ! Tu ne m'étonnerais pas beaucoup si tu m'apprenais qu'il ne connaît pas Michael Jackson, ce plouc. « Vous allez être centenaire, vous ! » Ah, ça, c'est çui d'en haut qui décide, pas moi. « On faisait le beurre, et le picodon, et les picodons ils étaient bons ! » Il dort bien. Tu m'étonnes… Il aurait été vivant en 2021 qu'on lui aurait envoyé un hélicoptère afin de vérifier s'il portait bien un masque pour parler à ses vaches, vaches qu'on aurait vaccinées d'autorité, bien entendu. On n'est jamais trop prudent, avec ces anti-modernes anti-sociaux décadents fichés C, susceptibles d'appartenir à la mouvance complotiste par atavisme et ignorance de la lumineuse modernité inclusive qui a oublié l'Ardèche. Monsieur, vous êtes un PAYSAN ! Vous n'allez pas nous déverser du fumier sur la tête, au moins ? Un quoi ? Il sait pas, puisqu'il a toujours été ce qu'il est et qu'il le sera jusqu'à la tombe. Dans paysan, il y a pays. Ça ne peut plus exister, donc ; parlons d'autre chose. 

Une maison petite avec des fleurs, un peu de solitude, un peu de silence, un ciel bleu, la chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose, de l'ombre ; et quel besoin avons-nous d'autre chose ? J'sais pas. Un picodon et une tranche de pain ? Un verre de vin ? Et pourquoi pas la sainte eucharistie, pendant que t'y es, espèce de facho !

dimanche 21 janvier 2024

Encre de petite vertu



Entrez, Regardez, Écoutez ! « Je suis l'essaim des bruits et la contagion. » 

Le monde a changé. Le téléphone était l'instrument érotique par excellence. Nous y passions des heures très longues. Mon record personnel est de neuf heures, entre Paris et Avignon, à la fin des années 80, de dix heures du soir à sept heures du matin, avec une femme. Sur la pointe de vos seins, Madame, un sforzando à béquilles, le visage fendu et la pourpre moite : il a dansé, le vieux fou, avant de disparaître dans vos forêts sombres, bassons et salades emmêlés. Les PTT m'avaient appelé pour savoir s'il ne s'agissait pas d'une erreur, et quand je leur avais confirmé que j'avais bien passé neuf heures au téléphone, ils m'avaient félicité en me disant qu'il s'agissait d'un record. « Il jetait l’encre au hasard en écrasant la plume d’oie qui grinçait et crachait en fusées. Puis il pétrissait, pour ainsi dire, la tache noire qui devenait burg, forêt, lac profond ou ciel d’orage ; il mouillait délicatement de ses lèvres la barbe de sa plume et en crevait un nuage d’où tombait la pluie sur le papier humide... »

Les gens de moins de quarante ans n'aiment pas le téléphone. Ils préfèrent texter. Le paradoxe est qu'aujourd'hui téléphoner est en quelque sorte gratuit, alors que ça coûtait extrêmement cher, avant 1990. Un autre paradoxe est que nous étions cloués sur place, rivés à l'appareil, qu'il était donc beaucoup plus contraignant de téléphoner. En revanche, la qualité était meilleure, en tout cas moins sujette à des sautes d'humeur exaspérantes et des coupures incessantes. « La contagion des mots vivants allant et venant d'âme en âme. » Ils préfèrent texter… Si au moins ça signifiait écrire ! Être rivé à l'appareil téléphonique était la marque de la liberté qui allait nous être bientôt ravie, mais nous ne le savions pas. Moins il y a de contraintes, moins nous sommes libres. 

Qu'est-ce donc qui leur fait peur, dans cet instrument merveilleux ? Est-ce tout simplement le fait qu'il y a là une vraie conversation, qu'on ne peut quitter sans y mettre fin, alors que les "dialogues" que nous avons sur Messenger, par exemple, sont entrecoupés de silences, de trous et de disparitions exaspérantes, et que la lenteur des réponses certaines fois nous amène au bord de la crise de nerf — sans même parler de la qualité de la langue écrite qui nous parvient, de sa forme ? Combien de fois la personne avec laquelle j'étais en train d'avoir une conversation a disparu brutalement, sans prévenir, sans un mot, et s'est même étonnée, par la suite, que je lui en fasse le reproche ! La notion même de conversation ne semble plus comprise. L'intermittence et le pointillé, la désinvolture, sont les nouvelles modalités des échanges humains. Les dialogues sur Messenger n'ont ni la beauté de la conversation orale, dans laquelle la voix a une si grande place (et donc le corps), ni celle de la correspondance, dans laquelle on soigne la graphie, en plus de la langue et du style. « Quand imagination et perception coïncident, l'âme prend feu. » Qui le sait ?

« J'aime encore mieux ceux qui rendent le vice aimable que ceux qui dégradent la vertu. » Je ne peux plus la supporter. Elle me fait honte. Depuis des semaines, elle se répand sur “le cas Depardieu”. Peu importe sa position, qui d'ailleurs est à peu près inintelligible, comme tout ce qui sort de son clavier, c'est le fait même qu'elle s'exprime à ce sujet, qu'elle croie devoir faire part de son opinion, qu'elle prenne la pose du moraliste, très-sage et nécessairement bien informé, qui veut apporter la lumière aux imbéciles qui l'entourent (sur ce dernier point, je ne la contredirai pas), qui est insupportable. On a envie de lui crier : « Mais arrête ton char, Abia, commence donc par apprendre à faire une phrase simple, sujet, verbe, complément, avec les bonnes prépositions aux bons endroits », ce qui, bien sûr, ne ferait qu'attiser son irrépressible besoin de créer des statuts facebook tous plus ineptes les uns que les autres. Je la vois casser des œufs à la douzaine, mais je ne vois jamais l'omelette. Naguère, j'avais tenté de lui dire un peu ce que je pensais de ses prises de position inutiles, confuses et inarticulées, mais j'avais vite compris qu'il était vain de vouloir lui faire entendre raison : elle n'écoute rien, ne comprend rien, toute discussion avec elle est impossible, j'en ai fait plusieurs fois les frais. Le pire est sans doute qu'elle ne cesse de me répéter que nous nous comprenons parfaitement, tous les deux ! Il est loin le temps où je lui disais en face ce que je pensais. Ce temps-là est passé définitivement, et par sa faute, puisqu'elle n'entend rien, ni au propre ni au figuré. Cette femme est autiste, mais d'un genre qui ne cesse de m'étonner, car je crois que les autistes sont en général assez intelligents. Pourquoi donc sont-ce toujours les moins aptes à l'élucidation du monde tel qu'il va qui estiment de leur devoir de nous éclairer sur les mystères de la vie ? 

J'en reviens toujours au même point, qui me paraît suffire à expliciter ce qui me la rend impossible. Depuis que je la connais, elle (m')écrit sans utiliser l'apostrophe, et cette absence, assumée et même revendiquée, est l'un de ces traits qui ont le don de me rendre fou. Elle n'en tient bien sûr aucun compte. La justification de ce défaut est, en soi, ce qui rend la chose insupportable, car ceux qui prennent prétexte de leur liberté et de leur confort personnels pour ne pas respecter les règles de la langue commune me sont depuis toujours odieux. J'ai l'impression de m'adresser à des enfants capricieux, et je déteste ça. Ils se comportent comme qui aurait de la morve au nez, mais qui prétendrait ne pas s'en soucier lorsqu'il va dans le monde. Ils ont bien entendu le droit de se balader avec de la morve au nez, mais nous avons aussi le droit de redouter — un peu — de les fréquenter. 

Pourtant elle est gentille, avec moi, et je souffre de penser ce que je pense. Suis-je méchant ? Je ne le crois pas, mais je ne suis pas assez fort pour ne pas penser ce que je pense. À bien y réfléchir, je crois que cette infirmité a ruiné toutes mes histoires d'amour, depuis que j'ai trente ans. J'ai même tenté de théoriser la chose pour la rendre acceptable, mais je dois convenir de mon échec. Je vois immédiatement, chez les femmes dont je tombe amoureux, les défauts (disons plus prudemment les particularités désagréables) qui vont rendre notre relation difficile, et peut-être impraticable, mais ça ne m'empêche pas d'être amoureux (ce serait trop simple). L'adage « l'amour rend aveugle » n'a aucune espèce de réalité, en ce qui me concerne, et j'envie ceux dont les yeux restent fermés, au moins durant quelque temps : ils connaissent l'innocence du sentiment amoureux, ce qui n'est plus mon cas depuis près de quarante ans. Je crois que ce travers vient paradoxalement d'une trop grande sensibilité à l'amour. Mais je m'exprime mal : C'est plutôt que l'amour est la chose la plus importante, pour moi, et que je le place si haut que je suis incapable de le priver si peu que ce soit de vérité. Je refuse obstinément qu'il soit abîmé, ou seulement déprécié, diminué, par la peur de voir ce que l'on voit. Le jeu est risqué, et peut-être voué à l'échec, mais je me préfère inaimé que de procéder autrement. L'érotisme tel que je le conçois ne peut exister sans une impitoyable lucidité — lucidité qui fait retraite d'elle-même à de certains moments, bien entendu. Les défauts d'un corps, par exemple, sont d'indispensables incitations à mon désir qui, sans ça, me semblerait de piètre qualité, ou banal — c'est sans doute une des raisons qui me font considérer la chirurgie prétendument esthétique comme un grand malheur, comme une déviance plutôt que comme une réparation. Modifier le cours des évolutions d'un corps me paraît une fausse bonne idée, mais je ne vais pas tenter ici de justifier cette affirmation ; ce sera peut-être pour une autre fois, car les quelques discussions que je vois régulièrement à ce sujet me semblent toujours d'une incroyable pauvreté. 

Les deux dernières femmes que j'ai aimées ont eu toutes les deux, à peu de choses près, la même crainte, quand nous nous sommes rencontrés, qu'elles ont exprimée ainsi : comment faire pour que ça dure ? Aux deux, j'ai fait la même réponse. Ouvrir les yeux, sans attendre, sur ce que nous sommes, et comprendre que l'amour n'est pas un sentiment. Ni l'une ni l'autre ne m'ont cru. Je pense que ma réponse les a inquiétées, ou déçues. Elles y ont sans doute vu la preuve que je n'étais pas un bon client… « Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y réussir : ils cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres. » On doit perpétuellement faire semblant d'être innocent, sous peine de disparaître aux yeux d'autrui. Il ne faut pas mettre la main dans la bouche d'ombre, on le sait, pourtant. Hugo disait : « J'appartiens sans retour à cette sombre nuit qu'on appelle l'amour », et aussi : « Je suis un homme qui pense à autre chose ». L'homme qui vit (dans les deux verbes, vivre et voir), plutôt que l'homme qui rit (c'est pourtant dans ce roman que j'ai compris qui était Victor Hugo)… Le Victor Hugo nu de Rodin n'est pas aimé (il faut entendre les commentaires presque méprisants des quelques spectateurs qu'on peut observer sur internet…) et ça se comprend. Il bande et il met la main dans l'encrier (il est noir d'encre) ! Il aime (et il désire) et il n'en a pas honte du tout. Il pense, et il pense avec son sexe et sa panse. Il va se répandre, et penser autre chose, dans « ce gouffre où le jour avec la nuit se fond ». Tiens, revoilà Depardieu, mais Depardieu n'a pas son Rodin, lui (il n'a que Moix)… Il n'aura que de minces voix criardes et insignifiantes qui lui mordront de loin « la poutre » qu'il a dans le caleçon, à quarante ans de distance s'il le faut. « Fuyons sous la spirale de l'escalier profond. » Le sens de l'infini semble à jamais perdu. Aimer ? Mais mon pauvre ami, vous êtes complètement dépassé, il leur faut du contrat et du consentement, de la sécurité et de la revanche ! L'amour, c'est autre chose, merde. L'érotisme, ou, si vous préférez, le désir, chez Hugo ? Il est partout ! Tout en sort et se répand entre les feuilles qu'il noircit d'encre. L'encre, il en badigeonne même les murs de ses demeures et ses femmes, et sa nuit de noce avec Adèle, l'épouse et la maîtresse de Sainte-Beuve (qu'Hugo appelait Sainte-Bave), a été très pénible, car il ne pouvait pas s'arrêter. Lui aussi avait une poutre dans le caleçon. Polyphème le bavard (et dont on parle beaucoup, même s'il n'est personne) n'a peut-être qu'un œil mais il voit, plus et mieux que ses contemporains, il entre même dans toutes les femmes qu'il voit, c'est un drame impérieux, cette vision. « Chez eux [les cyclopes], pas d'assemblée qui juge ou délibère ; mais au creux de sa caverne, chacun, sans s'occuper d'autrui, dicte sa loi à ses enfants et femmes. » Il a une conscience aiguë de la violence qui agit en nous à notre insu, bien au-delà de nos croyances, et qui, dans la sexualité est omniprésente, dès le premier regard. Hugo le dit explicitement : tout est là dès le premier regard. Le cliché ne contredit pas la vérité : « Il n'y avait rien, et il y avait tout. Ce fut un étrange éclair. » Le regard et le désir sont une même matière, une même force fulgurante et intransigeante. Personne ne juge ou délibère, ou bien si, justement, mais cela n'a aucun sens, quand le désir surgit de sa caverne. Quand un gouffre mystérieux s'entrouvre et se referme aussitôt, nous savons qu'il y a « un jour où toute jeune fille regarde ainsi », et tous les discours effarouchés n'y changeront jamais rien. Qu'on le dise ou non n'empêchera pas l'innocence d'être plus dangereuse que la raison : « c'est une vierge qui regarde comme une femme ». Cela pouvait se dire, alors. 

« Il n'existe pas d'être capable d'aimer un autre être tel qu'il est. On demande des modifications, car on n'aime jamais qu'un fantôme. Ce qui est réel ne peut être désiré, car il est réel. Je t'adore... mais ce nez, mais cet habit que vous avez... Peut-être le comble de l'amour partagé consiste dans la fureur de se transformer l'un l'autre, de s'embellir l'un l'autre dans un acte qui devient comparable à un acte artiste, – et comme celui-ci, qui excite je ne sais quelle source de l'infini personnel. » (C'est Valéry qui nous dégrise, et qui confirme la phrase de Paul Morand que j'aime tant : « L'amour n'est pas un sentiment. C'est un art ».)

Qui donc a crevé les yeux des pantins dévitalisés et immortels qui nous entourent ? « Personne », dirait Ulysse. Ces lourdauds n'ont pas eu besoin d'encouragements pour se crever les yeux, ils ont seulement suivi la pente médiocre de leur effroi. Songer à ses veines bleues ? Qui a encore de telles pensées ? Qui entre en une femme par la pensée, par les yeux, par l'odorat ? Ils se font livrer leur nourriture, ces pauvres gens, et tout est dit, et si leurs artères bouillonnent, ce n'est nullement l'imagination et le désir de transformer l'autre — de le posséder, oui oui oui — qui les échauffent mais une molécule ou un vaccin dont la vie en eux tente de se séparer, sans même qu'ils soient avertis du combat livré par leur corps. Ils sont torturés à l'insu de leur plein gré mais ont peur des caresses et des mots. Ils ne pourraient pas imaginer une Juliette Drouet, eux. « On ne peut pas vivre sans aimer. » On dit et on répète ces mots dans toutes les arrières-cours : lettres mortes. Juliette est une des plus belles femmes de Paris ; elle sera la femme totale. La nuit sans retour… « Spectres de la joie morte, fantômes de l'orgie éteinte »… C'est parmi eux que déambulent Juliette et Victor. Le jour naissait, il pleuvait à verse, et cela durera cinquante ans. « Ils étaient ivres, et moi aussi. Eux de vin et moi d'amour. À travers leurs hurlements, j'entendais un chant que j'avais dans le cœur. » Il ne voit qu'elle parce qu'il n'y a qu'elle. La nuit qu'ils ont passée ensemble (du 16 au 17 février 1833) continue et continuera en lui. Elle a ouvert la voie. Il plonge sa main dans l'encrier du désir. L'éblouissement, voilà la quête, celle qui va nourrir les mots d'un noir intense. Elle lui demande du plaisir — et lui en promet ! Qu'y a-t-il d'autre, je ne vous le demande pas. Oui, le plaisir peut être un devoir. Écrire ne sera qu'une immense célébration de la nuit vive qui en lui survit à tout. « Un lit nuptial a pour plafond tout le Ciel. (…) Aimer ou avoir aimé, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. » La certitude d'être aimé, il l'aura connue. Il ne sera pas abandonné, ce diable d'homme. « Mon Victor, tu es tout pour moi, parent, ami, tout, ne l'oublie pas. Je t'aime. Tu es mon dieu, ma seule croyance. » Et, à la fin, alors qu'elle a soixante-treize ans et lui soixante-dix-sept : « Mon cœur est à toi ; mon cœur est avec toi. Je t'embrasse et je te baise, je te veux et je te possède. Tu es mon bonheur, tu es ma volonté, tu es ma passion, tu es ma vie et mon éternité. » Elle vit avec lui, chez lui, mais continue à lui écrire… La mort n'est pas, chez eux. Elle n'est qu'un des moyens qu'a le vivant de se continuer : « Tous ces atomes las, dont l’homme était le maître / Sont joyeux d’être mis en liberté dans l’être. » « La chair se dit : — Je vais être terre, et germer, / Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer ! / Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme / Du buisson, de l’eau vive, et du chêne, et de l’orme, / Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés, / Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pourprés, / Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue, / Aux murmures profonds de la vie inconnue ! » La vie inconnue (et à écrire), voilà la seule aventure. 

« Tu es la femme que je désire, l'âme que je divinise, la femme que je veux dans mon lit. » Pour une fois, il semblerait que le désir ait été équitablement partagé : exception qui confirme la règle. « Je sens que je meurs, et que je meurs d'une mort qui est la vie. » Mais cela ne l'a jamais fait renoncer à la chasse. Il y aura d'autres maîtresses, et Juliette Drouet souffrira de ce qu'elle appelle « la plaie vive de la femme » ; mais elle le comprend. La vie amoureuse inonde le monde mais ce chant qui court partout est plus silencieux que les péripéties ; plus tenace, aussi. « On eût pu se promener nu. (…) Il pénétra dans de l'inattendu. » L'amour est une voix très basse qui ne cesse de murmurer quand nous dormons et que nos sens sont occupés là d'où notre esprit s'absente. Son rythme est lent, si lent qu'on ne le reconnaît pas toujours, mais il est là, pourtant, bien établi et tranquille, qui nous ignore jusqu'au moment où nous en percevons la trace brûlante. 

« Josiane, c'était la chair. Rien de plus magnifique. » « Elle était grasse, fraîche, robuste, vermeille, avec énormément d'audace et d'esprit. Elle avait les yeux trop intelligibles. » « Josiane était toute la vertu possible, sans aucune innocence. » « Elle marchait sur les coeurs. » « Elle vivait dans on ne sait quelle attente d'un idéal lascif et suprême. » « Josiane s'ennuyait, cela va sans dire. » « On hait. Il faut bien faire quelque chose. » « C'est par là qu'elle se croyait forte et qu'elle était faible. » « Un soir il y eut quelqu'un. » « Il lui sembla que, pour la première fois de sa vie, il venait de voir une femme. » « Ce mystère, le sexe, venait de lui apparaître. » « “Tu es horrible, et je suis belle. Tu es histrion, et je suis duchesse. Je suis la première, et tu es le dernier. Je veux de toi. Je t'aime. Viens.” » Voilà ce dont il s'agit. Elle veut de nous. Elle veut, tout simplement. Elle s'ennuie. Un soir il y eut quelqu'un, et ce fut elle. La terre frémit, se soulève, la nuit vient et nous prend, sans retour. C'est toute la vertu possible qui fond sur nous alors que nous pénétrons dans l'Inattendu. « Une vieille loi tombe en désuétude comme une vieille femme. » La loi qui était en vigueur jusque là a cessé de nous maintenir sous sa coupe, nous en perdons jusqu'au souvenir, et l'autre loi peut prendre toute la place, comme s'il n'y en avait jamais eu d'autre. Gémissement vite étouffé auquel personne ne prend garde. Qu'elle s'appelle Josiane, Juliette, Adèle, Christine, c'est toujours la seule qui ait un nom. Stupéfaction : le nom prend toute la place, étend son ombre sur ce qui est et fait disparaître le nombre. Le malheur et le bonheur sont des frères jumeaux impossibles à distinguer. Obéissance : la loi s'impose. Il pénètre dans l'Inattendu. Viens ! « Nue à la lettre, non. Cette femme était vêtue. Et vêtue de la tête aux pieds. » « Elle dormait la tête renversée, un de ses pieds refoulant ses couvertures, comme la succube au-dessus de laquelle le rêve bat des ailes. » « C'était l'époque où une reine, songeant qu'elle serait damnée, se figurait l'enfer ainsi : un lit avec de gros draps. » « La femme, voilà ce qu'il voyait. » « La femme nue, c'est la femme armée. » « Toujours apparition. » « L'ivresse, c'est de vouloir une femme ; l'ivrognerie, c'est de vouloir la femme. » « Toutes les souplesses de l'eau, la femme les a. » « Elle tira à elle la robe de chambre et se jeta à bas du lit, nue et debout. » « Elle le vit. » « Puis, subitement, d'un bond violent, car cette chatte était une panthère, elle se jeta à son cou. » « “Il y a quelqu'un en haut, ou en bas, qui nous jette l'un à l'autre.” » « “Je me sens dégradée près de toi, quel bonheur !” » « Elle lui mit la main sur la bouche. » Tu me désennuies ! « “Veux−tu voir une femme folle? c'est moi.” » « “L'étonnement des imbéciles est doux.” » « “Ah ! je suis heureuse, me voilà tombée. Je voudrais que tout le monde pût savoir à quel point je suis abjecte.” » « “Insulte-moi. Bats-moi. Paye-moi. Traite-moi comme une créature. Je t'adore. » « Je t'aime !” Cria-t-elle. » « Et elle le mordit d'un baiser. » « Elle répéta : “Je t'aime !” » Juste avant de comprendre qu'il était son mari… Et certains de s'évanouir à la vue d'une main aux fesses !

Heureusement que ce texte n'avait aucun objet particulier, car je constate qu'il m'a entraîné très loin… De quoi, au juste ? Je l'ignore. De rien du tout, sans doute. De ce rien-du-tout qui souvent me permet d'écrire. Très loin de la solitude d'un 24 décembre ? Pourtant, j'y suis tellement habitué, à cette solitude… Je pense que sur les soixante-sept Noëls que j'ai traversés, près d'une trentaine ont dû être solitaires. Je n'en suis pas mort. C'est même le contraire qui, aujourd'hui, me semblerait difficile à imaginer, et peut-être à vivre. Autant dire que j'ai un peu de mal à participer aux vœux qu'on forme en ce moment, même si l'anniversaire de la naissance du Christ est en soi un événement qui me touche et si je comprends que cette célébration puisse procurer ferveur et joie. À propos de ferveur, ces quelques lignes, extraites toujours de L'Homme qui rit, me semblent extrêmement profondes, et disent très bien que l'érotisme est une connaissance, et peut-être la connaissance des connaissances.

« La beauté de la chair, c'est de n'être point marbre, c'est de palpiter, c'est de trembler, c'est de rougir, c'est de saigner ; c’est d’avoir la fermeté sans avoir la dureté ; c’est d’être blanche sans être froide ; c’est d’avoir ses tressaillements et ses infirmités ; c’est d’être la vie (…). La chair, à un certain degré de beauté, a presque le droit [et le devoir ?] de nudité ; elle se couvre d’éblouissement comme d’un voile. » La chair a droit de nudité mais sa nudité l'habille plus sûrement qu'un vêtement. Un vêtement s'enlève, quand la nudité est inexpugnable, le voile peut se retirer, quand le dévoilement est définitif. La chair palpite, tremble, rougit, saigne, tressaille, c'est comme ça qu'on l'aime, car c'est la vie qu'elle laisse voir, qu'on aime, la vie qu'on observe, incrédule, qu'on ne peut pas comprendre car on reste au bord, et le désir et le plaisir nous laissent penser un instant qu'il peut exister une intersection, un territoire commun où toute la vie s'est concentrée, où elle vit plus qu'ailleurs. 

« La Hollandaise : trois francs. » On en revient toujours là : on pénètre dans l'Inattendu, dans l'Incompréhensible. Josiane, c'était la chair. Mais qu'est-ce que la chair ? Force de liaison vertigineuse et force de répulsion inquiétante, les deux faces de ce même objet indissolublement liées tapissent l'esprit des hommes qui gravent leurs noms sur ces parois. Être / Estre. Âtre / Astre : Foyer de la Présence (qui n'est qu'une imagination rendue à la vie, à la lettre). Y demeurer !

Victor Hugo meurt le 22 mai 1885, à Paris (« Je vais fermer l'œil terrestre ; mais l'œil spirituel restera ouvert. »). Tiens, tiens, ça me rappelle quelque chose, ça… (« Je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas. ») Son cercueil est exposé une nuit sous l'arc de triomphe de l'Étoile, voilé de noir. Ses funérailles, le 1er juin, débutent avec vingt-et-une salves de canon tirées à dix heures et demie depuis les Invalides. Le cortège s'ébranle à midi et demie pour se terminer à six heures et demie du soir. Trois millions de personnes ont assisté à ces funérailles. Trois millions de personnes… Ce jour-là, les putains de Paris se donnent gratuitement à leurs clients ! Vous entendez ? Quel plus bel hommage littéraire un écrivain pourrait-il souhaiter ? Car « rien, chez Hugo, n'existe sans le corps. » « Il met la main dans l'encrier, il met la main dans la bouche d'ombre. » « Si les pages était plus larges, eh bien l'encre s'étendrait encore. » Il voulait avoir vue sur l'océan, c'est-à-dire sur l'infini et le désir. « Ce grand frisson vague qui est la réclamation vitale de l'infini. » Hugo c'est un œil, mais un œil inquiet. « De la voyelle esprit le corps est la consonne. » L'art de voir… La secousse du réel. Perpétuel retour au noir, parce qu'il ne sait jamais à quoi s'en tenir, et c'est ce qui est grand chez lui.

« Plieux, samedi 26 décembre 2020, minuit et demi. 

« J’étais fou d’enthousiasme pour le Quatre-Vingt-Treize de Victor Hugo, récemment. Je suis même allé jusqu’à dire, délirant, à Pierre-Guillaume de Roux, qu’on ne voyait pas trop pourquoi les Français avaient besoin d’aller chercher Guerre et Paix pour le porter aux nues quand ils avaient sous la main cela, en matière de grande fresque sur le destin des nations. Et de fait c’est un livre éblouissant à chaque page. On ne comprend pas comment un homme, à moins d’y consacrer sa vie entière et de n’écrire rien d’autre, peut acquérir et maîtriser tant de connaissances sur la navigation, la poliorcétique, l’histoire et le personnel de la Révolution, la reliure, la géographie de la Bretagne, la castellologie, la psychologie enfantine. On est confondu devant l’art de la scène à faire, la sûreté des répliques, l’apparente profondeur de la réflexion politique, l’enchaînement des morceaux de bravoure. Et puis, il faut l’avouer, une certaine lassitude se fait jour, un léger début d’écœurement. On est là comme devant un formidable virtuose, un pianiste du genre d’Horowitz, auquel on en vient à reprocher trop de facilité, trop d’art, un formidable excès de dons. Ne pourriez-vous jouer un peu moins bien, un moment ?

« J’en arrive à rejoindre après un long détour le sentiment dominant de la tradition critique française, sur Hugo : Victor Hugo, hélas. Bon, bon, bon, c’est notre plus grand poète, le plus doué de nos auteurs dramatiques, le plus fulgurant de nos grands romanciers. Il est génial, c’est une affaire entendue : mais est-ce que tout cela n’est pas un peu clinquant, tout de même ? Que pensaient les gens de goût, au temps de Quatre-Vingt-Treize ? Stendhal était mort depuis longtemps, Baudelaire non plus n’était plus de ce monde ; mais qu’a dit Flaubert, du roman ? Que dira Proust ?

« Peut-être un très grand artiste ne doit-il pas être trop doué. C’est la faiblesse d’un Richard Strauss, encore qu’elle ne me gêne pas chez lui, peut-être parce que son langage m’est moins familier que celui de Hugo, et que je suis sensible aux effets sans bien apercevoir les moyens. L’excès de dons, et donc la facilité, c’est la faiblesse d’un Winterhalter, d’un Boldini, d’un Van Dongen, pour passer à des animaux plus petits. C’est peut-être la faiblesse d’un Rubens, d’un Vivaldi, d’un Van Dyck, d’un Sargent, d’un Sorolla, d’un Hérédia (que j’adore) ; et certainement d’un Rostand. Ils sont éblouissants, eux aussi. Peut-être un très grand artiste ne doit-il pas être éblouissant. Toulet n’est pas éblouissant, Larbaud non plus, Tibulle encore moins. Cependant Turner l’est bien, et nul ne songerait à le lui reprocher. L’excès vient avec Ziem, Saint-Saëns, Grieg, ou Thomas Moran, ce Ziem des Rocheuses.

« Il y a un coté Thomas Moran, chez Hugo. Je dois me forcer un peu pour lui en faire grief, car j’aime beaucoup Thomas Moran (et je ne serais pas mécontent d’un Ziem, faute d’un Turner). Mais Hugo sent un peu trop le théâtre, toujours, les décors peints, les coulisses, le magasin d’accessoires, dans le roman. À cause de sa formidable puissance, on ne sent pas la résistance de la matière, face à lui ; et, par voie de conséquence, c’est la matière elle-même qui se dérobe, devenue sublime plafond à fresques, rocher, feuillage et fleuve embrasés d’opéra. Qu’il ne se refuse aucune scène à faire, on ne saurait lui en vouloir, c’est de bonne guerre (des Chouans) ; mais il ne se refuse non plus aucune phrase à faire. Il est le triomphe de la rhétorique. Sans doute n’y a-t-il pas d’auteur plus facile à pasticher. Il enfile inexorablement les antithèses, les balancements bien marqués, les symétries baroques, les énumérations pétaradantes. C’est beau, c’est très confortable, on ne s’ennuie pas une minute, c’est d’un luxe stylistique souvent grandiose, mais on a toujours envie d’appeler l’hôtelier à un peu plus de modération, de le prier d’enlever quelques coussins, et de dire gentiment à l’auteur, avec tout le respect et l’affection qui lui sont dus dû, oh, eh, repose-toi un peu, Totor : c’est bon, on t’admire.

« Peut-être Valéry se trompe-t-il — il faut des phrases qui ne travaillent pas, dans un roman : des phrases qui s’assoient le long du chemin, qui s’étirent doucement dans un fauteuil, qui caressent distraitement le chien et regardent par la fenêtre, sans rien voir. »

Quelle page admirable ! Je comprends la critique de Renaud Camus, je la comprends même trop bien, et pourtant Hugo était parfaitement conscient de ce travers. En tout cas, il le voyait clairement chez autrui. « Il faut s'y résigner, il n'y a pas d'œuvre de Victor Hugo pure de toute scorie. Ici encore, des enfantillages, des ridicules viennent nous faire trébucher au détour d'un chef-d'œuvre. Mais, on l'a déjà dit, c'est aussi la force de Hugo de charrier, sur son fleuve intarissable de mots, le pire avec le meilleur. » (Michel Braspart) « Et l’on sent l’harmonie / D’une naïveté complétant un génie » Pour Victor Hugo, le génie est impossible sans bêtise, sans manque, sans défaut. Pour lui, les poètes parfaits, ce sont les poètes de second rang. Racine a la perfection pour lui, c'est-à-dire qu'il lui manque l'infini. Ses œuvres sont des œuvres achevées, closes sur leur beauté. Il leur manque « la fiente d'aigle », la faute, la tache, le raté dans l'œuvre. L'œuvre géniale est marquée du sceau de l'imperfection. « Jetez dans l'art, comme dans la flamme, les poisons, les ordures, les rouilles, les oxydes, l'arsenic, le vert-de-gris, faites passer ces incandescences à travers le prisme ou à travers la poésie, vous aurez des spectres splendides, et le laid deviendra le grand, et le mal deviendra le beau. » 

Il écrit dans tous les sens et dans toutes les dimensions, sur tous les supports avec tous les moyens et matériels. Au crayon, à l'encre (toujours avec la plume d'oie), en bas, en haut, il repasse par-dessus, sur du magnifique papier blanc, choisi avec soin, il garde tout, absolument tout. Copeaux et dessins, brouillons et déchets, feuilles arrachées, dessins et historiettes pour ses enfants, Toto et Pista, posés sur l'édredon quand ils dorment… Des têtes, des Chinois, des châteaux, des animaux, des chimères, des monstres, c'est vertigineux. Il repasse à l'encre sur le crayon, c'est un peu effrayant, tout est mélangé, il n'y a pas de hiérarchie. « Tout dans la création n'est pas humainement beau, le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l'ombre avec la lumière. » Il plie ses feuilles en deux. La marge est aussi importante que la page, et peut-être plus profonde, plus accueillante. Additions, remaniements, dessins, pensées, corrections, échappées, illustrations… La marge dialogue sans cesse avec le texte, parfois l'engloutit. Les carnets divaguent, extravaguent (comme il aime dire) — où il note ce qu'il voit, les cuisses entraperçues des femmes, leurs chevilles, leurs visages — nourrissent les romans ou les pamphlets, les petits textes et les grands, sortent l'écrivain de son sillon pour mieux l'y ramener. Tout cela se trame à l'intérieur de ce corps-là, de cette panse-là, qu'il va tremper chaque matin dans l'eau glacée. Cela peut se dire en vers, en phrases, en croquis, en dialogues, en pièces, en descriptions, en rêves, en taches noires, en cauchemars, et tout y revient perpétuellement, jusqu'au dernier souffle, jusqu'au désir ultime, jusqu'à la vie essoufflée. Il plonge la main dans l'encrier comme on plonge la main dans le sexe d'une femme, sans savoir ce qu'il va y trouver. N'opposons pas l'écriture et les dessins, le récit et la description, le roman et la philosophie, la politique et l'amour. Les dessins racontent et les textes montrent, c'est le même mouvement, la même vague, puissante et délirante. C'est la même encre. Les lapins côtoient les pieuvres, les enfants les monstres, l'amour la haine, les cathédrales les bouges, les villes l'océan. Tout sort du noir, de la nuit ; de la mer et de l'Infini. 

« Cet œil fixe ne ressemblait à rien de ce qu'on peut voir sur la terre. Dans cette prunelle tragique et calme il y avait de l'inexprimable. Ce regard contenait toute la quantité d'apaisement que laisse le rêve non réalisé ; c'était l'acceptation lugubre d'un autre accomplissement. Une fuite d'étoile doit être suivie par des regards pareils. (…) L'immense tranquillité de l'ombre montait dans l'œil profond de Gilliatt. » « Et je voyais au loin sur ma tête un point noir. / Comme on voit une mouche au plafond se mouvoir / Ce point allait, venait, et l'ombre était sublime. » L'ombre sublime, c'est tout le siècle qui est rendu à sa présence et à sa violence par l'homme qui vit.

La première fois que j'ai été mis au contact de Victor Hugo, je m'en souviens très bien, c'était à Paris, à la fin des années 70. J'étais allé voir Dieu, de Pierre Henry. Ils ont un peu la même tête, Pierre Henry et Hugo. Ce soir-là, c'est Jean-Paul Farré qui récitait le texte immense (Dieu, c'est approximativement six mille vers, écrits en 1855) sur la musique du compositeur, en éructant, en chuchotant, en chantant, en courant, en marchant, en dansant, en grimpant, en rampant dans « l'océan d'en haut ». À cette époque-là, je ne connaissais de l'écrivain que Les Misérables — et encore, pas en totalité — et quelques poésies apprises à l'école et qui ne m'excitaient guère, je dois l'avouer. Ma mère essayait bien de me convaincre qu'Hugo était le plus grand des poètes mais il m'était difficile de l'entendre. La trahison se parle à elle-même, par-delà l'abîme des années, je le sais bien. J'étais seul, ce soir-là, et je suis rentré à l'appartement de la rue Joseph de Maistre comme un dément à qui l'on a remis les clefs de l'asile. « Je voudrais, si Dieu me donnait quelque force, emporter la foule sur de certains sommets ; pourtant, je ne me dissimule point qu'il y a là peu d'air respirable pour elle. » J'aurais voulu convaincre le monde entier de ma liberté et de ma conscience multipliées par la profondeur vibrante de la nuit magnétique entrevue : La solitude essentielle m'avait ouvert les yeux (pour toujours ?), et il m'était impossible de l'exprimer. « Son art est fondé sur le contraste, sur le rapprochement inattendu de la Bêtise et de l'Intelligence divinatrice, des Monstres et des Anges. (…) Dieu non plus n'a pas choisi. Il a TOUT créé. (…) La poésie ne doit-elle pas, témérairement, vouloir recréer Dieu, le maître du langage ? (…) Entrez, Regardez, Écoutez… » (Michel Braspart) 

En ces années-là, nous passions nos journées et nos nuits au téléphone — science acousmatique — et nous découvrions le monde et l'amour comme personne avant nous. Parler était une loi, un impératif autant poétique que sexuel, autant moral qu'esthétique. C'était le moyen que nous connaissions pour être à la fois des anges et des monstres, pour mettre notre intelligence et notre bêtise sur la grande scène du Désir, pour les faire dialoguer et créer ainsi le monde que nous pensions préservé de l'ordinaire. Ils préfèrent texter… Refusent de mettre la main dans la bouche d'encre, de peur sans doute d'y croiser la pieuvre aux mille tentacules qu'il prétendent avoir abolie avec les mains aux fesses. Ils ont inventé les écrans, pour que l'encre jetée et répandue ne les aveugle pas et qu'ils restent innocents de toute la nuit qu'ils traversent sans la nommer. Quand il est question de langue, on voit bien qu'ils ne savent pas de quoi on parle. Cette épouvante (pour eux, pour nous)… Leur langage n'a pas de maître, ou plutôt, son maître est un marchand illettré et sans mémoire qui ne sait plus rien de ce qu'il a amassé en vain. L'Informe est leur dieu, ou leur forteresse, je ne sais pas trop ; Vocifération et Aphasie sont leurs marraines botoxées et grimaçantes. Ça ne fait guère envie. 

Plus j'y pense, plus je crois que c'est l'Érotique, qui fait défaut, aujourd'hui. En tout. Elle continue d'exister, bien sûr, parce que le monde est fondé sur cette brûlure partagée, mais elle doit se cacher pour survivre. L'Obscène l'a convaincu de s'exiler, c'est ce que je crois, c'est ce que j'entends. Quant à moi, je ne peux plus en parler avec quiconque, car je vois trop que le malentendu est radical. Hugo dit cela autrement, il parle de la triple face d'un unique problème : « l'Humanité, le Mal, l'Infini ». C'est bien à l'intersection de ces trois points cardinaux qu'Éros brûle en nous et nous somme d'en partager la flamme avec les âmes élues. « J'appartiens sans retour à cette sombre nuit qu'on appelle l'amour », le seul véritable paysage intérieur… « Tous les moyens lui sont bons, le fond d’une tasse de café versé sur une feuille de vieux papier vergé, le fond d’un encrier versé sur du papier à lettre, étendus avec le doigt, épongés, séchés, repris ensuite avec une grosse ou une fine plume, lavés par-dessus avec de la gouache ou du vermillon, rechampis de bleu, rehaussés d’or. Parfois l’encre de la Petite-Vertu traverse le papier à lettre : au revers, naît un second dessin vague. » Il faut abolir les mécanismes de la pensée consciente par tous les moyens, si l'on veut parvenir en ces contrées où l'Humanité, le Mal et l'Infini nous parlent à travers les signes que Dieu a imaginé pour nous, et il faut pour cela traverser les siècles et la feuille, la forme et l'informe, la voix et le silence, et même la vertu. « Ces barbes en plume d’oie font verser aux nuées des torrents de larmes. » Hugo était à l'origine de l'Automatisme, du Tachisme, de l'Abstraction lyrique, du Surréalisme. Buvard, miroir, poème, taches, chaosmose, larmes et encres, légendes, inconscient, la pensée échappe à l'intellect, revient par la marge, dissout les écrans et déborde de la page, se dissémine par contagion et surprise, enfance et songe, avant de se dissoudre dans l'infini de l'océan ou de la nuit. « improviser / Dans un livre, partout, en haut, en bas, des fresques, / Comme on en voit aux murs des alhambras moresques, / Des taches d’encre, ayant des aspects d’animaux, / Qui dévorent la phrase et qui rongent les mots, / Et, le texte mangé, viennent mordre les marges. » Dévorer la phrase et ronger les mots, quel mot d'ordre pour tous les apprentis écrivains contemporains !

« La contagion des mots vivants allant et venant d'âme en âme. » Extravaguer, c'est être à la fois sublime et ridicule, c'est revendiquer sa bêtise et la tisser au merveilleux, aller dans l'inconnu majuscule, mettre sa main dans toutes les bouches d'ombre, désirer ce qui nous menace peut-être, se laisser porter par la vague dont nous ne mesurons pas la force ni ne connaissons le but. « Mûrir, mourir, c'est presque le même mot », note Hugo dans l'un de ses carnets. 

L’encre de la Petite-Vertu traverse le papier à lettre… L'encre de Petite Vertu (inventée au XVIIe siècle), claire, devient très noire en séchant et résiste au temps. J'ai vu l'autre jour un film magnifique de Julien Duvivier, Et voici le temps des assassins, datant de 1956. André Châtelin (Jean Gabin), restaurateur aux Halles, fait la connaissance de la fille de sa première femme (Danièle Delorme), dont il est divorcé, venue à Paris après la prétendue mort de sa mère. Le film commence dans les bons sentiments et la gentillesse et se termine dans une noirceur absolue. Paris est d'une beauté à couper le souffle, dans les noirs huileux et sous la pluie. J'ai pensé en voyant ce film à un court-métrage de Maurice Pialat (lui aussi en noir et blanc) de quatre ans postérieur au film de Duvivier, L'amour existe, une des plus belles choses filmées qu'il m'ait été données de voir. Si le cinéma s'est déshonoré depuis longtemps, c'est parce qu'il a trahi les promesses merveilleuses qu'il portait en lui avant la débauche technique et bavarde qui l'a défiguré sans doute à jamais. Le 27 décembre 2018, croyant faire un bon mot, j'écrivais : « On ne naît pas cadavre, on le devient ! » Je ne suis pas sûr d'être d'accord avec moi. Je n'avais pas beaucoup réfléchi, avant d'écrire ça. Le cadavre, en nous, se transmet, de geste en geste et d'heure en heure, à travers la nuit et le frisson, et c'est ce cadavre immortel qui fait le fil de notre existence, plus sûrement que notre volonté et nos espoirs ; il n'y a pas de récit véritable qui ne doive composer avec lui. L'encre, en séchant, devient si noire que l'amour s'y engloutit tout entier. Les petites vertus laissent vite la place aux grandes noirceurs qui trouent le papier. L'amour existe, oui, à la condition de tout perdre, de se laisser dépouiller et de s'allonger sur la charogne encore tiède, de s'abandonner sans réserves à la macule qui nous couvre d’éblouissement comme d’un voile.

Le monde a changé. J'écoute (encore) les Études symphoniques de Schumann, j'entre dans une église, je marche dans la nuit, mais j'écris ces trois propositions sans espoir que le sens qu'elles revêtent pour moi soit transmissible. La signification de ces paroles ne sort pas de la pièce, elle renonce à voyager jusqu'à autrui, elle s'essouffle à peine sont-elles émises. Avons-nous encore des contemporains ? Rien n'est moins sûr. Notre temps intime reste collé à nous jusqu'à nous asphyxier, nous ne pouvons nous en défaire, nous le portons comme une coquille qui nous sépare de l'humanité. On peut parler des choses, de l'amour, de la musique et de la solitude, bien sûr, on peut écrire à leur propos, mais à quoi bon, si l'on sait qu'il sera impossible de se faire entendre ? Schumann ? Fait pas le poids, Schumann, à côté de Jordan Deluxe ! Même Finkielkraut va gentiment se prosterner devant les nouveaux maîtres… Il va s'expliquer… Comme on s'explique devant le contremaître ou les harpies qui donnent le la de la morale à chaque coin d'écran. Ça trépigne d'impatience ! La petite vertu dégouline de partout, y a qu'à voir la figure du nouveau Premier ministre. Même Napoléon-le-Petit, à côté, a l'air d'un aigle grandiose. « Les nations ne connaissent jamais toutes leurs richesses en fait de coquins. » Deluxe demande au vieil Académicien fatigué, parlant de la StarAc : « Mais c'est pas bien, une émission où l'on apprend à chanter ? » Qu'est-ce-tu-veux répondre à ça ? La fuite des galaxies est moins vertigineuse que ce genre de dialogues… « Alors les peuples s'émerveillent de ce qui sort de la poussière. C'est splendide à contempler. » Ils sont tellement cons qu'on les admire, qu'on ne peut que les admirer. Ils vont loin ! Apprendre à chanter… Vous voyez bien qu'il est devenu impossible de se comprendre ! Un peu plus tôt dans l'émission, on voyait le jeune Deluxe ne pas comprendre ce que disait Finkielkraut de sa détestation des vocables emblématiques de la gnangnantise généralisée, « maman » et « papa », et c'était très comique : Pour lui, ces mots sont tellement normaux (ce sont même les seuls qui existent) qu'il en était venu à penser que le philosophe détestait… les pères et les mères. Ce petit exemple qui pourrait sembler insignifiant me semble révéler au contraire le fossé incommensurable qui s'est creusé entre des peuples qui ne parlent plus la même langue, qui n'habitent plus le même monde. 

Je lisais ce matin la déclaration sensationnelle de Boualem Sansal : « Oui, l'avenir appartient à la science, et l'on voit bien qu'il n'y a plus rien à attendre des religions, de la Bible, du Coran ou des Veda. » C'est le genre d'affirmations qui donnent envie de se terrer encore plus et de se taire définitivement. À quoi bon argumenter ? Leur Science est notre tombeau. Il a raison, il n'y a plus rien à attendre de ce monde-là. Entre la Science, la Chanson, le Rire et la Morale, l'espace libre doit se mesurer en petits millimètres. Et c'est « le génie » Hanouna qui tient la règle (celle qui mesure et celle qui tape sur les doigts des contrevenants). Mon pays, lui, s'était pressé par millions aux funérailles d'un écrivain. Qui le croirait ? Est-il possible de le prouver, nous demanderont-ils. Le monde a changé, et un vertige nous prend à rester fidèle à la France de Pialat et de Duvivier, pour rester dans le siècle qui nous a vu naître. Ils nous cracheront dessus, ils ricaneront, mais il serait pire de se trahir, c'est-à-dire de vivre au pays où le vacarme des vivants étouffe la musique des morts, et de pactiser avec la tyrannie de l'Adolescence éternelle. Il faut se méfier de Shakespeare, il faut se méfier de Kafka, mais aussi d'Hemingway, de Richard Millet, de Victor Hugo, de tous les écrivains, et plus généralement de tout le monde, surtout des hommes. Ils en veulent à la grammaire, à leurs parents, à la nuance, aux lois, au sens même, c'est-à-dire à tout ce qui n'est pas eux, à tout ce qu'ils n'ont pas choisi ; il n'y a que la technologie qui les comble, car elle atrophie encore le peu qu'il leur restait de pensée, cette pensée qui leur pèse tant qu'on les voit s'en débarrasser précipitamment comme d'une affection honteuse. « Je suis l'essaim des bruits et la contagion. » Il est impossible de ne pas comprendre que le nœud du problème est la langue. De tous les désastres de notre temps, c'est au sein de celle-là, ou de ce qu'il en reste, que se nouent les périls les plus graves. Si l'on écoute ce qui se dit, si on lit ce qui s'écrit, ou qu'on est témoin d'un dialogue, quel qu'il soit, on est pris d'une véritable épouvante. C'est par là que tout a commencé, et c'est là que tout finira : les borborygmes sont l'avenir du genre humain. Il faudrait songer à condamner la bouche des hommes, on trouvera toujours d'autres moyens de les nourrir ! On se demande souvent pourquoi la littérature est désormais hors de propos, mais la réponse me semble pourtant évidente. Elle a besoin d'une langue, et si possible d'une langue commune, la littérature, c'est son terreau, c'est le terrain dans lequel elle va puiser ses ressources. Or le XXIe siècle est le siècle du démon ricanant qui a dispersé l'alphabet et la phrase aux quatre vents, qui les a déchiquetés de ses crocs pourris. Les trois millions de Français qui suivaient la dépouille du Père Hugo, même et peut-être surtout parmi les plus humbles, seraient épouvantés de l'état de la langue de France. Ça ne les ferait pas rire du tout. Il est absolument impossible qu'ils le comprennent, ou qu'ils l'admettent, j'en suis convaincu. 

« Il y a maintenant en Europe, au fond de toutes les intelligences, même à l’étranger, une stupeur profonde, et comme le sentiment d’un affront personnel. » Victor Hugo parle de Napoléon-le-Petit, mais on pourrait comprendre autre chose. L'affront personnel que je ressens, moi, en tout cas, c'est celui qui est fait partout, et quotidiennement, à la langue, à la langue de France, qui est sans doute notre patrimoine le plus précieux et le plus essentiel — mais on trouve plus de défenseurs des fromages au lait cru (dont je fais partie, faut-il le dire !) que du français. Une amie m'apprenait hier que l'adjectif « malaisant » était désormais dans le dictionnaire ! Je me suis amusé à rédiger une liste (certainement lacunaire) des mots et expressions que je ne supporte pas, qui, chaque fois que je les lis ou entends, me rendent hystérique. La voici :

Post, C'est-vrai-que, Info, Expo, Ce-midi, Bouquin, Point-barre, (les) Mamans, (les) Papas, À-l'international, En-interne, Perso, En-responsabilité, Épisode-neigeux, Envoyer-du-lourd, Mégenrer, Mettre-dans-la-boucle, Distanciation-sociale, Mes-équipes, Au-final, De-base, À-la-base, En-capacité-de, Sur-comment, Je-vous-partage, En-présentiel, En-vrai, Genre, Au-jour-d'aujourd'hui, Ça-passe-crème, Dinguerie, De-fou, De-ouf, Frérot, Répé [pour « répétition »), Du-coup, On-va-pas-se-mentir, Sympa, Impacter, Sur-(Paris, France, etc.), Région(s) [à la place de « province »], (les-)Territoires, Porter-un-projet, Dans-la-vraie-vie, Faire-sens, Que-du-bonheur, Résilience, Lâcher-prise, Celles-et-ceux, Capter, Décrypter, J'avoue, Crush, Franchement, Date [accent anglais], Checker, Conséquent [pour « important », « grand », « gros »], Bien-évidemment, Lunaire, (le-)Narratif, (l'-)Agenda, Décrypter, Grandir [dans « il faut grandir »], Scud, Se-sortir-les-doigts-du-cul, Goncourable, Haut-potentiel (HPI), Ordi, Ya-pas-de-sujet, Exactement, Comme-je-dis-toujours, Coach (Coacher), Déconnecté, Dissonance-cognitive, Disruptif, Challenger [le verbe], Plutôt-pas-mal, In/cro/yable, Top, Nickel(-Chrome), Belle(-journée), Douce(-nuit), En-PLS, Pépite, Se-la-Péter, Galérer, (c'est-)Mission-impossible, (c'est-)Plutôt-pas-mal, En [mairie, Creuse, terrasse, rue], Sur-zone, (le-)Game, En-mode, Pas-que, Derrière [pour « après »], Sécuritaire [pour « sûr »], Mature [pour « mûr »], Qualitatif, Gourmand, Qui-va-bien, Kiffer, (sortir de sa-)Zone-de-confort, Iconique, Mythique, Tsunami [dans le sens de « bouleversement », « tourmente », « chaos »], Malaisant, Ascenseur-émotionnel, Aller-venir [deux verbes parfaitement inutiles ajoutés au verbe effectif : « On va venir solliciter le muscle douloureux »], Aller-pouvoir [id., « on va pouvoir appuyer sur le tendon »], Laisser [encore un verbe inutile : « Je vous laisse choisir le vin »], Par-contre [« Je vous laisse choisir le vin, par contre »], Atypique, Hors-normes, (un égo-)Surdimensionné, De-Moi-à-moi, Process, Fun, Bosser, Tacler, Booster, Faire-le-job, On-s'en-bat-les-couilles, Pas-faux, (la-)Ref [« J'ai pas la ref »], Soupçonneux ou Suspicieux [pour « suspect »], De-suite [pour « tout de suite »], Courrier [pour « lettre »].

Elle donne une bonne idée du désastre en cours, mais elle ne suffit pas, bien sûr. Elle est même très insuffisante, car la catastrophe a atteint les couches les plus profondes du logos. Plus personne ne comprend plus personne. Dès qu'on se risque à parler, ou à écrire, ou à lire, on sait sans aucune hésitation possible qu'on va au-devant de graves problèmes. C'est devenu la trame incessante des jours, le leitmotiv qui nous rappelle à l'ordre vingt fois dans la journée. Voici ce que ça peut donner, au rayon charcuterie du supermarché dans lequel je fais mes courses : « Quatre tranches de poitrine fumée, d'1/2 cm d'épaisseur, s'il vous plaît. — Plutôt minces ou plutôt épaisses, les tranches ? — 1/2 cm d'épaisseur (je joins le geste à la parole). — Oui, mais plutôt minces, ou plutôt épaisses ? — … » Encore n'est-ce là qu'un exemple « soft » et à peu près dépourvu de conséquences. Syntaxe (au premier chef), vocabulaire, orthographe, grammaire, contresens, barbarismes, inconséquences logiques et formelles, méconnaissance de la signification des expressions traditionnelles, ignorance manifeste de la ponctuation, mépris de la forme, le constat est plus qu'accablant, il est désespérant, et il ne fait que confirmer le paysage désastreux (politique, historique, social, civilisationnel) qui s'impose à nous de tout côté ; il lui donne un aspect total, inéluctable et définitif. Aucune échappatoire en vue : la cohérence, intimidante, est bien trop grande ! Entre la langue et les mœurs, la langue et l'intelligence, la langue et l'urbanité, la langue et la logique, il y a plus qu'une analogie ou des affinités. La réplique est saisissante, on pourrait presque parler de mimétisme. Notre contemporain se regarde dans le miroir, et, à la place où naguère se trouvait sa bouche, il aperçoit des poings serrés. La seule certitude de nos temps incertains, c'est celle-là. Nous avons capitulé, nous avons abandonné le langage aux barbares, qui se repaissent de ses reliefs. Nous sommes passés du siècle de Victor Hugo à celui d'Aya Nakamura. C'est assez violent. 

Hugo parle de « l’encre, cette noirceur d’où sort la lumière », il parle de « l'essaim des bruits et la contagion », il est le champion de l'infini qui ne demande qu'à se répandre parmi nous, l'infini qui troue le papier, la voix, qui passe de main en main, qui habite la caresse et la terreur, le désir et la violence, les ténèbres et la tendresse, cet infini dont personne ne veut parce qu'il est une vérité aveuglante et désespérante, éternelle. Au réveil, ce matin, j'écoutais la célèbre chanson « Ton style ». Et tout à coup j'ai compris. Quand Léo Ferré dit « c'est ton cul », quand il prononce ces mots, à sa manière inimitable, on entend, j'entends le mot pour la première fois. C'est toujours la première fois que j'entends le mot « cul », depuis l'adolescence, quand nous écoutions cette chanson rue du Lac, avec Martine, Yves, Christine, et Sonia ou Nadia, et que nous étions amoureux les uns des autres, amoureux désespérés et frigorifiés, brûlants et absolus, amoureux divins et ridicules. Cinquante ans plus tard, ils ne disent toujours rien, mes compagnons, mes camarades stupéfiés, mes petites amies intrépides et naïves, impatientes et fiévreuses. Leur cul, elles l'ont donné, montré, caché, dérobé, repris, oublié parfois, quand l'infini parmi nous venait sangloter en ami très fidèle. C'était la solitude, que nous découvrions alors, mais nous ne comprenions pas ce que ce mot recouvrait — et c'était heureux. Le cul, la solitude et l'infini : ça sort du noir et de l'ennui. Quand je suis allongé dans ton lit, dans tes odeurs, les mots sont tous des mots que j'entends pour la première fois ; et toi tu n'as rien dit. Tu pleures seulement comme pleurent les bêtes. Nous marchions dans les rues froides, à la nuit tombée, en hiver, et nous ne disions rien, comme les étoiles, comme le dieu qui nous regarde sans nous maudire. L'incroyable, l'inattendu, la chaleur des filles, leur joie, parfois, la marée haute de leurs larmes, leurs silences si profonds et si doux, tout cela nous appartenait, et c'était notre solitude, la vraie, la contagieuse ; nous voyions à travers la nuit, à travers l'ennui et les corps blancs, à travers cette mémoire qui était en train de se composer silencieusement. Où êtes-vous, mes très-chéries ? Où es-tu ? Mon effroi est infini, il ne me quittera plus, maintenant que j'en suis revenu aux commencements et que mon esprit lentement s'en va rejoindre les fantômes. « Quand imagination et perception coïncident, l'âme prend feu. »

« L’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement. L’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons que le choix du noir. » Nous n'avons que le choix de la solitude et de l'obscène, en passant. C'est ta plaie, c'est mon sang. C'est la vérité. Mais sa lumière est illusoire, comme moi.