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dimanche 7 juin 2026

Sarcopénie intellectuelle

 

« De toute évidence, ils n’ont pas compris. » Cette phrase, on pourrait l’écrire ou la prononcer trente fois par jour. Le lot commun du parcoureur à grandes enjambées des réseaux sociaux que je suis comme des milliers d’autres, c’est de se taper le front du plat de la main, de se pincer la cuisse, de cligner de l’œil devant ce constat quotidien : Ils ne comprennent pas ce qu’ils lisent, ils ne comprennent pas ce qu’ils entendent, ils ne voient rien, ils n’écoutent rien, ils glissent sur les phrases avec leurs gros patins multicolores et l’air ahuri de l’oiseau-moqueur perché là-haut où son triste pelage le rend anonyme et sinistre. Mais ils poussent l’exploit plus loin, les hurleurs-anonymes de notre temps : ils ne comprennent pas non plus ce qu’ils disent ou écrivent eux-mêmes. Comme leur lointain cousin d’Amérique, ou d’Afrique, ils n’ont qu’un seul talent, celui de répéter ce qu’ils entendent, de parler la langue des autres avec un tel enthousiasme qu’on la dirait leur. Parce que ce sont les deux faces d’une même pièce : Ne pas comprendre ce qu’on lit, ce qu’on dit, ce qu’on voit, ce qu’on entend, c’est l’envers de la répétition, du plagiat, de la ventriloquie, du façadisme idéologique. Nul besoin de savoir ce qu’on pense, quand on pense à travers la pensée de l’autre. Si un autre l’a pensé, c’est que c’est pensable ; si un autre l’a dit, l’a écrit, c’est que c’est dicible, lisible, affirmable. Il n’est pas besoin d’une autre justification que celle du nombre, de la foule ou de la meute. Ils n’ont rien à dire, mais ils le disent très haut, très fort, et toujours avec cet effet de masse et de résonance qui est le signe indiscutable de la non-pensée fière de son état.

Il arrive pourtant que le dormeur ouvre un œil alors qu’il n’a pas encore connecté son petit-tympan privé au Gros-Tambour du Moment planétaire. C’est son « Eurêka » à lui ! Alors, il s’exclame : « Charabia ! » Assis devant une succession de mots et de phrases dont il ne parvient pas à démêler le sens, il ne peut en déduire qu’une seule vérité : celui qui a écrit ces phrases est un imposteur, puisqu’il s’octroie le droit anti-démocratique et pervers de ne pas se faire comprendre sans efforts de l’oiseau-moqueur ordinaire, qu’il a le culot de ne pas « se mettre à la portée » du vulgaire, qu’il commet le péché mortel de ne pas prendre son lecteur pour un crétin. On voit alors le Dormeur-Hurleur se rengorger, se gonfler comme la grenouille, se taper sur le bidon, et éructer en direction du Pervers auquel il envoie une bordée d’invectives qu’il a toujours par devers soi dans son petit baluchon : « La vieillesse est un naufrage », « Il s’écoute parler », « Du n'importe quoi écrit avec style, reste du n'importe quoi », « Machin Truc et ses théories du complot séniles », « Un étron qui éructe », « Texte incompréhensible, il est temps de se retirer! », « Tiens un raciste qui fait de l esprit .. c est contradictoire », « Prends tes pilules et au lit », « Je te plains », « Je ne comprends rien, c’est imbitable », « Va chier Nono tu nous emmerdes avec tes obsessions ». Les nains ne supportent pas qu’il existe autre chose que des nains, l’aveugle ne supporte pas que les autres voient, le sourd que l’autre entende, le cul-de-jatte que les autres courent ; celui qui n’a jamais eu une pensée à lui ne peut supporter qu’un autre pense, c’est un affront qu’il doit venger, celui qui ne sait pas se servir de la langue ne peut endurer celui qui la manie adroitement, le maladroit vomit le virtuose. Rien de tout cela n’est nouveau, mais ce qui change tout, c’est que la société du réseau permet à chacun de s’interposer, d’être là, à califourchon sur le dos d’autrui, d’injurier, de menacer, quel que soit son degré de culture, d’intelligence, de réflexion et d’expérience. Tout cela n’a plus aucune validité, sachez-le. Dans un monde hyper-démocratique et im-médiat, il ne peut exister de préséance, d’autorité, de verticalité, de prudence, de patience ou de délai. Chaque soi-même vaut l’autre, et le vaut immédiatement. C’est le Dogme, l’équivalence est parfaite et inquestionnable. Quiconque prétend s’en affranchir se rend coupable de l’impardonnable Offense, celle qui conduit à la mise à mort sociale votée sans délai par les derrière-l’écran associés et intraitables.

L’oiseau-moqueur qui ne comprend pas ce qu’il lit a la fâcheuse habitude d’en rendre responsable le texte qu’il a sous les yeux. Il est sincèrement outré que son auteur lui demande un effort, effort qui, selon lui, est la preuve même que ce texte n’en vaut pas la peine. On tourne en rond… L’oiseau-moqueur des réseaux, souvent musclé des biceps et des quadriceps, souvent furibond, est atteint d’une sarcopénie intellectuelle inversement proportionnelle au volume de ses pectoraux. Prompt à observer le naufrage de ceux qu’il ne comprend pas, il est complètement aveugle au sien, ce qui le rend comique, ou pathétique, et souvent les deux à la fois. Le « charabia » dont il accuse celui qu’il veut croire abscons n’étant constitué, en miroir, que de la bouillie qui lui sert d’esprit, de cette impossibilité congénitale à se servir de la langue pour penser qui le rend si perméable aux injonctions et aux propositions des autres, dès lors qu’elles sont de simples mots d’ordre dépourvus de contradiction, donc de profondeur. Ce qu’il veut, ce sont des vérités simples et indiscutables, plates comme des trottoirs, de celles dont on se fait des étendards, et qui rendent beau celui qui les déploie. C’est tout ce qu’il demande à la pensée : le rendre présentable aux yeux du Tribunal de l’Opinion conforme. 

Le ridicule a cessé de tuer il y a bien longtemps. Ce qui tue, désormais, c’est le singulier, l’original, la solitude de celui qui fuit la meute et ses mots d’ordre, ses rituels expiatoires, ses communions sororales, ses tribunaux médiatiques, ses journées de la Vérité et de la Réconciliation, des Fiertés obligatoires, ses Ministères de la Vérité et ses Semaines de la Haine, c’est l’envie de respirer un air différent, asocial, un air qui ne provient pas des climatiseurs autorisés et labellisés, remboursés par l’État. 


mardi 12 mai 2026

En mer et contre tous


« Les phrases mentent, qui sont trop complètes. » 

Soyons “flüchtig”… Et libres, dans la mesure du possible. Pourquoi m’as-Tu jeté dans cette époque ? Je ne les supporte plus, Tu sais ! Tu le vois bien, puisque Tu vois tout. Tu vois ma souffrance, ich ruf zu dir ! Peut-être même l’espères-Tu, qui sait ! Hier, j’ai déposé un commentaire exaspéré (« Une “cuisine sincère”… mais arrêtez un peu avec votre charabia ridicule !!! ») sous une vidéo faisant la publicité d’un restaurant, près de chez moi. Quelqu’un me répond : « ? » M’expliquer ? Et puis quoi encore ? Si quelqu’un ne comprend pas en quoi parler de “cuisine sincère” est ridicule, il sera bien sûr impossible de lui expliquer pourquoi. Nous ne parlons pas la même langue, c’est tout. Nous n’habitons pas le même monde. Et je ne Te parle même pas de tous ces insupportables et doctes Entubeurs qui ne savent pas faire une phrase sans enfiler trois ou quatre verbes inutiles (dont deux au moins sont synonymes), comme des gants de vaisselle, au commencement de celle-là : « Et là, on va venir commencer à remuer la sauce ». Halte au feu ! comme disent les soldats. Économisez votre salive et notre patience, please ! Les mots n’ont donc plus aucune valeur, pour qu’on les multiplie ainsi sans raisons ? Au commencement était l’inflation du Verbe. Les scènes de ménage ne sont plus ce qu’elles étaient. Je me suis un peu fâché avec Claude, qui m’avait répondu bêtement. Mais il est venu si rapidement et si facilement à résipiscence que j’en fus un peu contrit. Crêpons-nous le chignon sans crainte, Claude ! Lance-moi tes assiettes virtuelles à la face ! Fais-moi la gueule ! Je vais moi aussi me fondre dans la grande sérénité pathologique de l’indétermination, je le sens. Pourtant, les scènes sont de jolis tableaux qu’on dispose sur le marbre de nos tombeaux entrevus entre deux cauchemars. Mais si Claude devient bête, qu’allons-nous devenir ? Réponds, dieu du Silicium ! Sors de ton silence ! Il n’y a que le vrai Dieu dont le silence est une aubaine. Je t’inviterai à manger une blanquette de veau à l’ancienne et nous nous épouserons à Las Vegas, avant d’aller nous déchirer à Y’a qu’la vérité qui compte. Je crois avoir développé à votre contact une « oreille à IA », qui, aujourd'hui, me rend malheureux, parce qu'elle me fait percevoir immédiatement dans les trois quarts des choses qu'on entend ou qu'on lit dorénavant sur Internet la patte (et la pâte) de la Machine, ses tics, ses modes de raisonnement, ses inférences, ses malhonnêtetés, sa ponctuation, ses processus logiques, son style et même ses décevantes fautes de français. C'est un peu désespérant, de voir ses contemporains ne plus parler qu'à travers vos organes qui croissent comme des algues envahissantes. J'espère une issue rapide à ce marasme, même si je ne vois pas encore quelle forme elle pourrait prendre. « Sa langue pure, etc. C’est une façon étrangement détournée de décrire le baiser timide d’une jeune paysanne ; mais le passage entier est très baroque. Ma propre enfance fut trop heureuse et trop saine pour contenir la moindre chose qui ait une lointaine ressemblance avec les évanouissements dont Shade souffrit. Dans son cas, cela dut être une forme bénigne d’épilepsie, un déraillement des nerfs au même endroit, à la même courbe du rail, chaque jour, pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que la nature ait réparé les dommages. Qui pourrait oublier les visages bienveillants et brillants de sueur des cheminots au torse de cuivre, appuyés sur leurs bêches et suivant des yeux les fenêtres du grand express qui passe doucement avec précaution ? » Je pardonne tout aux génies. Sauf de ne pas exister. J’écoute Invocations, Keith Jarrett à l’orgue et au piano dans The Moth and the Flame. Un des très rares disques de lui que je ne connaissais pas. Il a eu 81 ans avant-hier. Je sais bien, tout ce qui le rend insupportable, allez, je ne suis pas aveugle, je préfère regarder Maurizio Pollini ou Michelangeli, mais voilà, c’est Lui, et si pour avoir droit à sa musique, il faut en passer par là, eh bien tant pis. The king of facial expressions… (Non, ce n’est pas KJ, dont il est question ici. C’est ce très pénible Lang Lang. Il devrait jouer dans un film porno avec sa copine Yuja Wang.) « Il y a là quelque chose de proche de ce que vous connaissez dans la musique : non pas que le musicien emploie le temps et le silence, mais que le temps et le silence le traversent et le constituent. Sauf que l'Arraisonnement, à la différence du silence musical, cache ce qu'il fait. » Ça c’est "Something to remember you by". (Débrouillez-vous pour la traduction… Il faut payer de sa personne.) Le paragraphe cité plus haut est exemplaire. J’aime infiniment la liberté de Nabokov. Chacune de ses phrases, dans Feu pâle, est à la fois complètement imprévisible, indépendante (du texte, du récit, du commentaire), comme un vêtement dont on peut changer à sa guise et totalement solidaire du livre et de ce qui le rend si précieux. Un déraillement des nerfs au même endroit toujours ailleurs… Langue, baiser, paysanne, baroque, enfance, évanouissements, épilepsie, déraillement, courbe, nature, dommages, visages, cheminots, cuivre, fenêtres, précaution, décrire, timide, passage, heureuse, saine, nerfs, rail, semaines, réparer, oublier, sueur, torse, yeux, express… Tout remettre dans l’ordre d’un beau désordre après avoir parcouru les rails en croix, mais les heures passent trop lentement, alors on continue à suer en vain en regardant passer les trains. Tentation de se taire, de ne rien en dire… Quand on aligne des mots extraits de leur contexte, quand on les observe froidement mais avec attention et qu’on les replace ensuite dans les phrases auxquelles ils appartiennent, le texte prend une autre dimension, il est surmonté d’une autre figure. On relit les mêmes phrases comme on reverrait des visages dix ou vingt ans après, avec le même étonnement, le même léger doute sur leur identité. Tout cela aurait pu se dire dans un ordre différent. Le nez ici, la bouche là, les oreilles ailleurs, les yeux d’une autre couleur, quelques dents en moins peut-être… Comment peut-on croire que les mots et les images sont les sujets de mondes différents ? Ce n’est pas sérieux. Avec les mêmes mots, il faudrait savoir écrire douze histoires dissemblables et même contradictoires, puis redire avec d’autres mots la même histoire. Le passage entier est très baroque. C’est à cela que nous invite Nabokov, dans ce jeu vertigineux sur le commentaire, ce Nabokov si retors et si drôle, qui s’amuse dans notre dos. Qui peut prétendre le comprendre, qui peut affirmer savoir où il a voulu nous conduire ? Je ne parlerai pas de Lolita… Qui, mais QUI, bordel de dieu, n’a pas été traumatisé dans l’enfance, laquelle d’entre les Plaignantes, saignantes et saintes icônes de la Douleur qui poussent comme l’herbe après la pluie, n’a pas été violée molestée agressée tripotée touchée giflée par tonton Albert et le cousin Ponce-Pilate ? Hein ? Vous allez arrêter un jour de nous faire suer avec vos malheurs ? Nous en sommes désormais à vouloir supprimer de la Loi la notion pourtant centrale, essentielle, de prescription. Fous et folles. Ils larguent les amarres, ils sont pressés, se jettent dans le vide. À gauche, Guillaume Pley, à droite une Plaignante. Titre : “Le Dernier Dialogue”. “Vie et mort de la Vie”. “The End”. La Musique, l’Art, la Conversation, la Civilité, la Pensée, les Paysages, la Polis, les Animaux, même, s’inclinent très bas devant les nouvelles divinités et leurs célébrants en bermudas roses et fesses rembourrées. Rameau se cache, Debussy s’enfonce dans la mer, Rodin se planque sous une porte, et Valéry, et Racine, et Céline, je ne devrais même pas les nommer, pour ne pas approfondir encore le malentendu, car on les lit et les écoute avec des yeux et des oreilles sales — on ne les lit pas, on ne les écoute pas ; on s’asseoit dessus de toute la cellulite de ses opinions, on les étouffe de son soi-même obèse, la reine Polska tape du bâton comme un Lully transitionné qui aurait un cor au pied. « Les affaires sexuelles [juridiques] sont des affaires dans lesquelles la raison ne fonctionne plus. » J’ai eu il y a quelques instants une envie folle d’aller jouer de l’orgue à Sainte-Agathe. Seul là-haut, à la tribune. Ville déserte. Été éternel. À quoi ressemble un Maltais, à quoi ressemble une Maltaise ? Mais ce serait penser que le monde continue d’exister. You’ve Changed ! Tu es fatiguée, je le vois, je l’entends, je le sens. Answer Me. On nous dit : vous n’argumentez pas. Ah, ça, ce serait bien le comble, qu’on argumente ! Ce serait le signe indiscutable qu’on est devenu fou. Langue passage baroque courbe, baiser paysanne, épilepsie nerfs enfance, évanouissements déraillement, nature dommages, rail visages, cheminots précaution, cuivre fenêtres, décrire, timide heureuse, semaines, réparer oublier, saine sueur torse, yeux express… Avec trente ans de retard, je découvre Jean-Luc Delarue. Plus on se forge un goût personnel, un vrai goût, qu’on a mis une vie entière à édifier, creusant toujours plus profondément en soi avec exigence et fantaisie, imagination et honnêteté, culture et rigueur, plus on se trouve seul, seul, invariablement moqué et méprisé par l’immense majorité de ceux qui n’ont précisément aucune idée de ce que c’est qu’avoir du goût, qui ne font que s’immerger dans les discours dominants ou autorisés, prévus ou normalisés, reconnus, attestés. Ils n’ont pas de goût propre, ils n’ont pas de langue propre, parce qu’ils croient que leurs sens suffisent à appréhender le monde, sans médiation, sans construction. Regarder de vieilles émissions télévisuelles d’il y a vingt-cinq ou trente ans judicieusement rediffusées sur Youtube est une épreuve redoutable, mais très instructive. Ne demandez surtout pas à ceux qui aujourd’hui se précipitent sur ces images de prendre le moindre recul, d’éviter de commettre ce que Lucien Febvre appelait le “péché des péchés” : l’anachronisme. Plaquer sans précaution ses attentes, ses valeurs morales, ses interdits et ses mœurs sur les acteurs d’un monde ancien, les exiger d’un temps qui ne les connaissait pas — et qui en jugeait autrement — est une faute morale lourde dont les myriades de commentaires arrogants et vengeurs déposées par de petits procureurs en réseau sous les vidéos témoignent à l’envi, et peuvent légitimement désespérer. Il est paralysé du bras gauche ; géant foudroyé, s’exprimant difficilement, rendu à sa condition d’homme précaire, lui qui semblait si arrogant du temps de sa splendeur, lui à qui Miles Davis demandait : Comment fais-tu pour improviser à partir de rien ? Le secret de Keith Jarrett, l’un de ses secrets, c’est qu’il avait à sa disposition une palette extrêmement large de langages musicaux, et qu’il se tenait constamment au centre d’une utopie, un non-lieu (le contraire d’un lieu commun) où il dressait ses oreilles et son corps, attrapant et recomposant tout ce que sa mémoire auditive et musculaire y déposait, avec une science folle et délicate : Gospel, chanson, folk, be-bop, ragtime, Bill Evans, Arvo Pärt, Ahmad Jamal, Bach, standards, Gurdjieff, Mozart, Debussy, Brahms, Rachmaninov, etc. Mettez ça sur le compte de ma jeunesse éternelle… Un cubisme soyeux. Et même Moussorgski ? Quand il m’arrive (très rarement !) d’oser dire que je ne trouve pas drôles les petites séquences vidéo (Les Films à l’arrache, je crois) dans lesquelles Laurent Firode se moque des travers (indéniables) de la Gauche française, je suis immédiatement accusé de ne pas les comprendre, voire d’être un pauvre crétin de gaucho. Je les comprends très bien. Je les comprends trop bien, c’est bien pour cette raison que je ne les trouve pas drôles. Tout ce qu’elles dénoncent est dénoncé très justement, trop justement. Elles appuient exactement là où il faut appuyer, c’est ce que je leur reproche. Il n’y a aucune distance entre la satire et l’objet de la satire. On en voit une, on les voit toutes. C’est prendre les gens pour des idiots (on n’a pas tort, certes), c’est se réchauffer les flancs au radiateur de la troupe et déguster une soupe lyophilisée en se pâmant.  En vrai. Sans filtre. Virer (quelqu’un). Arnaquer. Balancer. Dégager (quelqu’un). Dézinguer (quelqu’un). Mettre en PLS (quelqu’un). Mettre en slip (quelqu’un). Détruire (quelqu’un). Exploser (quelqu’un). Atomiser (quelqu’un). Contre-intuitif. Hors-norme. Hors-sol. Tester (au lieu d’essayer, goûter). Atypique. Déconnecté. Boomer (mais là, c’est une somme théologique, qu’il faudrait écrire, on s’en abstiendra pour l’instant, non par prudence, mais par manque de temps). Au global. Au final. De base. Choqué (pour étonné, surpris, ébaubi). Franchement (le franchement qui ne signifie aucunement qu’on va être franc, rassurez-vous). Les phrases commençant par « Après », « Sinon », « Déjà », « En même temps ». (Être) « en dédicace », « en terrasse », « en cuisine », « en Creuse ». J’arrête avec les « en » fautifs, il y en a trop. Et je ne fais même pas mention de la préposition « sur », plus torturée encore par les nouveaux barbares, tout cela commençant à dater sérieusement. Il faudrait écrire un roman qui ne serait fait que de ces scies mises bout à bout, un roman qui scierait la langue sur laquelle il est mal assis. Je fais régulièrement ce genre de listes, qui ne servent à rien, naturellement, mais qui me calment un peu pendant que je les rédige. Pourquoi est-ce que le fait d’entendre un quidam s’exprimer en enfilant les scies comme des perles m’est une torture, qu’est-ce qui me dérange tellement, qu’est-ce qui m’irrite à ce point, dans cette langue ? Je ne suis pas sûr de le savoir, mais c’est de pire en pire. Vieux con un jour, vieux con toujours. Je ne devrais pas. Mais c’est fait, et il faudra continuer la liste. Cuisine sincère mais il y manque les convives. Name what I resist, comme dirait l’autre… Jeux de vagues, de Debussy, voilà exactement ce que j’aimerais savoir faire avec mes phrases. J’ai entendu Beigbeder et son invité (Chicandier) expliquer que la Recherche, ça va bien un peu, en gros jusqu’à la Prisonnière, je crois, mais après, c’est pas possible, quoi, on va dire, on s’emmerde… Et aussi, le passage obligé, le signal obligatoire : « OK, Céline est génial, mais alors quel sale type, hein, c’est pas croyable ». Nous nous trouvons dans ce qui se fait de mieux aujourd’hui dans le milieu littéraire, hein, ne l’oublions pas. Être invité chez Lapérouse, c’est le sacre, dans la post-France post-littéraire. Mais que faire de la liberté si on crève de faim ?

dimanche 8 mars 2026

Mélanges et liaisons


Les douleurs physiques ont cette faculté de tenir en laisse les étourdis. Même les moins attentifs au temps qui passe, à l’incessante élaboration nerveuse, même les plus dévoyés de nous-mêmes sont ramenés à la chair qui se prononce sur elle-même. L’évasion spirituelle n’est qu’une parenthèse vite refermée dont le corps se venge en haussant le ton. L’arrogance de l’esprit a sa contrepartie. Qui détient la vérité ? Dieu ou l’homme, toi ou moi ?, nous dit le corps — il répond à cette question, mais il le fait dans une langue que nous ne parlons pas naturellement, qui n’est pas maternelle mais éternelle, et que notre inéducation le plus souvent recouvre d’un voile pudique. 


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Jean Quatremaille a écrit un texte bouleversant sur un pauvre homme sans nez croisé à Bruxelles, une gueule cassée. Un Manant. Quatremaille me rassure. Il existe encore quelques humains de ce type. Il n’est pas qu’intelligence ; il voit, entend, sent, et invente une langue qui ne contredit pas ses sens (« je l’ai regardé et il m’a tout transmis »). Il transperce les phrases de son regard aigu, curieux et bon. Dix minutes avec Jésus, c’est souvent ce que je ressens à son contact. Il prend le temps d’être là, dans le monde, dans la foule. C’est rare. J’ai souvent l’impression de croiser des sourds-muets sans cœur et sans yeux, des êtres sans épaisseur et sans mémoire. Jean Quatremaille, c’est tout l’inverse : « une empreinte de son esprit est sur moi ».


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Personne ne me soupçonnera d’aimer ou de vouloir défendre Mélenchon, mais le procès qu’on lui fait à propos de la prononciation d’un nom propre est grotesque. Qu’il entre dans cette volonté d’insister sur cette prononciation une dose d’antisémitisme est une chose que je peux très bien envisager, mais il me paraît tout à fait ridicule de lui chercher des poux dans la tête à ce sujet. Je prononce ce nom de la même manière que lui, sans que le moindre antisémitisme n’interfère avec mon dégoût de la prononciation “américaine”. Je suis français, je prononce « à la française », si l’on peut dire (le paradoxe est que la prononciation à la française est ici indexée sur l’allemande). J’ai toujours prononcé Einstein, jamais Einstine, ni Frankenstine, ni Bernstine. (De la même manière, je ne pourrai jamais prononcer Schwarzkopf Chouartskopf, même si c’est le nom d’un général américain.) Il faut cependant reconnaître que la prononciation des mots ou des noms d’origine étrangère a toujours été un casse-tête, dans notre langue. Quelqu’un qui comme moi a étudié l’allemand peut être tenté, ce fut le cas dans mon jeune âge, de prononcer Bach « Barr », mais c’est idiot. Certains de mes professeurs et des musiciens que j’ai fréquentés le prononçaient ainsi, à l’allemande, mais ils avaient l’excuse de ne pas être français. Le monde mondial (vitesse et exiguïté) a des exigences que la plupart des gens admettent plus facilement que je ne le fais, ce qui me constitue en paria, ou plus justement, en demeuré. La prononciation est un domaine dans lequel on se fait facilement des ennemis, des ennemis de classe, des ennemis culturels, des ennemis générationnels. Comme souvent, la langue sépare. Ici, en plus, elle rapproche abusivement. 


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Que Brahms ait composé la musique du premier mouvement de sa deuxième symphonie et que l’humanité soit si bête est une chose difficile à admettre. 

(J’aurais sans doute dû éviter le mot « bête », qui est ici à la fois prétentieux, arrogant et… bête, et le remplacer par « médiocre ». Mais non, à la vérité, c’est bien de bêtise qu’il s’agit. Trouver le mot juste n’est pas toujours une bonne idée. Il y a une largeur de l’expression qui très souvent n’est pas réductible à l’exactitude. On pourrait s’expliquer longuement sur ce point, et faire disparaître complètement le trait sous son commentaire. C’est ce que je viens de faire.) 


***


J’ai parfois la sensation d’aller si loin, dans mes rêves, que je crois ne jamais avoir la force de revenir à l’autre réalité. C’est comme si le songe m’avait amené dans une région si proche de la conclusion qu’il serait insensé de reprendre un trajet ayant déjà atteint son terme. L’extraordinaire est qu’il y suffit d’une ou deux heures. On se réveille, on croit qu’il est six ou sept heures du matin, et on constate qu’il n’est même pas minuit. Cette nuit inachevée semble absurde… 

Le plus beau rêve et le plus vertigineux désespoir d’en avoir été l’acteur se croisent en un point sans durée ni direction. Et ce point nous exclut de l’ordinaire raison. 


***


Chaque matinée s’ouvre sur le Bulletin Général des Alertes-Apocalypse. Nous en sommes à une demi-douzaine d’alertes-apocalypse quotidiennes, et l’augmentation est exponentielle. Si vous croisez votre voisin à la boulangerie, il vous annoncera que d’ici la fin de la journée, la troisième guerre mondiale (ou la quatrième, ou la cinquième, je ne sais plus) sera déclenchée, qu’une météorite tombera probablement sur le village demain en fin de matinée, que le retour de la peste bubonique est pour la semaine prochaine et qu’un tsunami va recouvrir le Vieux Port et la Canebière avant l’été. Dans un cercle plus restreint, vos amis vous parleront de leurs traumatismes, du viol qu’ils ont tous subi, enfants, de la part de leur tonton ou de leur pépé — et qui vient de revenir à leur mémoire —, et votre compagne vous fera remarquer que votre emprise systémique, ça commence à bien faire, d’autant plus que vous ne faites pas suffisamment la vaisselle. Il faudra persister dans votre être en évitant un cancer de la prostate ou des testicules, une sclérose en flaques, une maladie de Sarko, un covid-long, une dépression sévère, une bipolarité résiduelle, les discours de Macron à la télé et l’augmentation du prix de l’électricité. Comme dirait l’autre, l’obéissance est ennuyeuse, la révolte impossible, et la lutte incertaine ; j’ajoute : surtout lorsque le contemporain est un apocalypsomane furieux, scrutant nuit et jour l’horizon électronique en quête de signes menaçants. Ils s’embellissent de leurs peurs et chacun se presse pour ajouter un trait au tableau de Noirceur. À moi qui suis un pessimiste notoire, cette frénésie des collapsophiles, ou collapsomaniaques, est irritante comme un liquide brûlant sur un nerf à vif. Je n’ai pas envie de consulter jour après jour le BGAA dont la fonction réelle m’échappe un peu (c’est un anesthésique paradoxal). Or, les réseaux sociaux ne sont plus que cela. Information et analyses sont devenus les deux termes les plus radioactifs du babil électronique normalisé. Tout le reste est recouvert d’un voile de grisaille. Il y a ce mot, qui m’est très rapidement devenu insupportable : « immersif ». Les contents-poreux sont immergés dans l’information, c’est leur sang, c’est leur nourriture, c’est le liquide amniotique dans lequel ils baignent du matin au soir. Nos parents consultaient la rubrique nécrologique dans leur quotidien imprimé. La science nécrologique du temps s’applique à dévoiler le cadavre du Long Terme, du temps qui prend son temps, de la vérité qui n’est pas constituée exclusivement du tissu de l’information commentée, analysée, déchiffrée, quand ce n’est pas, ô ! horreur, décryptée.


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On nous annonce régulièrement que les Français sont « un million cent mille à écouter chaque jour France-Musique ». Un million cent mille ?! Bigre. Je ne sais comment ils s’y prennent pour nourrir leur recensement, mais je veux bien être pendu par les gardiens de la Démocratie si un million cent mille Français s’intéressent à la musique, même en considérant que France-Musique est devenue autre chose qu’une radio musicale, au sens où j’entends « le mot musique ». Il faut toujours en revenir à ses sens et son expérience réelle. Combien comptez-vous, parmi vos amis et connaissances, de mélomanes ? Si par extraordinaire vous arrivez à trois, alors il est possible que France-Musique ait raison. Mais je n’en suis pas là. 


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On a longtemps cru que le tourisme serait une forme de connaissance, ou du moins d’éducation, et par conséquent de compréhension entre les différents peuples et cultures. Ce n’est absolument pas le cas… « Bien sûr ! », dira-t-on aujourd’hui avec l’arrogance qui nous caractérise (mais la chose n’allait pas de soi avant le raccourcissement des distances et la folle démocratisation du tourisme). Les voyages forment la jeunesse et le tourisme la déforme… 

Le désir de l’autre n’a jamais été aussi faible, puisque l’étranger n’est envisageable, ou aimable, que comme notre double, ou notre semblable. Moins les cultures lointaines nous sont inconnues, moins nous les comprenons (on peut tout à fait renverser la proposition). Il y a là un mécanisme qui s’applique à peu près à tout. On pourrait l’énoncer d’une formule provocante : les analphabètes sont préférables aux illettrés. Les ignares sont moins bêtes que les demi-savants. (L’analphabète sait qu’il lui manque quelque chose, il ne peut que le constater quotidiennement, quand l’illettré se complaît dans l’illettrisme, ce dernier n’ayant pas beaucoup d’incidence sur son existence ordinaire. Dans le meilleur des cas il ne lui manque rien, dans le pire, il se sent supérieur à celui qui en passe par les textes, il méprise volontiers le littéraire qui en est réduit à médiatiser sa connaissance.) Pour comprendre un être, une œuvre, une culture, un pays, il faut impérativement commencer par savoir qu’ils nous sont étrangers et qu’il va donc falloir se mouvoir vers eux (et accepter qu’en définitive ils nous restent étrangers, même lorsqu’on approfondit la connaissance que nous avons d’eux). Le touriste vient rencontrer son semblable, même et peut-être surtout quand il se grise de dépaysement ou d’exotisme. Le voyageur était bien autre chose. Il faut du temps, pour voyager. Passer d’un monde à l’autre en trois heures n’est pas possible. C’est ce qui nous fait détester tous les moyens de transport modernes, qui ne tendent qu’à une seule chose : raccourcir la durée du voyage, et donc de la distance. Ne pas éprouver physiquement l’intervalle qui sépare deux pays, qui les met à distance, qui les protège (les protégeait), revient à nier ce que durant des siècles on a appelé voyager. Le touriste ne voit que deux choses : le point A, d’où il vient, et le point B, où il se rend. A et B n’ont aucun point de contact. L’intervalle est supprimé. Il n’y a donc pas de voyage, au sens profond du mot. Le voyageur voyage parce qu’il lui manque quelque chose. Il ne manque rien au touriste ; il ne fait que se délasser de lui-même, il ne cherche qu’un plaisir qui le ramène à lui, alors que le voyageur veut s’augmenter de quelque chose qu’il n’est pas en se débarrassant d’une part profonde de lui-même. Le touriste ne se débarrasse que de ses papiers gras et de quelques euros. De lui, jamais, puisqu’il EST le monde. 

La culture est un véritable voyage, l’industrie culturelle n’est qu’une forme de tourisme intérieur de masse. Le touriste abolit la distance, le voyageur l’aime et la respecte. Le touriste veut gagner quelque chose, le voyageur sait qu’il est perdant : il perd (il donne) de son temps, il perd (il donne) de sa personne, il perd de son soi-même. Le touriste veut être lui-même, en toute circonstance, et ne veut surtout pas voir de quoi il a l’air, vu de l’extérieur. Le monde tourne autour de son œil. Le monde du voyageur est toujours plus ancien que lui, celui du touriste est son exact contemporain, son égal. Personne n’est au-dessus, au-dessous, avant ni après. Il n’existe qu’une infinie et désespérante horizontalité géographique, culturelle, psychologique, ontologique et historique. 

Péguy disait du métro qu’« il rend trop de services ». On peut se poser légitimement la question des services rendus par les inventions technologiques, mais quels services a rendus le tourisme, à part défigurer le monde, à part faire de chaque contrée le clone un peu raté de sa voisine de l’autre bout du monde, à part détruire des cultures, des mœurs et des langues, les dissoudre dans une bouillie universelle sans goût ni grâce, à part favoriser une vulgarité planétaire qui se sent partout chez elle ? Quels services ont rendus ces trains qui roulent à la vitesse d’un avion, ces avions qui annulent l’océan atlantique, et ces voitures qui roulent à trois fois la vitesse maximale autorisée sur l’autoroute, à part rendre fous et stupides des gens qui l’étaient déjà ? Est-ce que ça vous excite vraiment, de lire À la Recherche du temps perdu en une matinée et Les Rougon-Macquart en une après-midi ? Demandez à ChatGPT, il vous fera un digest de Balzac et de Zola qui tiendra sur une page, et vous fera entendre la Tétralogie en un quart d’heure et l’intégrale des sonates de Beethoven en une heure. Le temps gagné, vous pourrez le dépenser à vous faire bronzer sur une plage à l’autre bout du monde, les oreilles et les yeux vissés sur les analyses des spécialistes de l’apocalypse redondante annoncée. 


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Les chats sont dingues. Ce sont de petites femmes tyranniques et poilues qui nous menacent en permanence d’une crise de nerfs dont l’origine est cachée dans l’esprit d’un dieu fou. 

Depuis quelque temps, un chat gris d’origine inconnue me fait les honneurs de sa visite quasi quotidienne. J’ai mis quelque temps à l’amadouer, mais dorénavant, il vient volontiers se faire caresser, et nous bavardons quelques instants dans l’après-midi. Il me raconte les potins du quartier, puis repart dans un monde inconnu de moi. J’ai voulu lui faire plaisir, et lui offrir quelques présents comestibles, pour sceller notre amitié. Il inspecte très longuement la nourriture, tourne autour, la renifle avec un soin maniaque, l’observe de près, de loin, d’un air étonné et suspicieux, puis, invariablement, devient comme fou, et donne des coups de pattes furieux, saccadés et violents dans les morceaux de pâté ou de fromage, les envoyant promener à l’autre bout du jardin ! « Si tu n’aimes pas ça, n’en prive pas les autres, espèce de cinglé, si tu es trop nourri, pense à ceux qui meurent de faim ! » Peine perdue, il se fiche pas mal de mes objections morales et je finis par le chasser, furieux moi aussi de cette inconduite ingrate. « Les malentendus entre les êtres ne manquent pas, je le sais, tu n’as pas besoin de venir me le rappeler. »


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Il existe une merveilleuse vidéo dans laquelle on voit Glenn Gould en tête à tête avec Humphrey Burton, et au piano, dans un entretien du 22 mars 1966 au sujet de Beethoven et de l’interprétation. J’ai utilisé les sous-titres français créés automatiquement par Youtube, car je ne comprendrais sinon que la moitié de la discussion. Seulement, les sous-titres français sont assez loufoques, comme souvent, et l’on doit tant bien que mal se débrouiller en opérant un tri entre des phrases sensées et d’autres qui sont aberrantes. L’exercice est à la fois amusant (certains déraillements du traducteur sont hilarants) et exaspérant (car il faut jongler en permanence entre le vrai et le faux, au rythme de la parole). Pourtant, cette traduction très approximative est fructueuse, en un sens. Nous sommes pris entre trois voies de signification : la langue anglaise, dans les moments où on pense la comprendre, la traduction instantanée mais partielle, et les incartades de la machine, qui sont autant d’écarts et de dévoiements qui, par contamination avec ce que nous comprenons du thème traité, nous fait entendre la conversation d’une façon plus riche, plus inventive et plus large. On pense à cette formule de Gould : « La charité de la machine ». Au temps de l’Intelligence Artificielle, cette formule prend un sens qu’il conviendrait de creuser. 


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J’aime lire à haute voix et j’ai de plus en plus de mal à lire silencieusement. Il faut rappeler que durant des siècles, lire a signifié prononcer. Une question me taraude, ou peut-être seulement un constat, à ce propos. Quand nous parlons, quand nous lisons un texte à voix haute, se pose la question des liaisons. En lisant, nous avons vue sur les mots écrits, et il est donc facile de jeter un bref coup d’œil à leurs terminaisons, afin de savoir si liaison il y a avec le mot suivant, mais lorsque nous parlons, nous devons constamment anticiper, nous devons avoir intérieurement une image mentale des mots que nous allons prononcer, tels qu’ils s’écrivent, si nous voulons faire les liaisons qui s’imposent — et Dieu sait que je déteste qu’on n’en fasse aucune. Mais si nous avons une vue mentale de la graphie des mots qui sont à venir dans la conversation, c’est que la grammaire nous la désigne sans ambiguïté. J’ai toujours eu le pressentiment que la disparition des liaisons en français parlé signalait quelque chose de profond, ou l’annonçait. La suite logique était la disparition des accords, qui est le phénomène le plus spectaculaire à l’heure actuelle. Tout ce qui tient la langue est en train de se défaire, petit à petit. Rien n’est un détail, dans la langue, rien n’est subalterne. Les liaisons sont les notes de passages du Texte : La consonne ne clôt plus le mot, elle ouvre la syllabe suivante. 

Les musiciens gagneraient à lire plus de livres, c’est évident, mais les littéraires gagneraient encore plus à apprendre à écouter la musique. 

On peut établir un rapport avec ce que l’on nomme la lecture à vue, en musique. Quand nous déchiffrons une partition, l’œil est en avance sur ce qu’on joue. C’est même la seule manière de parvenir à jouer une partition qu’on lit pour la première fois. Les bons déchiffreurs ont beaucoup d’avance, une mesure, une ligne, voire plus, les mauvais restent collés au présent. Le déchiffrage musical consiste donc à superposer deux actions différentes : le jeu et la lecture, chacune s’appuyant sur une temporalité différente. La lecture est un futur proche, le jeu est un présent, et pourtant, les deux doivent coïncider harmonieusement. Il y a de ça, dans la langue, dans la lecture : plusieurs temporalités qui se superposent et qui donnent au discours une épaisseur plus ou moins grande. Les bons lecteurs ont une vue large de la phrase, ils ne restent pas collés aux mots, ni au sens. Ils se glissent entre les différentes strates qui courent dans l’énoncé, ils ne sont ni tout à fait ici, ni tout à fait , ils avancent avec un rythme qui est un sens par lui-même, qui enrichit les autres sens. 

Pour faire les bonnes liaisons en français, il faut connaître le mot postérieur à celui qu’on est en train de prononcer, et ce mot-là est toujours en rapport avec celui qui le suit encore. Il y a donc bien, comme dans le déchiffrage musical, la nécessité d’être constamment en avance sur le présent de l’énonciation. Il n’y a pas d’autre possibilité que de se glisser dans une chaîne temporelle ininterrompue, dans un mouvement. Si la langue contemporaine donne l’impression de se défaire, c’est aussi en raison de la disparition du temps (et des temps). Une époque pour laquelle tout se réduit à un éternel présent ne peut plus se projeter dans une phrase qui est tirée en avant par sa conclusion. Il y a les mots et les sons attendus, et il y a le sens en train de se construire. Les deux choses sont souvent homogènes, mais pas toujours. Le son présent, la syntaxe anticipée, le sens global en construction, tout cela est donné du même mouvement à celui qui sait lire, qui sait parler, qui sait entendre. 

La musique est l’art du temps. Il est impossible de sauter un passage, quand on écoute une sonate ou une symphonie, alors que c’est possible quand on lit un livre (de même qu’il est possible de relire deux fois de suite le même paragraphe, chose impossible dans une œuvre musicale, dans laquelle il est inconcevable de ralentir une mesure, de revenir trois secondes en arrière, d’examiner un accord isolément). La musique nous impose une forme de mémoire immédiate active sans laquelle il n’est pas d’écoute possible, et cette mémoire doit s’appliquer en chaque point du discours, ce qui demande une attention soutenue. Bien sûr, dans la pratique, il est irréalisable d’être présent à chaque mesure d’une œuvre musicale, on le constate facilement à la réécoute, puisque chaque écoute nouvelle nous fait entendre des éléments restés inaperçus jusque là. Il n’y a donc pas de véritable continuum, alors même que c’est l’impression que nous donne spécifiquement la musique. Les trous sont comblés par l’esprit, seulement ils ne se situent jamais aux mêmes endroits. C’est une des raisons pour lesquelles on peut entendre cinq-cents fois la même symphonie, alors que personne ne relit cinq-cents fois le même livre. Peut-être que la musique, plus que l’art du temps, est l’art de la durée intimement mêlé à celui de l’évanescence. 

Paul Valéry remarquait que le français tend naturellement à effacer les heurts consonantiques pour produire une continuité presque musicale. Les liaisons et l’amuïssement de la langue participent de ce même désir, même si les deux phénomènes peuvent paraître contradictoires ; la liaison ajoute une note de passage, alors que l’amuïssement retire certaines lettres de la prononciation, entre autres les consonnes finales. Pourtant les deux principes rendent le tissu phonétique plus doux. Ces fameuses lettrequiescentes sont en train de revenir : de plus en plus, on prononce toutes les lettres du mot. Gersss, Aoûttt, Vingttt, Disss… À quand Parisss ? Quand les règles de prononciation deviennent incertaines, certains locuteurs préfèrent trop prononcer plutôt que pas assez : il s’agit d’une sorte de relecture phonétique de l’orthographe. C’est que l’unité du langage n’est plus le mot mais la lettre, que l’unité de la langue n’est plus la phrase mais le mot. 


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Il est amusant de constater que les gens qui nous parlent toute la journée avec un air horrifié de la très méprisable « idéologie », porteuse de tous les maux du ciel et de la terre, sont les mêmes que ceux qui emploient consciencieusement toutes les scies du temps, ces mots et expressions nourris presque exclusivement de slogans et de vieilles idées recyclées et remises au goût du jour, cachant leur platitude et leur banalité sous le masque de l'innovation. Employer des mots inventés la semaine dernière leur donne le sentiment exaltant de découvrir la roue chaque matin, d’inventer ou de découvrir des catégories morales, psychologiques, humaines. Non seulement ils n’inventent rien, mais neuf fois sur dix ils abâtardissent des idées qui existent depuis toujours. On ne remplace pas les mots impunément, ne parlons même pas d’en inventer…



À Olivier Causte

dimanche 7 décembre 2025

L'humour et l'humeur (la mauvaise)


Il y a les choses qu’on dit et il y a les choses qu’on ne dit pas. Il y a les choses qu’on fait et celles qu’on ne fait pas. Il y a les choses qu’on sent et celles qu’on ne sent pas du tout. Il y a les choses qu’on écoute mais qu’on n’entend pas et il y a les choses qu’on entend mais qu’on n’écoute pas. Il y a les gestes qu’on aurait pu faire et ceux dont on sera toujours incapable. Il y a les vérités qu’on cache alors qu’on veut se confier et les mensonges qu’on laisse sortir de nous, même quand on a horreur du mensonge. Il y a la mort, et il y a les seins de Lexy. 

Et il y a l’humour.

C’est là que ça se gâte. Il y a deux choses qui, dans la vie, nous séparent des autres de manière radicale et parfois douloureuse. La musique et l’humour. Oui, oui, je sais, il y a un petit malin qui va lever le doigt en me parlant du cassoulet ou des poutres apparentes, voire de la diététique ou de l’Ukraine. Mais je suis sérieux, moi. Et je suis en train de prendre en grippe l’humour et ses dérivés, globalement ; il n’y a pas de mots pour ça. C’est une guerre. J’ai cherché, je n’ai pas trouvé. Ne me parlez pas des agélastes, s’il vous plaît ! C’est justement ça. C’est là, à ce point précis, que se trouve le problème. En 2003, Kundera faisait paraître L’Ignorance. Au même moment, il était en train d’écrire Le Rideau, dans lequel il parle de « l’affectation de gravité » qui ravage le monde. Rabelais a forgé le néologisme « agélaste », pour parler de ceux qui ne savent pas rire, et dont il a horreur. On pourrait croire, on a pu croire, que cette position, que cette éthique, n’ayons pas peur des grands mots, serait éternelle, qu’il n’y avait pas à revenir là-dessus : Il faut savoir rire, si l’on veut être sage. C’est la pierre fondatrice de la philosophie moderne, du moins de cette chose dont on nous assure qu’elle est notre éternelle contemporaine, qu’elle pense, qu’elle prend position, qu’elle parle — qu’elle est là, et bien là, en somme — qu’on ne peut éviter, qu’on embrasse à pleine bouche, sous peine de se retrouver au fond du ravin, chez les cons et les connes, chez les péquenauds tristes. Or, on peut avoir horreur de ceux qui ne savent pas rire ET presque autant, ou plus encore, de ceux qui rient de tout. Disons-le autrement, on peut avoir horreur de ceux qui manquent d’humour ET qui en tartinent nos journées sans lassitude. On peut avoir horreur de la musique justement parce qu’on l’aime trop, ou seulement parce qu’on l’aime et qu’on la connaît un peu. 

Kundera écrit aussi : « Il y a des gens dont j’admire l’intelligence, estime l’honnêteté, mais avec lesquels je me sens mal à l’aise : je censure mes propos pour ne pas être mal compris, pour ne pas paraître cynique, pour ne pas les blesser par un mot trop léger. Ils ne vivent pas en paix avec le comique. » J’imagine que je devrais me sentir visé. Mais en réalité, non, il n’est pas question de cela. Il est question d’époque, et de ponctualité, de rendez-vous avec le contemporain, avec la Certitude qui n’a pas à s’expliquer, celle qu’on fuit comme la peste qu’elle est, et masque du vide. Et c’est bien cela, qu’on ne parvient pas à faire comprendre à ceux qui pensent qu’il s’agit d’un manque d’humour. « Chaque concept esthétique (et l’agélastie en est un) ouvre une problématique sans fin. » Je suis bien d’accord avec Kundera. Justement ! Le mot « humour » n’est pas très traduisible en dehors du contexte lafulyen. Si on essaie de le traduire, il se retourne contre le traducteur et le mord jusqu’aux sangs. Bien fait ! Il n’empêche que je parle le plus sérieusement du monde, ce que les gens sans humour pourraient me reprocher. Je crois, pour dire les choses simplement, que les mots ne sont plus les mots, ni les choses, et que donner des définitions en veux-tu en voilà n’arrangerait pas du tout notre affaire. Ce serait même tout le contraire. Autant l’avouer sans détour, je ne suis pas en paix avec le comique, moi non plus. Il m’énerve. Il m’agace. Il me fatigue. J’entends dans ses manifestations devenues obligatoires et spasmodiques un essoufflement, un besoin impérieux autant que désespéré de sauver la face, de faire le malin, mais, surtout, de faire comme tout le monde. Depuis quarante ans, mettons, ou peut-être un peu moins, mais surtout depuis le début du siècle et les réseaux sociaux, le gag, la farce, l’ironie, le second degré, le sourire en coin, le persiflage à jet continu, le rire de l’idiot qui se moque de l’idiot, le bégaiement sinistre du cocu qui croit faire cocue la terre entière, la face goguenarde de smiley rigolard du citoyen consciencieux qui ne s’en laisse pas compter, qui sait de quoi il retourne, à qui on ne la fait pas, ou pas deux fois, sont devenus les masques inattaquables et terriblement répétitifs, jusqu’au gâtisme, d’une sorte de raison d’État d’un nouveau genre, la raison d’État du non-État transversal et généralisé. Il court il court, le furet triste qui rit sans interruption, qui ne peut faire autrement que de rire de tout et à tout moment. Quelle plaie ! Quel sinistre retournement ! Quel ennui ! On se dit que le Diable est derrière tout cela, grimaçant. Un diable qui a juré de rendre l’Humanité plus bête qu’elle n’est, toujours plus bête, toujours plus vulgaire. Milan Kundera parle de « légèreté ». Comment donc la légèreté a-t-elle fait pour se transformer en lourdeur sans que personne ne l’insulte, cette légèreté béatifiée ? Est-ce le cas de toute chose ?

Je crois qu’il a existé un moment, à la fin du siècle dernier, où en effet, Kundera avait raison, le rire était encore (ça venait de loin !) un pansement et une trouvaille ingénieuse qui servait à déverrouiller les menottes idéologiques que des États encore figés dans leur verticalité historique avaient passées autoritairement aux poignets de leurs sujets. C’était l’époque où le Totalitarisme avait un visage, une structure, une théorie, des lois facilement repérables, où il n’était pas encore un ange qui veille sur nous nuit et jour, c’était l’époque où l’on penchait d’un côté ou de l’autre, où l’on reconnaissait ses amis et ses ennemis du premier coup d’œil, quitte parfois à en changer en cours de route. Tout s’est modifié, depuis, mais le tournant est difficile à prendre quand on se croit sur une ligne droite ; et les hommes ont en eux une terrible inertie. Ils sont capables de continuer quarante ans durant à croire vivante une chose morte, ils végètent sur les principes et les lois du passé, toujours, ils ne voient pas le présent, avoir une ou plusieurs guerres de retard sur l’Événement est un principe intangible. Pour voir le présent, il faut être soit mort soit criminel. Ne parlons même pas de le dire, de le décrire…

Si je devais donner un exemple qui explique mieux que je ne saurais le faire en quel cul-de-basse-fosse est tombé « l’humour », je parlerai de la mésaventure récente qui m’est arrivée sur Facebook. Ayant déposé une phrase merveilleusement profonde et retorse de Philip Roth (« À qui aime la plaisanterie, le suicide est indispensable »), j’ai dû faire appel de sa suppression pure et simple par l’Ange totalitaire (comme l’appelle V) qui veille sur nous. J’ai donc rempli les formulaires ad hoc, mais bien sûr, je ne trouvai nulle part, dans les cases à cocher (cases de l’Oncle Méta à coucher avec le diable) la raison, la vraie raison pour laquelle il me semblait insupportable d’être ainsi censuré — ou plutôt, que Philip Roth le soit par mon innocente et naïve entremise. Je ne me faisais pas beaucoup d’illusions sur les chances que j’avais d’être entendu, et, en désespoir de cause, j’ai coché la case : « C’est une plaisanterie ». Ça, ils connaissent, ou feignent de connaître. Ils en ont entendu parler, en tout cas. L’humour est une Grande Cause nationale, comme le cancer du sein ou la vaccination. Il faut sauver le soldat Humour ! Bref, mon appel a été entendu, les robots ont plié un genou devant la déesse Plaisanterie, et je suis revenu d’entre les morts, j’ai retrouvé de justesse mon statut de « Mainteneur de standards élevés de la Communauté ». J’ai eu droit à un magnifique diplôme vert et jaune qui m’encourage à « Continuer à ne commettre aucune infraction ». Je rentre dans le rang des honnêtes exécuteurs de la Loi privée des GAFAMs, non écrite mais universelle, planétaire et impitoyable avec les fauteurs de trouble de mon acabit : c’est-à-dire encore quelque peu littéraire.

Quand j’étais enfant, j’ouvrais en cachette tous les livres qui passaient à ma portée pour chercher les passages érotiques, ou même seulement un mot, deux mots, qui allaient suffire à mon bonheur lexico-sensuel ; merveilleux instants secrets où le vocabulaire se mettait à palpiter, rien que pour soi, où les mots sortaient des phrases et venaient battre dans mon ventre et lancer des éclairs noirs dans ma tête. Beaucoup plus tard, on cherchait avec la même volupté privée l’humour qui chez Proust ou ailleurs nous révélait une autre vie, une autre forme d’intelligence, un esprit d’une richesse qu’on n’avait pas soupçonnée jusque là, car le tout est de creuser le monde qui nous entoure, de lui faire rendre gorge de sa folle complexité, de défaire un à un tous ses liens et de l’amener par des détours plus ou moins innocents à se confier à nous, d’en pénétrer chaque strate, depuis la phrase jusqu’au trognon de l’indicible. C’est l’anti-bavardage qui nous repose tant de la nécessaire platitude. Jamais je n’aurais cru, alors, que la découverte émerveillée de l’humour allait se muer en quelques décennies en répulsion : une purée indigeste, un plâtre étouffant, une glu bon marché qui scelle tous les espaces de liberté, les fixe, les colmate, et leur donne cette face haïssable entre toutes : la Grimace figée, la Répétition. Pornographie de la plaisanterie, obscénité du rire qui ne sait plus pourquoi il est là, sinon qu’il remplit le vide de la pensée et cache l’absence d’esprit. L’humour, en 2025, est suffocant, il aspire le peu d’oxygène qui nous reste. De plus en plus souvent, je me surprends à effacer les commentaires que je viens de rédiger sur un réseau social, car moi aussi je tombe évidemment dans ce travers, et, à peine écrite, la bêtise de la chose me fait honte. C’est couche après couche, que l’humour contemporain (il faudrait trouver un autre nom à la chose ; mais non, justement !) se dépose à la surface des paroles et les recouvre d’un emplâtre suiffeux – à chaque retour, on se dit : Encore ? N’est-on pas déjà rempli jusqu’à la gueule, jusqu’à la crise de foi ? La débordance des corps renvoie à la débordance de la plaisanterie, obésité qui ne se cache plus, qui matraque sans discernement, à l’aveugle. 

Vous qui entrez ici, laissez à l’entrée toutes vos blagues, comme un homme se découvre en entrant dans une église. La vieille grotte de Georges de La Fuly est fragile, elle succomberait sous les pluies acides de l’humour du XXIe siècle. Je sais, c’est une religion à laquelle il ne fait pas bon résister, et je plaide coupable. Traitez-moi donc d’agélaste si vous y tenez, je l’accepte à l’avance. Il s’agit d’un désaccord esthétique, je n’ai pas peur de l’affirmer. Et l’esthétique est plus fondamentale encore que l’éthique. Pourquoi croyez-vous qu’on admire Bach et Mozart, qu’on les place au sommet de toute la création artistique, au-delà de la Vérité ou de la Morale ? Les vérités changent, les morales aussi. Bach demeure, du moins dans le monde qui est le mien. Et, par pitié, ne venez pas me dire que Mozart adorait faire des blagues, ou me parler du Quodlibet des Variations Goldberg, ce qui serait démontrer que vous m’avez mal lu. Parlons-en, justement, du quodlibet. Le mot signifie à l’origine : ce qui plaît. Et ce qui plaît, ça change au cours des siècles, car la langue change, qui porte les temps et l’esprit des hommes avec elle. Les mots portent la trace de tous les retournements de sens, de goût, toutes les contradictions qu’elle a absorbés, qui l’ont enrichie et épaissie. D’ailleurs, le fameux quodlibet de Bach, juste avant la reprise de l’aria da capo final, est un contrepoint mêlant deux chansons populaires de l’époque (« Il y a si longtemps que je ne suis plus auprès de toi, rapproche-toi, rapproche-toi » et « Choux et raves m’ont fait fuir, Si ma mère avait fait cuire de la viande, je serais resté plus longtemps »). Pensez-vous vraiment que ce qui faisait rire Bach et ses contemporains nous réjouirait aujourd’hui ? Demandez leur avis à Éric-et-Ramzy… Aucune importance, la musique est bien au-delà de la blague. Celle-ci est morte, celle-là est plus vive que jamais. 

Kundera écrit, dans Le Rideau : « Il y a une incompatibilité infranchissable entre le comique et le sacré et on peut seulement se demander où le sacré commence et où il finit. » Bonne question. Le rire obligatoire est le seul véritable Sacré de notre époque. D’ailleurs, il n’est que de regarder quelques instants tous ces comiques absolument consternants qui viennent tour à tour peupler nos écrans. Ils sont vénérés. Ce sont des célébrants qui psalmodient le Dogme, qui a fui les églises et les synagogues et s’est réfugié derrière les écrans. Leur langue et leurs formules se sont répandues dans la population, on les cite comme on citait jadis les Évangiles. Ils font la langue. L’outrage, lui aussi, s’est grimé, et s’est réfugié ailleurs, laissant place à un outrage-bis, un pseudo-outrage qui n’outrage et pourchasse que le véritable outrage, c’est-à-dire l’esprit. « Qui est donc le plus fou, le fou qui fait l’éloge du lucide ou le lucide qui croit à l’éloge du fou ? » La « grande invention de l’époque moderne » (selon Octavio Paz) a vécu. C’est aujourd’hui une vieille fille ridicule qui relit inlassablement ses carnets d’où toute magie s’est depuis longtemps enfuie. Elle ressasse doctement, sous les applaudissements de la foule, personne ne semblant voir que son masque craquelé cache une affreuse tristesse. 

« L’humour n’est pas une étincelle qui jaillit brièvement au dénouement comique d’une situation ou d’un récit pour nous faire rire. Sa lumière discrète s’étend sur tout le vaste paysage de la vie. » Sa lumière discrète s’est muée en projecteurs de mille watts qui éclairent a giorno des placards remplis d’une épaisse bêtise. Là aussi, ça déborde, et les remugles qui montent à nos narines sont tout sauf réjouissants. On leur préfère et de loin l’odeur de la soupe aux choux qui a inspiré Jean-Sébastien Bach pour sa dernière variation.

L’humour est finesse ou n’est pas, et ce ne sont pas les films de Laurent Firode qui nous consoleront de sa mise en bière, bien au contraire. Il nous semble que tous nos ironistes ont trente ans de retard. Personne ne semble s’être remis de Philippe Muray, de Kundera, de Philip Roth, qui ont laissé derrière eux des cratères immenses dans lesquels tous se précipitent comme des moutons poursuivis par des loups imaginaires, essayant d’esquiver les nids-de-poule et les buissons d’orties d’une gauche il est vrai d’une débilité trop démonstrative. La plaisanterie et l’ironie dans la Tchécoslovaquie de Kundera pouvaient mener en prison, c’est leur absence, aujourd’hui qui vous conduit au poteau du ce-qui-parle-tout-seul et toute la journée, le Ronron qui est à la subversion ce qu’Ovidie est à l’érotisme ou à la pensée, la France contemporaine au pays-des-Lumières et de la Liberté. C’est parce qu’on aime la fantaisie qu’on déteste l’humour, aujourd’hui, c’est parce qu’on aime la langue qu’on se méfie des jeux-de-mots sortis des cabinets des psychanalystes ou des cabinets tout court, c’est parce qu’on aime les mots qu’on hait le bon-mot perpétuel, c’est parce qu’on aime l’esprit qu’on est las du mot-d’esprit réglementaire et pour ainsi dire officiel.

On le voit bien tous les jours, pourtant, que les mots changent de sens, ce n’est pas une découverte. Fascisme, communisme, libéralisme, religion, pornographie, sexe, Lettres, Science, Médecine, Français, musique, un vent violent passe sans cesse sur le vocabulaire et retourne les vocables comme des crêpes, n’en déplaise aux dictionnaires et aux souvenirs. Ce n’est pas tant notre latin, que nous en perdons, que nos réflexes et nos repères, et parfois le Nord. Mais il n’y pas d’autre solution que d’ouvrir les yeux et les oreilles, que d’être sans cesse en alerte, car il n’y pas de repos entre les étapes du sens qui galope. On se demande souvent : mais pourquoi donc nos contemporains, nos compatriotes, tous les con-s que vous voulez, se croient-ils obligés d’être en retard ou en avance sur le Réel, jamais à l’heure. Il serait pourtant inconvenant de ne pas admettre que nous sommes faits du même bois qu’eux. Hier, toute la journée, je me suis cru vendredi. C’est France-Musique qui m’a déniaisé, quand j’ai entendu par hasard la voix de Philippe Cassard à la place de celle de Lionel Esparza. J’ai eu la sensation de perdre un peu la tête, et de m’être fait voler vingt-quatre heures, sentiment très désagréable. Je perds suffisamment de temps volontairement, pour que l’involontaire ne vienne pas en rajouter. 

« Si on m'avait dit, quand j'étais enfant : “Un jour ton pays sera rayé de la carte”, j'aurais pris ça pour une absurdité, c'était inimaginable. » C’est Kundera qui s’adresse à Philip Roth, dans les années 80. Si on m’avait dit, quand j’étais enfant, que la France ne serait bientôt plus la France, et si on m’avait dit, quand j’étais enfant, ou jeune adulte, que l’humour ne serait bientôt plus drôle, j’aurais pris ça pour une absurdité, pour un non-sens. En tout cas, je n’aurais pas compris de quoi on me parlait, je ne l’aurais pas “imaginé”. On naît avec le sentiment que le monde qui nous entoure est là depuis toujours et sera là pour toujours. On naît avec des mots qui semblent éternels. Et puis, un jour, le rideau se déchire (le soldat de l’Histoire du Soldat comprend que ce n’était pas « trois jours », mais « trois ans » !). Les dictionnaires s’ouvrent, et tous les mots en sortent et se mettent à danser une gigue folle, variation avariée, quodlibet déglingué, et quand ils ont fini de danser, ils retournent dans les pages, mais les places sont interverties, et le plus drôle est que personne ne dise rien, que personne ne semble s’apercevoir de rien. La danse n’a duré que quelques instants, mais les hommes continuent de faire ce qu’ils étaient en train de faire l’instant d’avant, avec le même sérieux, la même application, parfois la même dévotion touchante. Sérieux/blague, sérieux/blague, sérieux/blague, ce sont les deux faces interchangeables du même scotch qui leur barre les yeux et la bouche, et parfois le cœur. 

Nous avons de plus en plus la sensation d’habiter des cimetières. Cimetière de la langue, cimetière de la musique, cimetière de la patrie, cimetière des amours et des corps, le nôtre et ceux que nous avons désirés et chéris. Il faut un sens de l’humour très développé pour supporter cette vie entre les tombes, dans cet hiver qui semble ne pas vouloir finir, dans cette grisaille illimitée, dans ce grand pourrissoir des renoncements successifs et des abolitions à la chaîne. (Tiens, c’est curieux, ce mot semble ne plus exister, du moins dans la langue du XXIe siècle. Encore un fantôme… Encore un souvenir qui ne tient à rien, impartageable…) Finalement, l’ignorance, c’est ça, c’est la traversée de la vie les oreilles bouchées, indifférent aux changements, aux glissements progressifs, au recyclage incessant des choses et des mots, croyant habiter l’éternité, croyant dur comme fer en l’incroyance et au sérieux, le sérieux qui fait de l’humour comme on fait ses courses, le samedi, entre deux rangées de consommateurs abrutis de jingles et de réclames. « L’orage rajeunit les fleurs » écrit Baudelaire. L’humour que j’aime et dont je regrette la disparition est un orage qui rajeunit, alors que celui qui nous accable quotidiennement nous conduit au cimetière. À la fin des fins, l’humour contemporain me semble surtout une manifestation secondaire de la peur panique qui saisit l’homme d’aujourd’hui quand il prend conscience de son incapacité à jouer avec sa langue maternelle. 


À Jean Quatremaille

samedi 22 novembre 2025

Photogénie électorale


« Voilà qui est élégamment exprimé. »


Vous êtes plutôt immanent, ou plutôt transcendant, vous ? De Michou Pectorian, on pourrait dire qu’il est les deux à la fois. Il est évidemment immanent, puisqu’il porte en lui-même tout ce dont il a besoin pour briller de mille feux, mais son immanence est transcendante, car elle ne peut lui venir que d’un sur-monde auquel nous n’aurons jamais accès. 

Il aurait fallu qu’un Roland Barthes se penche sur cette mythologie en actes, à côté du catch et de la DS, mais aussi de la dégaine de l’Abbé Pierre, et, bien sûr, de l’acteur d’Harcourt. Dans le fond, presque toutes les mythologies de Barthes semblent nous parler de Michou Pectorian : « Lhomme-jet », « Bichon chez les nègres », « Conjugales », « La littérature selon Minon Drouet », « Le visage de Garbo », « Le cerveau d’Einstein », « L’Écrivain en vacances », « Publicité de la profondeur (savon et détergents) », « Le strip-tease », « Le mythe de la qualité », « Critique muette et aveugle », « Opéra et tragédie », et enfin « Photogénie électorale ».

C’est comme si Barthes avait pressenti dès 1957 l’émergence parmi les Français du XXIe siècle d’un type d’homme dont les signes et les verbes iraient puiser leurs sucs et leurs formes dans le grand réservoir de tout ce dont jusque là les Français avaient plus ou moins honte, qu’ils tentaient de dissimuler à la vue de leurs concitoyens. La surprise, évidemment, est l’unanime admiration dont jouit un Michou Pectorian aujourd’hui sur un réseau social comme Facebook. Mais est-ce vraiment une surprise ? 

Je reconnais que je l’évite le plus possible, c’est une question d’hygiène, mais je suis tombé il y a peu sur l’un de ses morceaux de bravoure typiques, sur l’un de ces pavés qu’on sent coulés dans la masse du pectorianisme le plus authentique. Je n’ai pas su résister à la tentation. Je me suis mis à tourner autour de l’objet dans le sens contraire des aiguilles d’une montre comme les musulmans tournent autour de la Kaaba lors du rituel du tawaf, cherchant la lumière et l’oxygène, une raison de vivre ou la sortie des enfers. La chose brillait de mille feux, et des centaines de paires d’yeux étaient braqués sur elle, qui commençait même à disparaître sous un monceau de likes, des centaines de commentaires la sanctifiaient en l’augmentant et presque autant de partages lui conféraient l’aura suave de la sainteté et la lueur de la Vérité révélée. Dans le grand mur anonyme de Facebook, un cratère… À des kilomètres à la ronde, on sentait encore le souffle de la déflagration et un silence religieux planait au-dessus des âmes rendues muettes par le miracle de la prose pectoriane. Regarder Pectorian en face, c’est comme fixer le soleil, c’est comme se trouver à Katmandou, sous la gigantesque masse de l’Hymalaya. 

Mais dans le fond, Pectorian n’est que le symptôme, rien de plus. Il n’existe que par ricochet, c’est un mur plat qui ne fait que renvoyer les ondes qu’il reçoit. Il « prend la lumière », comme on le dit d’une actrice qui est photogénique, il sait se mettre sous la caméra, de manière à ce que celle-là ne puisse l’ignorer, qu’elle tourne son gros œil de machine vers cet amas de particules qui s’agitent en tous sens, qui font se trémousser les photons comme si on les menaçait de mort. 

Quand on a enfin le courage d’aller prendre connaissance des phrases de Pectorian, si tant est qu’on puisse nommer cela ainsi, et qu’on se demande ce que cela signifie, on est effaré par ce qu’on lit, bien sûr, effaré, un peu dégoûté par la laideur de la langue, un peu révolté par tant de bêtise, tant de platitude et d’arrogance, un peu amusé, aussi, par les très nombreuses impasses du sens, par la syntaxe psychotique et cacophonique, par le vocabulaire immaîtrisé, médusé devant le spectacle donné par cette langue à la fois prétentieuse, poseuse, adolescente, ridicule, épaisse, maladroite et finalement grotesque qui ne démontre qu’une chose : qu’elle ne sait pas ce qu’elle dit mais qu'elle se trouve belle. Mais si Pectorian écrit sans savoir de quoi il parle, et sans savoir comment le dire, comment se fait-il alors que tant et tant de passants s’inclinent, font des signes de la main, envoient des baisers, des fleurs, des pièces d’or, se signent, et mettent un genou à terre, qu’ils semblent se reconnaître dans les signes barbouillés sur le mur ? Tout ce qu’on vient de voir et de dire ne les gêne pas ? Non, non, pas du tout, au contraire, ils en redemandent, ils battent des mains, ils applaudissent, font des cœurs avec les doigts, se prennent dans les bras les uns les autres avec émotion, un grand sourire de connivence planté dans leur face, avant de retourner disserter sur le Beau, le Bien, la Morale, l’Esprit, l’Excellence, l’Élégance, la Délicatesse, la Cité, etc. 

C’est donc nous, qui ne comprenons rien, nous qui ne savons pas lire, nous qui passons sans aucun doute à côté de la Beauté et de la Vérité sans les reconnaître. Tout le monde — le tout le monde de Facebook —, et parmi ceux-là, le gratin de ces salons électroniques, l’élite, ne peut pas se tromper, c’est impossible ! 

Oh, je sais bien ce qu’on me rétorquera, allez. T’es jaloux de ne pas avoir autant de likes ? C’est ça ? Il ne servirait à rien que je démente, car cette explication arrange tout le monde. Sinon, pourquoi s’agacer de ce qu’un « post » Facebook qu’on juge insupportable ait un succès qu’on juge déraisonnable ? N’est-ce pas toujours le cas, même pour ceux qu’on a rédigés soi-même ? On le sait bien, que la platitude, la balourdise, le convenu, la médiocrité et la bien-pensance sont les meilleures garanties du succès public. Il n’y a rien là de neuf. En effet, rien d’étonnant, mais c’est plus fort que nous, certains jours, on explose pour quelque chose qui doit sembler anodin à nos amis, parce qu’on juge que le niveau d’obscénité a été pulvérisé, ou, comme le dirait mon ami Serge, qu’à force de forcer c’est forcément forcé que ça force, et qu’on se sente à l’étroit dans notre salopette. Demain, on n’y pensera plus, heureusement, mais sur l’instant, on a besoin de marquer le coup. Ça ne va pas plus loin que ça. 

jeudi 29 mai 2025

Autofliction




Il y a des textes impubliables… (Mais qu'on peut publier tout de même…) Non pas parce qu'on y exprimerait des choses indicibles ou scandaleuses, ou qui pourraient nous attirer des ennuis, non, je parle de tout autre chose, des textes dont il est impossible de connaître la valeur, des textes qui nous expulsent de nous-mêmes. À chaque relecture, notre avis change du tout au tout, passe du blanc au noir, du zéro à l'infini (je plaisante !). Je ne plaisante pas sur le fond de l'affaire, en revanche, qui est que quelque chose m'empêche d'avoir le moindre avis stable sur ce que je viens d'écrire. C'est troublant, tout de même, d'être à ce point indécis, incapable de jugement. C'est un très mauvais signe, du moins c'est ce que je pense au moment où j'écris cette phrase. Peut-être que je ne comprends pas ce que j'écris, ce serait le plus probable, et l'explication la plus rationnelle. Ou que je deviens fou ? Dans ces moments-là, une intense paranoïa s'empare de moi. Comment se rassurer, puisque tout le monde ment, c'est connu ? Il ne servirait à rien de demander leur avis à des amis. Alors on clique nerveusement sur le bouton [Publier] (quelle importance, après tout ?), puis on revient une demi-heure plus tard pour supprimer le texte (non, c'est impossible, on ne peut pas laisser lire une telle chose, il en va de notre réputation !), et le cycle se reproduit ainsi durant trois ou quatre heures. Il faudrait une bonne thérapie express, à moins que ce soit la fréquentation d'un maître intraitable — mais qui aime se faire humilier ? Je sais qu'aux yeux de certains je suis un peu masochiste, mais à mon avis c'est complètement faux. Je ne suis pas plus masochiste que paranoïaque. Dans le fond, je me dis qu'il est tout à fait possible qu'il suffise de changer deux mots à mon texte, ou deux phrases, ou d'inverser la place de deux paragraphes, pour que cette situation invivable ne soit plus qu'un mauvais souvenir, qu'un petit cauchemar banal dont on se réveille quoi qu'il arrive si l'on est suffisamment patient. Mais j'ignore quels sont ces deux mots ou phrases, ou paragraphes, ils me narguent, ils se cachent, ces petits salopards qui ont juré de me ridiculiser !

Les odeurs entrent par la porte-fenêtre ouverte du salon. Elles sont tellement puissantes qu'on se demande un instant si elles ne sont pas portées par une femme trop parfumée allongée dans l'herbe. Une femme trop parfumée, c'est-à-dire une femme réelle d'aujourd'hui : elles le sont toutes, depuis trente ans. Je pense aux odeurs parce que je pense à cette soprano à qui j'avais fait la cour, à Aix-en-Provence, en été, lors du concert où étaient données Les Noces de Stravinsky. Son parfum extrêmement lourd et capiteux m'a hanté très longtemps. Je ne l'aimais pas, ce parfum, mais mon désir de le sentir et de le sentir à nouveau était impérieux, vertigineux. 

Il arrive assez souvent que les textes dont je parle plus haut trouvent leur vérité au hasard (semble-t-il) d'un développement qu'on n'a pas vu venir, qui s'est plus ou moins imposé alors qu'on ne l'attendait pas. Anne la Mexicaine de la Sainte-Baume sentait la savonnette bon marché, ah non, je me trompe, c'est Michèle, ma voisine de lit, qui jouait l'Allegro barbaro de Bartok. 

Alors alors… J'écoute Les Noces… Je cherche (en vain, sur cette cochonnerie de Spotify) la version de Boulez avec l'orchestre de Cleveland, son orchestre préféré. Tant pis, ce sera Bernstein. On voudrait parler avec Marcel Proust, lui parler de Stravinsky, des odeurs et aussi de sexualité. Parle-t-il, dans la Recherche, de l'odeur de Madame de Guermantes ? Je ne souviens pas. Et Odette, comment sentait-elle ? Voilà ce que j'aimerais savoir ce matin. Nous devrions classer nos petites amies selon ce critère-là : leurs odeurs. C'est la seule chose qui reste, après toutes ces années. 

« L'excrément, tant qu'il est dans le corps, est accepté : il n'est pas séparé de l'unité du microcosme ; isolé, il épouvante et répugne, à cause de l'odeur d'âme dénudée et anonyme qu'il exhale. » Mon âme, ce matin, me semble dénudée et puante. Et anonyme, oui. Semblable à n'importe quelle âme humaine, qu'elle se situe à New Dehli ou à New York, qu'elle appartienne à un génie ou à un pauvre hère. Si les yeux traversaient la peau et voyaient l'intérieur du corps humain, il n'y aurait ni histoires d'amour ni chagrins d'amour. 

En lisant Tadié, sur Proust, je comprends mieux ce que j'essaie de construire (construire est bien trop dire, naturellement), plus ou moins consciemment, depuis toutes ces années : ni roman, ni autobiographie, ni mémoires, ni journal, ni essai(s), ni articles de presse, ni soties, ni pamphlets, mais tout cela à la fois et de manière éclatée, fragmentaire, pris espérons-le dans le souffle d'une spirale unifiante et ouverte. J'écris de la sens-fiction… La fragmentation est à la fois indispensable et regrettable. (La fliction, en ce qu'elle pourrait être le contraire de l'affliction, pourrait-elle et devrait-elle s'exprimer ?) Mais regrettable pour qui ? Pour le lecteur, pour ma vanité, oui, c'est possible, mais certainement pas pour le texte. (L'autofliction serait un assez bon mot pour qualifier ces songes imprécis improvisés à la frontière des genres, ces enclaves de réel dans la grande utopie d'un roman en perpétuelle négation, dont l'impossibilité laisse des traces.) Doit-on parler de “texte”, d'ailleurs, comme cela se faisait dans les années 70 ? Je le crois. Et pas seulement par manque d'une meilleure définition. (S'auto-flictionner au gant de crin, c'est mon dada.) C'est bien l'inscription du « je » dans tous les replis de la forme et à tous les stades de son déploiement cutané, qui le rend difficile à cerner et incertain, fragile, mais c'est aussi ce qui l'assure d'une cohérence autre que volontaire, centralisée et protocolaire. (Les peaux mortes, ce qui tombe de soi quand on se frotte à l'autre, ça me connaît. Je n'aime rien tant que m'allonger au crépuscule, me laisser tomber dans les draps, à l'ombre des rougeoyants convaincus en mission, croyant au dernier grand soir. Sombrer…) Ma mère me parlait de l'odeur des brunes (elle était très brune, noir corbeau). Ce problème l'intéressait. Mes chapitres ne se suivent pas, sauf quand je m'étends et que je renonce à tenir la gouverne ou à chevaucher le balai trop raide de la sorcière domestique qui me dicte son ordre du jour. 

Je me suis beaucoup interrogé sur le style et le bien-écrire, et rien ne me convainc vraiment, en ce domaine qui ne charrie la plupart du temps que des lieux communs vite fanés, plaqués sur une réalité sensible qui ne s'en laisse pas compter. « Le style est une puissance qui, comme toutes les puissances, a besoin d'être vengée ». Dès qu'on s'en réclame, il nous moque sans pitié. L'art de coudre les mots en phrases et les phrases en paragraphes et les paragraphes en chapitres et les chapitres en volume peut se révéler mensonge éphémère de fabrication enfantine, tomber en poussière dès que le regard s'appesantit et va creusant dans cette matière dont l'élégance passe aussi vite que la mode et les veules caprices du conformisme. S'il s'agit d'éviter tous les inconvénients mécaniques d'un discours mal bâti ou inefficace, cela s'apprend aisément, et l'on peut facilement distinguer les bons artisans des médiocres. Mais la pensée vive ? Où se voit-elle ? Comment informe-t-elle les phrases, comment les anime-t-elle, par quoi leur donne-t-elle un visage qui ne peut exister qu'en un point — celui-là —, dans ce « je » qui sourd des propositions, qui les reformule à la lecture, et va inévitablement choquer celui qui ici s'aventure, l'ennuyer ? Oui, l'ennuyer. Il ne faut pas se faire d'illusions : ce qui est aimable doit divertir et désennuyer, donc ne pas parler, ne pas laisser surgir son être au sein des phrases, s'en retirer afin qu'elles ressemblent le plus possible à des phrases : qu'elles épargnent celui qui en prend connaissance, alors même qu'il croit et désire s'y reconnaître. Ça se lit en creux dans les compliments qu'il arrive qu'on nous fasse. On nous sait gré, toujours, de ne pas affliger, de ne pas infliger une gêne, une douleur, un malaise, de ne pas décevoir, de ne pas ennuyer, aux deux sens de ce mot : susciter de l'ennui et provoquer un ennui, un problème, un incident diplomatique entre le lecteur et lui-même. Le lecteur hurle toujours, avec plus ou moins de force et de conviction : foutez-moi la paix, laissez-moi en dehors de vos conflits, j'ai déjà assez des miens, je ne vous lis que pour m'absenter un moment, les tenir à distance, faites moins de bruit, votre présence me brûle la rétine! Emmanuel ayant offert à Tante Glyne un bouquet de soucis, croyant lui faire plaisir (je le vois dans la pénombre de l'escalier de l'appartement de la place des Vosges), celle-ci avait maugréé : « Tu trouves vraiment que je n'ai pas suffisamment de soucis ? » Le lecteur vous dit la même chose. Vos bouquets de soucis, il les laisse au clou. Il est là pour se débarrasser de lui-même, pas pour s'embarrasser de vous. Il veut bien vous offrir deux flacons de Laroxyl, si vous renoncez à paraître, si vous disparaissez de vos phrases. La parole humaine n'a pas besoin de vous. Elle vomit déjà tous ces squatteurs sans gêne qui s'incrustent en elle. Ton style, c'est ton cul. Le reste, on connaît par cœur. Ça répète infiniment du soir au matin. A quoi bon fréquenter La Fuly ou Albert Duspasme, quand un xylophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde que celui qui déjà nous étouffe à demi. Ce qu'ils nomment « ennui », les lecteurs, c'est l'exagération de la présence, son érection, c'est sa folie perceptible, qui agace les dents et fait tourner les humeurs, porte les chromosomes à ébullition et dépense un argent qu'elle ne possède pas. Vivre dans la vérité, penser comme on vit et parler comme on pense, c'est simple comme une provocation, trop simple et trop paysan pour que cela ne nous soit pas reproché. Nous recevons tous la même lumière des idées, mais les ombres portées sont de longueurs et de profondeurs différentes, selon la qualité et l'intensité de notre écoute. Les voleurs — que sont aussi les lecteurs — sont toujours déçus, car l'habit emprunté n'est jamais à leur taille. (C'est pourquoi je ne m'inquiète jamais de ce qu'on me vole. Laissons-les faire : leurs larcins sont inertes, donc inutilisables.) Tante Glyne aussi était très brune. 

Mais il ne leur arrive jamais de se dire : « Et si je me trompais ? Et si j'avais tort ? Et si je n'avais compris qu'une toute petite portion de la réalité ? Quelles seraient les conséquences de mon erreur ? » Apparemment, non, cette question ne les effleure pas. Ils savent. Ils sont au-delà de l'erreur humaine. Ils ont acquis la vision divine, celle qui transcende les siècles et l'inévitable courbure historique et intime qui déforme toute chose ici-bas. Ils ne sont pas régis par les lois de l'attraction-répulsion qui s'imposent à la matière ; ils ne dépendent de rien d'autre qu'eux-mêmes et leur esprit religieux écrase implacablement le doute et la contradiction qui font trembler les rides à la surface de l'onde, le temps ne déforme pas leurs opinions, qui sont des blocs de granit déposés sur un linceul. Leur certitude est un stigmate de mort mais leur semble le comble de la vie authentique, de ce qu'ils aiment appeler la personnalité, ou, pire encore, la morale. 

La même loi vit partout. On voit distinctement cette bouche ouverte sur le vide, qui semble chercher son souffle et sa raison. Les petits mécanismes bâillent et battent des mains, ils ne s'écoutent pas, la nuit monte du sol comme une vague noire d'effroi qui les submerge et assourdit leur dialogue intime. La grande indistinction recouvre tout, tous les sens se crispent sur des opinions qu'ils croient intemporelles. Ils ne se résignent pas à être semblables à cet eux-même qui ne leur a jamais appartenu en propre. « S'abstenir n'est pas une option », comme on dit sans les films américains.

« On ne cesse d’osciller, dans l’irrésolution la plus critique, entre la position de neutralité attentiste, flirtant avec la tentation de s’abstenir, de faire le mort ou de renoncer purement et simplement, et l’envie d’aller quand même de l’avant, de répondre coûte que coûte à l’appel réitéré, à l’invitation paradoxale de la vie. Mais rarement quelqu’un se trouve là au bon moment, derrière soi, susceptible de comprendre ce dilemme, cette angoisse d’exister, cette défaite en puissance, et de tendre le bras pour une caresse de consolation, un geste réconfortant, un signe qui rompe le délaissement, atténue la déception, restaure un peu de la confiance perdue. »

Les dimanches sont trop courts. Faisons le mort — il faut s'entraîner. Les heures nous effleurent à peine, leur souffle n'emplit pas complètement l'espace qui les sépare et qui se comble de lettres décachetées, lues en diagonale. On croit ouvrir quelques sentiers neufs mais on entre un peu plus avant dans la vertigineuse paix des ténèbres. Tout est déjà accompli, avant même le terme de la phrase. Mettre un point final est un acte dont la dérision nous mord la face : il vient toujours trop tard. Nous ne faisons que mimer ce qui s'est réalisé sans notre intervention, et nous voulons croire que personne ne verra la supercherie. Les longues résonances des pianos cloches timbres, à la fin du dernier mouvement des Noces… Ça nous entre dans la chair comme des pointes !

Vers six heures du matin, il y a bien cette chose qu'on appelle soleil, et qu'on dit se lever dans ce qu'on pense être le ciel. C'est un moment qu'on attend, censé nous sauver de nous-mêmes. On peut aussi bien écouter les froissements du trombone dans Budo, de Bud Powell, dans le disque Birth Of The Cool, de Miles Davis. On se recroqueville dans le lit. Il en faudrait plus pour nous décider à croire que le jour pourra nous libérer de la nuit qui nous gifle au ralenti, réverbérée et amplifiée, brutale et impersonnelle plus encore que d'habitude. Vengeance ! On a tant souffert en silence… Et le baryton, alors, qui parsème dans le grave ses échardes discrètes et élégantes d'aigu ! Quelle horreur, que ce temps qui jamais ne met un genou à terre… Je crie mais elle ne m'entend pas, bien sûr, tout occupée qu'elle est à être. Elles n'ont aucune pitié pour les hommes d'inaction, mille fois nous l'avons connu. Elles sont en mission. Ah non, ce n'est pas deux flacons, c'est cinq, qu'il nous faudrait avaler. Fais pas l'con ou tu le regretteras ! L'ennui de la chimie est désespérant. Aucun humour n'est à attendre, de ce côté-là…

« Pour ma part, si j’étais poète, j’essaierais de m’inspirer des peintres et demanderais à une jeune femme de poser pour moi, nue. » (Pascal Adam)

Oui, mais voilà, aucune femme ne veut plus poser nue pour moi. C'est d'autant plus surprenant que contrairement aux temps où cela arrivait encore, on n'aurait même pas forcément envie de lui sauter dessus. J'aurai beau lui expliquer qu'il s'agit essentiellement de poésie, elle croira immédiatement qu'il lui faut se sentir désirée, ou matée, qu'il y a nécessairement violence, voire prédation. La binarité fait de nous des pauvres d'esprit. Il est écrit « nue », et ça suffit. (Le « nu » s'oppose non pas à l'habillé, mais au « normal ».) Ça suffit à déclencher des tirs préventifs, des salves salubres, à déployer un dôme de vertu virtuelle qui donne le la des nouvelles turpitudes prévues, envisagées, tolérées, encadrées, circonscrites, déchiffrables, jugées et commentées ad libitum par des troupes toujours plus autorisées à parler à tort et à travers, qui souligne et arrondit les fins de mots et vos pensées imprononçables. Tout est monnayable, sachez-le, dans les prétoires qui s'ouvrent aussi vite que les bordels ferment. Le « si j'étais poète » vaut presque condamnation préventive, la prophylaxie sociale étant devenue aussi automatique que généreuse. Il n'y a que les hommes, je veux dire les mâles, pour se croire poètes ! C'est bien la preuve de leur duplicité congénitale. Il leur manque quelque chose, de toute évidence, sinon pourquoi voudraient-ils toujours voir et constater le manque, l'absence, le néant, le trou — et ce manque qui les obsède les rend dangereux, surtout quand ils se prennent pour des poètes ou des artistes. Quand elles font mine de se laisser voir, c'est pour mieux voir à travers le voyeur, c'est pour retourner ses yeux contre lui, avant de les lui arracher avec les dents. Les hommes sont des fragments de femmes, contrairement à ce qu'on nous a toujours raconté, c'est cela qu'il faut comprendre et répéter ; des fragments branlants qui rachètent et camouflent leur infirmité et leur incohérence par une violence qui les dépasse. Les femmes ont du style : il est donc inévitable qu'elles en soient vengées. En leur matrice, là où elle s'absentent, les âmes s'entremêlent jusqu'au vertige. Nous ne sommes jamais seuls avec elles, même quand elles se donnent sans mots, ce qui en nous met en branle un maelstrom de significations tournant à la vitesse de la lumière. On avait cru entrer en elles comme l'original quand il croise la copie la pourfend, mais on doit se rendre à l'évidence : elles nous éparpillent aussi naturellement qu'elles sont plus vraies que nature dans leur rôle de sacrifiées. Croyez-vous toucher à la vérité, là, tout au fond, et même de manière partielle ? Il vous en coûtera cher de simplement le laisser entendre. La place n'est pas libre, figurez-vous ! Ce que vous prenez pour du vide est autrement plein et solide que vos muscles et votre intelligence. 

Le seul style qui soit grand, c'est celui qui s'oublie, qui manque à l'appel. Un enthousiasme du style serait gênant, comme celui qui chercherait à se faire remarquer. Parler pour dire ? Laisser voir ce qu'on a dans le ventre ? Il le faut bien, même si la conviction qu'on ne fait que répéter ce qui a été proféré mille fois et bien mieux paralyse et rend bête. Croire quelque chose, le croire vraiment (c'est-à-dire penser qu'on est le seul à le croire), expose aux plus grands dangers, et pourtant, c'est bien de là qu'on part nécessairement lorsqu'on entame un texte — lorsque le désir d'écrire s'empare de nous. En réalité, que l'on croie ou non, que notre conviction soit une hypothèse ou une réalité charnelle et névrotique, c'est vers la folie que le texte nous entraîne, car il va en s'appuyant sur les mots les enfoncer de plus en plus profondément dans l'idée, ou enfoncer l'idée en eux, comme les chevilles d'un piano s'enfoncent dans le sommier, les visser à leur matrice, qui paraîtra a posteriori prévue dès l'origine, et la marge de manœuvre dont nous disposerons pour les accorder entre eux sera de plus en plus réduite, nous serons entraînés par le texte lui-même en un territoire que nous n'avions pas choisi ni prévu. C'est d'une relation, qu'il s'agit, une rencontre amoureuse entre l'idée primitive et ses moyens d'expression concrets, vocaux (les instruments que l'on choisit dans l'orchestre à l'état de virtualité), mais cette relation doit tendre vers la simplicité, et ce n'est pas une mince affaire que de se tirer de ce mauvais pas, quand on a affaire à la langue française, qui ne pardonne pas grand-chose. Le style c'est l'ultime provocation. « Le style ne peut pas être remplacé par la pensée, quelque splendide qu'on la suppose. Rien ne dispense de lui. » Chez les femmes aussi. Une chose curieuse : Je reconnais les femmes que j'aime vraiment à cette faille troublante qu'elles ont en commun, une scène où elles se sont ridiculisées, et même déconsidérées, à mes yeux. Toujours, il y a eu ce moment ! Et je n'en parle à personne, bien sûr… Ni à elles ni aux autres. La vêture, les manières, une scène dans un lieu public, un rire, une démarche, une manière de manger, un geste dans l'amour… C'est là. C'est impossible à contourner. La morsure d'un animal inconnu qui s'interpose entre elles et moi. Pourtant, c'est là que se noue durablement la séduction profonde.

Ça y est, les réseaux-sociaux ont un nouveau motif à leur disposition. La gifle de Brigitte Macron à son président de mari. Un motif de quoi ? Un motif tout court. Mais c'est sans interruption, que leurs corps bruissent de ces moments d'exaltation, d'indignation, de réjouissance mauvaise, de ces interminables et lassantes communions dans la Rumeur et le Bruit que fait Aktu la divine. Ces signes, ces grumeaux visuels, ces précipités d'image ne sont que des prétextes à interprétations, jugements, condamnations, révélations du Caché, de l'Obscur, du Mal que les internautes vont mettre en lumière, expliciter, traduire, mettre sous le grouin des aveugles que les autres sont forcément, les forçant à laper le lait tourné de la farce avariée qui se joue sur la scène mal-occupée par « les-élites ». La Gifle ! Le corps du roi a été malmené, Suzon ! 

Il y en avait eu une autre, de gifle, il y a quelque temps, donnée par une méchante institutrice à une morveuse braillarde, souvenez-vous. Déjà la France s'était émue, divisée, en avait fait une crise de foi carabinée, avait dressé l'un contre l'autre le Mal et le Bien, appelé à la rescousse la Psychologie, la Morale, le Droit, et presque l'Histoire. À chaque fois, c'est la même décharge viscérale, la même adrénaline qui monte aux lèvres, les mêmes synapses cérébrales en surchauffe, l'air qui manque et le vomi qui se réjouit d'être enfin convoqué à la barre : si on a la nausée, c'est bien qu'il se passe quelque chose ! Pas de curée sans nœuds, mon neveu. Les clics et les claques vont au bal, ça pétarade dans le Nuage, les data-center sont prêts à exploser, le water-cooling ne suffit plus à apaiser la rage qui prend le citoyen numérique en mal d'expression-légitime. Il avait vu, il avait compris, il avait deviné, il avait prévu — on ne l'a pas écouté ! Pour un peu, il giflerait tout ce qui passe à sa portée, l'Extra-lucide qui passe son temps à ALERTER-dans-le-désert. Le Prophétisme explose silencieusement dans l'air du soir, et cent-mille petits prophètes de Prisunic jaillissent de ses flancs déchirés par un Réel inconscient et stupide déguisé en Déesse Aktu. C'est un hoquet, un spasme nerveux qui n'évacue rien du tout, qui est appelé à se répéter à l'identique, pour les siècles des siècles numériques. C'est un Tic, un Toc, un Rictus qui déforme à peine le visage des Branchés en apnée qui compulsent leurs écrans comme si leur vie en dépendait. Qu'on me comprenne bien. Je ne méconnais pas, ni ne les méprise, les graves sujets que certains signes médiatiques recouvrent plus ou moins bien, ou révèlent. Je ne suis pas de Sirius. Ce qui m'exaspère, en revanche, c'est l'automatisme de ces mécanismes, c'est la prévisibilité de la paire signal/réaction, et son autonomie, c'est leur caractère répétitif et réflexique (et non pas réflexif), c'est le besoin masturbatoire qu'en ont très visiblement ceux qui sautent comme des cabris sur chaque événement pour lui faire rendre gorge, qui le pressent comme un adolescent presse les points noirs qu'il a sur le nez, c'est le fait qu'il n'existe aucune possibilité d'échapper à cette espèce de machinerie sociale qui produit à la chaîne ces péripéties semblant n'exister que pour produire en masse du commentaire. On tourne en rond. C'est une forme de pornographie machinale. Le fait de commenter tout, toujours, partout, sans lassitude aucune et sans se rendre compte qu'on répète toujours les mêmes quatre ou cinq motifs, sur le même ton, sur le même mode, de façon pavlovienne, voilà ce qui moi m'exaspère. Ça ne s'arrête jamais. Un clou chasse l'autre de manière caricaturale, robotique, mais rien n'entame leur appétit de commentaire, rien ne minore leur dépendance à la drogue dure du Réseau, à son mimétisme d'airain. Or, le commentaire est un art. Il doit enrichir, élargir, approfondir ou développer, et non pas rétrécir, rabâcher, ressasser ad nauseam les figures éternelles de la rumeur sans leur permettre d'échapper à leur destin de bouillie, car l'ensemble tend vers la Neutralité terminale. Le vrai commentaire diminue le taux de bruit, le faux l'augmente. Il faudrait mettre bout à bout les divers motifs émis en une année médiatique, comme une longue phrase, ceux du moins qui ont déclenché ces orgies de réactions, pour en voir apparaître le sens et le non-sens, la bêtise majuscule du Grand Perroquet disséminé qui veille en chacun des citoyens-numériques. « La pensée est déjà bien assez odieuse par elle-même. Il faut au moins la détruire, autant que possible, à l'aide de la parole, qui ne vous est donnée que dans ce but » écrit Ernest Hello. Oui, la parole, en bien des occasions, n'est là que pour faire taire la pensée, ou, plus modestement, la réflexion. Sur Facebook, c'est très visible et presque systématique : les commentaires sont quasiment toujours une manière de révoquer ce qui est commenté, d'en faire de la pâtée, de l'annuler, ou d'en donner une traduction si ridicule que se complaire dans le silence est la seule solution qui nous reste. « Libérer la parole » est l'une de ces injonctions barbares qu'on aime tant aujourd'hui et qui, de manière extrêmement perverses, avouent et provoquent le contraire de ce qu'elles semblent énoncer. On n'a jamais autant libéré la parole qu'en une époque où le mensonge et le bruit de l'inarticulé recouvrent toute vérité aussitôt qu'émise, et aussi discrètement qu'elle le soit. À peine l'ébauche d'une pensée ou d'une idée se fait-elle jour que la débauche des commentaires l'étouffe dans l'œuf. 

Je suis aussi coupable que les autres, même si de plus discrète manière. Il suffit par exemple que je voie une jolie photographie de ma Haute-Savoie natale ou celle d'un magnétophone de marque Nagra, ou celle de Debussy endormi, ou d'Arnold Schoenberg jouant au tennis avec George Gershwin, pour que j'aie envie d'y apposer un « like ». À quoi sert cette marque d'approbation ? À quoi tient cette décharge symbolique, à quoi me relie-t-elle ? Elle n'a d'autre fonction que me signifier à moi-même : Je suis là, j'existe. J'aime,  je n'aime pas,  je condamne ou j'approuve, peu importe, mais je SUIS là, ici, avec vous, je n'ai pas encore disparu du cercle magique : j'inscris mon nom dans la théorie des noms, dans le générique sans fin qui défile à l'écran. C'est une épitaphe par anticipation, même quand elle semble être une conséquence directe de la vie. Mais à la différence de l'épitaphe gravée sur une pierre tombale, cette marque est envoyée dans le Nuage et fait tourner la Machine, les machines, les puces et les disques durs, accumule, fait flamber la consommation électrique sans que personne jamais ne se sente responsable du désastre qu'elle entraîne. Tout ça pour un like noyé dans la masse… La formidable indifférence du monde numérique digère tout. Je pense que les internautes sont tous obsédés par l'idée (et plus que l'idée, la sensation, la prémonition) de leur disparition. Il font des encoches dans le tronc numérique pour attester de leur présence. Des fois qu'on les oublierait… Des fois qu'on imaginerait qu'ils n'ont pas existé… Ont-ils fait quelque chose d'exceptionnel, ont-ils apporté leur pierre au genre humain, à la science, à l'art, à la pensée ? Non, mais ils sont là. Il faut compter avec eux. Et l'empilement de ces likes monte jusqu'au ciel, rivalisant avec la tour de Babel. Comme les pondeuses, ils veulent pouvoir dire : j'y étais, j'ai participé ! Il y a sans doute également cette illusion (qui n'en est peut-être pas tout à fait une, et c'est ça le pire) : le Nombre. Comme tout le monde, quand des sujets me tiennent à cœur et que je pense qu'ils ne sont pas suffisamment visibles, signalés, je me dis que plus il y a de likes plus ils sont pris en compte. Et je clique. C'est le petit chantage ordinaire aux algorithmes, c'est la bêtise du soumis auquel on a expliqué qu'il n'existait pas d'alternative. Le Très-Haut-Débit, c'est ça, c'est le Nombre qui déboule toute la journée dans votre tête et votre bouche, qui calcule au lieu de penser, qui fait frémir votre index, qui vous emporte, qui vous noie, vous et votre fichue singularité d'un autre temps. Interrogeons-nous : quelle est la valeur d'un signe qui a besoin de l'électricité pour (se) signaler, qui dépend de son bon-vouloir pour exister ? Je ne réponds pas à cette question, n'étant pas assez informé pour cela. Je n'étais pas fait pour vivre dans le monde de l'information qui me semble le plus féroce ennemi de la culture. Pour moi, c'est précisément ce qui a détruit l'École, et plus largement la possibilité de toute transmission : le passage brutal de la connaissance (des disciplines) à l'information. Ah, ça, pour être informés, ils sont informés, nos petits troufions techno-centrés désormais assistés de l'IA qui scrollent en tous sens de Leonard de Vinci à La Fouine en ayant abandonné toute notion de hiérarchie, toute idée de distinction. 

Mais voilà que je tombe là-dessus, écrit il y a plus de dix ans : Tous nous nous inscrivions sur une pédale (au sens musical du terme), un ronron moral, une rumeur sociale, l'indignation obligatoire et automatique, qui était (qui est encore) la trame nerveuse de ces années-là, d'abord pour l'épouser complètement, puis, très vite, pour en divorcer radicalement. Après la sexualité, après le gauchisme, après le free-jazz, ce fut une raison d'espérer encore, je parle de ce divorce comme d'une échappatoire inespérée et bien plus radicale que tout ce que nous avions connu jusqu'à présent. Le divorce dont je parle dans ce paragraphe est impossible aujourd'hui : l'adhésion est aussi totale qu'inquestionnée. Ils sont incollables sur l'information et l'actu parce qu'ils ne peuvent pas s'en décoller, que c'est le seul paysage mental qu'ils connaissent ; la création des « chaînes d'info continue », il y a une trentaine d'années, aurait dû nous alerter : déjà, on pouvait voir ce spectacle à la fois cocasse et ubuesque de télévisions qui énonçaient en boucle pendant des heures les mêmes faits, répétaient les mêmes nouvelles (qui n'avaient rien de neuf), montraient les mêmes images. La répétition qui est devenue la reine tyrannique des réseaux sociaux est née à ce moment-là. Mais le monstre est passé à un stade supérieur depuis 2020, quand le délire de la Covidiase nous a littéralement assommés de cette « information » martelée avec une puissance et une virulence inconnues jusque là. L'indignation était jadis une saine rébellion contre ce qui allait trop de soi, mais tout se retourne : elle est aujourd'hui une religion incontestée, elle va de soi. Divorcer de son époque est devenu impossible, ce qui semble paradoxal, puisque chacun se sent livré à lui-même et se revendique tel, mais le paradoxe n'est qu'apparent car les pouvoirs ont changé de nature et d'échelle. Les individus n'ont jamais été aussi fermement surveillés et tenus dans le réseau serré d'un empire qui a su très intelligemment se métamorphoser, troquer sa figure dure et centralisée contre un ensemble de pouvoirs souples et diffus sachant s'adapter en permanence et qui tous passent par la langue — enfin, la pseudo-langue, l'anti-langue, la glu verbale qui se déverse à plein tube 24h sur 24 dans tous les canaux existants. Indignez-vous !, oui, indignez-vous de tout, bien sûr, sauf de ce qui compte vraiment et n'est jamais formulé. Parlez pour ne rien dire. Divorcez de tout, de votre femme, de vos enfants, de votre pays, de vos ancêtres, de votre passé, sauf de la langue qui se parle à travers vous, qui vous parle sans avoir besoin de vous, de votre chair ni de votre mémoire, de la langue autonome et fasciste qui vous tient en son pouvoir avec votre assentiment inconscient. 

« Nous disons d'un homme qu'il possède une langue, quand il la parle enfin comme il veut la parler. » Ce qu'on constate, c'est que la langue s'est séparée des hommes. Chacun campe sur son territoire, et regarde l'autre comme un ennemi ; au mieux ces deux-là s'ignorent. Pourquoi les Français (pas seulement eux, bien sûr) ont-ils laissé la langue les quitter ? Il y a beaucoup d'explications, beaucoup de causes, et je ne suis pas sûr de parvenir à décrire le processus de manière convaincante, tant il est complexe et ramifié. Le seul point que je voudrais relever ici, et qui me semble fondamental, est que ce divorce spectaculaire est concomitant d'une modification essentielle de la relation qui unissait le peuple français à la littérature, à sa littérature. La France a cessé d'être une patrie littéraire, depuis environ quarante ans (il n'est que de regarder ce que sont devenus les présidents de la République pour s'en convaincre : Mitterrand fut le dernier à lire). Ce que je dis là n'a rien d'original, bien d'autres que moi l'ont vu il y a déjà longtemps, je le sais, mais je trouve qu'on n'insiste jamais assez sur ce phénomène qui a tout changé dans l'esprit français, dans la société française, dans la politique française et même dans les corps français. La littérature est beaucoup plus qu'un art ou un divertissement, c'est une manière d'envisager le monde, la vérité, la mémoire, les rapports entre les êtres, c'est un paysage mental aussi prégnant que le paysage géographique, c'est une substance qui se répand entre les âmes et les corps, les joint et les disjoint, c'est selon, mais toujours les dilate, en donne une version plus large et plus vivante. « Le pain est mauvais, il faut en manger peu, recommandait Céline dans les années où le pain ordinaire était encore bon. Le pain est ambigu, comme toute chose qui a valeur et signification. » Deux phrases comme celles-ci suffisent à faire sentir clairement qu'il est impossible de les entendre si l'on n'a aucune sensibilité littéraire. Et des phrases comme celles-là, il y en a des millions, qui sommeillent au pays des Lettres, et qui risquent bien de sommeiller encore longtemps avant qu'un prince charmant ne les ramène à la vie, dans le monde qui est le mien, le vôtre, ce monde parcouru de nombres et de perroquets se tenant gravement l'émoticône comme un phallus dérisoire qu'ils exhibent piteusement dès qu'on leur demande leurs identités. Les deux phrases que je cite plus haut, et qui sont extraites du Silence du corps, de Guido Ceronetti, fonctionnent par paire. C'est leur assemblage, leur accouplement, qui fait d'elles de la littérature. Solitaires, elles seraient infirmes. Combien de fois avons-nous vérifié que les assemblages n'étaient plus compris, que le sens se devait désormais d'être univoque, unidirectionnel, plat et sans aspérités, sans retour sur lui-même, sans volume, sans inscription dans la temporalité. « Un mot-une chose » est devenu le mot d'ordre du discours contemporain qui ne tolère pas d'autre champ que la littéralité absolue. On nomme “légende” le texte bref qu'on appose (et parfois oppose) à une image, à une photographie. Ce texte peut être soit littéral (tautologique), exprimer avec des mots ce que l'œil a déjà vu, soit complémentaire, codicillaire, s'éloigner de la chose pour en donner un commentaire ou une glose, une note inharmonique, une interprétation ou une extrapolation, voire la contredire. La « légende » nous dit que l'œil ne suffit pas, que les phrases et les mots, même s'ils brodent, même s'ils mentent, ajoutent du sens au sens, le précisent ou l'amplifient, le contrepointent, qu'une certaine dose de récit ou de fiction peut paradoxalement dire plus de vérité que l'image brute, qu'un certain éloignement du sujet peut être bénéfique. C'est dans le rapport entre l'image et le texte que naît le littéraire, cette exagération du réel, cette présence autre, c'est dans les liens que crée l'esprit entre des choses qui n'en ont pas par elles-mêmes qu'une forme d'intelligence s'invite dans l'imagination et la fertilise. 

« Mesdames et messieurs, lorsque vous pensez à la France, si vous ne l’avez jamais vue, ne pensez pas d’abord à ses bibliothèques et à ses musées, mais à ses belles routes pleines d’ombre, à ses fleuves tranquilles, à ses villages fleuris, à ses vieilles églises rurales, six ou sept fois centenaires, à ses villes illustres, toutes ruisselantes d’histoire, mais d’un accueil simple et discret, à nos vieux palais construits si près du sol, en un si parfait accord avec l’horizon qu’un Américain, habitué aux gratte-ciel de son pays, risquerait de passer auprès d’eux sans les voir. Et lorsque vous pensez à notre littérature, pensez-y aussi comme à une espèce de paysage presque semblable à celui que je viens de décrire, aussi familier, aussi accessible à tous, car nos plus grandes œuvres sont aussi les plus proches de l’expérience et du cœur des hommes, de leurs joies et de leurs peines. » (Georges Bernanos, Le Chemin de la Croix-des-âmes)