dimanche 7 juin 2026

Sarcopénie intellectuelle

 

« De toute évidence, ils n’ont pas compris. » Cette phrase, on pourrait l’écrire ou la prononcer trente fois par jour. Le lot commun du parcoureur à grandes enjambées des réseaux sociaux que je suis comme des milliers d’autres, c’est de se taper le front du plat de la main, de se pincer la cuisse, de cligner de l’œil devant ce constat quotidien : Ils ne comprennent pas ce qu’ils lisent, ils ne comprennent pas ce qu’ils entendent, ils ne voient rien, ils n’écoutent rien, ils glissent sur les phrases avec leurs gros patins multicolores et l’air ahuri de l’oiseau-moqueur perché là-haut où son triste pelage le rend anonyme et sinistre. Mais ils poussent l’exploit plus loin, les hurleurs-anonymes de notre temps : ils ne comprennent pas non plus ce qu’ils disent ou écrivent eux-mêmes. Comme leur lointain cousin d’Amérique, ou d’Afrique, ils n’ont qu’un seul talent, celui de répéter ce qu’ils entendent, de parler la langue des autres avec un tel enthousiasme qu’on la dirait leur. Parce que ce sont les deux faces d’une même pièce : Ne pas comprendre ce qu’on lit, ce qu’on dit, ce qu’on voit, ce qu’on entend, c’est l’envers de la répétition, du plagiat, de la ventriloquie, du façadisme idéologique. Nul besoin de savoir ce qu’on pense, quand on pense à travers la pensée de l’autre. Si un autre l’a pensé, c’est que c’est pensable ; si un autre l’a dit, l’a écrit, c’est que c’est dicible, lisible, affirmable. Il n’est pas besoin d’une autre justification que celle du nombre, de la foule ou de la meute. Ils n’ont rien à dire, mais ils le disent très haut, très fort, et toujours avec cet effet de masse et de résonance qui est le signe indiscutable de la non-pensée fière de son état.

Il arrive pourtant que le dormeur ouvre un œil alors qu’il n’a pas encore connecté son petit-tympan privé au Gros-Tambour du Moment planétaire. C’est son « Eurêka » à lui ! Alors, il s’exclame : « Charabia ! » Assis devant une succession de mots et de phrases dont il ne parvient pas à démêler le sens, il ne peut en déduire qu’une seule vérité : celui qui a écrit ces phrases est un imposteur, puisqu’il s’octroie le droit anti-démocratique et pervers de ne pas se faire comprendre sans efforts de l’oiseau-moqueur ordinaire, qu’il a le culot de ne pas « se mettre à la portée » du vulgaire, qu’il commet le péché mortel de ne pas prendre son lecteur pour un crétin. On voit alors le Dormeur-Hurleur se rengorger, se gonfler comme la grenouille, se taper sur le bidon, et éructer en direction du Pervers auquel il envoie une bordée d’invectives qu’il a toujours par devers soi dans son petit baluchon : « La vieillesse est un naufrage », « Il s’écoute parler », « Du n'importe quoi écrit avec style, reste du n'importe quoi », « Machin Truc et ses théories du complot séniles », « Un étron qui éructe », « Texte incompréhensible, il est temps de se retirer! », « Tiens un raciste qui fait de l esprit .. c est contradictoire », « Prends tes pilules et au lit », « Je te plains », « Je ne comprends rien, c’est imbitable », « Va chier Nono tu nous emmerdes avec tes obsessions ». Les nains ne supportent pas qu’il existe autre chose que des nains, l’aveugle ne supporte pas que les autres voient, le sourd que l’autre entende, le cul-de-jatte que les autres courent ; celui qui n’a jamais eu une pensée à lui ne peut supporter qu’un autre pense, c’est un affront qu’il doit venger, celui qui ne sait pas se servir de la langue ne peut endurer celui qui la manie adroitement, le maladroit vomit le virtuose. Rien de tout cela n’est nouveau, mais ce qui change tout, c’est que la société du réseau permet à chacun de s’interposer, d’être là, à califourchon sur le dos d’autrui, d’injurier, de menacer, quel que soit son degré de culture, d’intelligence, de réflexion et d’expérience. Tout cela n’a plus aucune validité, sachez-le. Dans un monde hyper-démocratique et im-médiat, il ne peut exister de préséance, d’autorité, de verticalité, de prudence, de patience ou de délai. Chaque soi-même vaut l’autre, et le vaut immédiatement. C’est le Dogme, l’équivalence est parfaite et inquestionnable. Quiconque prétend s’en affranchir se rend coupable de l’impardonnable Offense, celle qui conduit à la mise à mort sociale votée sans délai par les derrière-l’écran associés et intraitables.

L’oiseau-moqueur qui ne comprend pas ce qu’il lit a la fâcheuse habitude d’en rendre responsable le texte qu’il a sous les yeux. Il est sincèrement outré que son auteur lui demande un effort, effort qui, selon lui, est la preuve même que ce texte n’en vaut pas la peine. On tourne en rond… L’oiseau-moqueur des réseaux, souvent musclé des biceps et des quadriceps, souvent furibond, est atteint d’une sarcopénie intellectuelle inversement proportionnelle au volume de ses pectoraux. Prompt à observer le naufrage de ceux qu’il ne comprend pas, il est complètement aveugle au sien, ce qui le rend comique, ou pathétique, et souvent les deux à la fois. Le « charabia » dont il accuse celui qu’il veut croire abscons n’étant constitué, en miroir, que de la bouillie qui lui sert d’esprit, de cette impossibilité congénitale à se servir de la langue pour penser qui le rend si perméable aux injonctions et aux propositions des autres, dès lors qu’elles sont de simples mots d’ordre dépourvus de contradiction, donc de profondeur. Ce qu’il veut, ce sont des vérités simples et indiscutables, plates comme des trottoirs, de celles dont on se fait des étendards, et qui rendent beau celui qui les déploie. C’est tout ce qu’il demande à la pensée : le rendre présentable aux yeux du Tribunal de l’Opinion conforme. 

Le ridicule a cessé de tuer il y a bien longtemps. Ce qui tue, désormais, c’est le singulier, l’original, la solitude de celui qui fuit la meute et ses mots d’ordre, ses rituels expiatoires, ses communions sororales, ses tribunaux médiatiques, ses journées de la Vérité et de la Réconciliation, des Fiertés obligatoires, ses Ministères de la Vérité et ses Semaines de la Haine, c’est l’envie de respirer un air différent, asocial, un air qui ne provient pas des climatiseurs autorisés et labellisés, remboursés par l’État. 


samedi 6 juin 2026

Volupté

 

Je ne comprends pas ceux qui méprisent les rêves, ni ceux qui estiment que les raconter est une perte de temps. Le rêve de ce matin était fabuleux. J’en ai oublié la majeure partie, malheureusement, et surtout son commencement, agréable au-delà de l’exprimable (et qui, en quelque sorte, expliquait la suite), mais ce dont je me souviens est digne d’être noté ici, ne serait-ce que pour en prolonger un peu la jouissance. C’est peut-être de la mauvaise littérature, c’est possible, mais je cours le risque. 

L’extrême difficulté qu’il y a à donner des rêves une représentation faite de mots est source de grande frustration, mais je suis tellement convaincu, à chaque fois, d’être au contact d’un trésor qu’il serait fou de laisser là où il est, que je ne peux pas me résigner à ne pas tenter d’en restituer au moins une part, même lacunaire, même maladroite et pauvre. Je sais que je serai déçu, et que ce rêve merveilleux se traduira sous une forme banale, voire grossière, mais je dois tout faire pour retenir ce que je peux de cette substance extraordinaire. Même une misérable bribe, une trace ténue, est préférable à l’oubli, aux heures trop réelles qui reprennent leur cours inexorable avec une indifférence de bourreau. 

***

Une jeune femme d’une beauté stupéfiante me tenait par la taille. Nous avancions dans une file humaine, comme dans un aéroport. Derrière, à quelques rangées de nous, une autre jeune femme tout aussi belle, solitaire, nous observait. Je sortais visiblement de ses tendres bras et je souffrais de savoir qu’elle nous voyait. J’essayais douloureusement d’imaginer ce qu’elle pouvait ressentir, mais il était impossible de revenir en arrière, ma compagne étant à la fois somptueusement belle et, surtout, d’une douceur et d’une grâce irréelles. Grande, élégante, extrêmement distinguée, parfaite, elle n’était à mon endroit qu’Attention et Présence. Une présence comme je n’en avais jamais connue. Je compris assez vite que nous nous rendions à une réception mondaine et que ma compagne était extrêmement connue — son nom était quelque chose comme « princesse de Gerolstein », et elle était visiblement la reine de la soirée. Au moment où nous montions une espèce de rampe recourbée en pente douce, j’entendis annoncé celle qui avait manifestement décidé de m’introduire dans ce beau monde, et juste après son nom, un étrange « Jérôme ça va » qui n’avait pour moi pas le moindre sens, à part que c’est bien de moi qu’il était question. Presque immédiatement je compris que ce « Jérôme ça va » n’était qu’une note écrite émise par ma princesse pour signifier aux organisateurs de la fête qu’il ne devait y avoir aucune difficulté à m’accueillir parmi eux. J’étais sous sa protection ; il ne pouvait rien m’arriver. Quelques instants après, pourtant, j’ai dû aller aux toilettes et je me suis aperçu par la même occasion que je ne portais pour tout vêtement qu’un pauvre T-Shirt sale et pendouillant ne suffisant même pas à cacher le fait que j’étais nu sous la ceinture. Sept ou huit hommes firent irruption dans les toilettes. Ils étaient tous semblables. Petits, presque nains, habillés seulement d’un short rose brillant qui les boudinait et les rendait un peu ridicules, la peau très bronzée, sauf aux extrémités : ils avaient le bout des pieds et des mains d’une blancheur de passage pour piétons. Je compris vite qu’ils avaient l’intention de me violer et j’en ressentais à l’avance les effets très désagréables sur les parois de mon rectum. Ce n’est pas tellement qu’ils en avaient envie, mais il s’agissait peut-être de me punir d’être là, dans cette fête où ils semblaient penser que je n’avais pas ma place. Où était ma Protectrice ? M’avait-elle oublié ? C’est alors que la première jeune femme, celle que j’avais abandonnée pour la princesse, sortit comme une vapeur du corps de l’un de ces homoncules menaçants, et, m’entourant de ses bras, nous emporta dans les airs, tandis que les toilettes de la réception se transformaient en un océan déchaîné sur lequel une barque flottait à grand peine. À bord, le Capitaine Haddock, visiblement ivre, nous faisait par signes comprendre qu’il désirait nous rejoindre. Il n’en était pas question. J’avais retrouvé celle que j’aimais, la tendre parmi les tendres, l’innocente, la Suave, et je ne voulais pas d’un tiers qui aurait immanquablement gâché ce moment précieux. J’essayai de me retourner pour voir le visage de ma belle mais elle me tenait fermement, m’encerclant la poitrine de ses bras. Elle avait une force surnaturelle qui ne me surprenait pas. Sans être capable de regarder son visage, je voyais ses yeux si beaux m’entrer dans la nuque et ses yeux étaient l’andante de la 35e symphonie de Mozart. Mon bonheur était à son comble. Je savais enfin ce que le mot « volupté » signifait.

vendredi 5 juin 2026

La Reine de Saba

 


Écrire sur le temps n’est pas écrire. Il faut écrire à contretemps, dans les temps faibles. C’est la syncope, la respiration naturelle du texte. 

Il faut défendre l’art contemporain, il faut défendre Aryna Sabalenka la Gueularde, les hommes, les salauds, le Mal et les frotteurs, et même Edgar Morin. Les commentaires qu’on lit sur Internet, par leur violence et leur arrogance, par leur bêtise et leur bassesse — et leur nombre, surtout, leur déferlement ! — nous obligent à prendre la défense de ces indéfendables, ou de ces indéfendus. Qui aurait pu prévoir que le monde numérique nous dégoûterait de la vertu ? Vous êtes incontestables : vous êtes obscènes. 

« Aucune pensée, aucune émotion. J’ai juste envie d’arrêter le tennis, là, tout de suite. Mais on verra dans quelques jours. J’espère retrouver mon équilibre mental. Je suis tombée dans un gouffre très profond et sombre ; je n’arrivais plus à retrouver mon chemin. J’ai eu l’impression que la situation devenait chaotique. Je ne comprenais pas que les gens puissent rester assis à me regarder jouer. »

J’aime Sabalenka parce qu’elle est bourrée de défauts, parce qu’elle a tort, parce qu’elle perd, parce qu’elle a envie de tout casser, parce qu’on entend ses larmes rentrées, parce que son petit chien accrédité est ridicule. Plus elle a tort plus elle me plaît. C’est une enfant romanesque, et fragile de sa puissance même, instable. Quand elle chute, elle chute complètement, jusqu’au fond d’elle-même. Elle y dépose toutes ses forces, en expiation. Plus elle est forte plus elle est faible, c’est la même vertu polarisée différemment selon le moment. Même ses victoires éclatantes sont des transitions vers la défaite, sur laquelle elle se tient en équilibre, depuis toujours. La mort en colère se tient derrière elle, alors elle s’amuse, elle séduit, elle fait la mariole, avant qu’un rictus immobile lui barre largement le visage. Elle crie très fort pour tenir la peur à distance, pour la faire reculer au fond du court. Ce n’est jamais assez fort, jamais assez loin. 

Elle espère retrouver son équilibre mental, la Reine de Saba ? Mais si elle était “équilibrée”, si elle plaisait à la sale race des derrière-l’écran moralisateurs, elle ne serait qu’une Amélie Mauresmo ennuyeuse comme la pluie, en plus douée. Et quand elle veut s’enfermer dans une chambre pour casser tout ce qui s’y trouve, on l’y encourage. Vas-y, Aryna, bousille tout, montre aux objets et au temps qui est la patronne, fais-toi plaisir, jouis un bon coup, qu’on t’entende depuis le grand canyon ! Elle le dit elle-même : « La plupart des gens veulent que vous échouiez. » Elle est trop grande, trop forte, trop athlétique ; trop arrogante, surtout quand elle se veut humble et “naturelle”. Trop masculine, trop coquette, trop fière de se montrer, son plaisir affiché est trop simple pour être catholique. Elle est trop. Tout le contraire de la gentille et sympathique Maja Chwalinska qui s’est imposée hier et qui a évidemment séduit le public : sortie des qualifications, n’ayant pas un sou pour payer sa chambre d’hôtel, calme, respectueuse, polie, sage, pas du tout capricieuse, même plus en âge de jouer au prodige, comme une Martina Hingis en son temps, elle a tout pour réconcilier le tennis et la morale. Victor Hugo serait fier d’elle. 

Mais j’apprends qu’elle a en plus le culot d’être fiancée à un milliardaire. Elle a décidément tout pour déplaire, cette Saba qui me plaît de plus en plus. Il ne manquerait plus qu’elle arrive à ses matchs dans une Ferrari dorée… 

mercredi 3 juin 2026

Cyprès

 

Le mot tu est le motif. 

Certains jours on sait. On sait qu’on est nul. Qu’il ne faut pas continuer. Vers quoi, vers qui se tourner, dans ces moments-là ? Ce n’est même pas que notre vie serait, est un désastre, de cela on sait à peu près s’arranger, on a l’habitude, et on sait aussi que les autres vivent dans des désastres similaires et qu’ils s’en tirent avec un art consommé de l’esquive qu’on ne songerait pas à leur reprocher. Savoir vivre, c’est esquiver. C’est faire que le vide ne prenne pas la place qui lui revient. C’est le reporter à une date ultérieure, jamais atteinte, sauf dans le trépas.

Au réveil, rien ne nous prévient que le jour sera différent. L’habitude nous porte d’une minute à l’autre ; nous sauve, croit-on. Les gestes sont les mêmes, l’invisible routine vêt l’heure qui vient d’une allure familière. Sept heures, et alors ? On connaît. Pourquoi y aurait-il autre chose ? Il fait doux. Le ciel est bleu. Le village est calme. La température idéale. 

C’est toujours la musique qui vient mettre son doigt dans l’engrenage. Elle dit : Stop ! Arrête. Ce matin, c’est la cinquième pièce pour quatuor à cordes des Cyprès B. 152 de Dvorak, un andante, qui m’appuie doucement sur le cou et m’ordonne de ne pas continuer. Elle me courbe vers le sol : vers un point invisible. Il s’agit d’une vieille lettre retrouvée entre les pages d’un livre. Le texte des Lieder est de Pfleger-Moravský. Le compositeur était amoureux de sa belle-sœur, Josefina Čermáková, devenue la comtesse Kounicová, mais c’est la cadette, Anna, qu’il épousera. Je ne sais pas très bien pourquoi je note tout cela. Y a-t-il un rapport avec ce qui dans cette musique me touche autant ? Je ne le démontrerai pas.

Les Cyprès étaient des Lieder, à l’origine, des chansons sentimentales que le compositeur amoureux a ensuite transcrits pour quatuor à cordes. J’ai réellement découvert Dvorak il y a un quart de siècle, par l’entremise de ses quatuors, justement. C’est un monde enchanté vers lequel je reviens régulièrement. Ses symphonies sont magnifiques, beaucoup plus belles que je ne le croyais quand j'étais jeune, mais elles n’ont pas pour moi ce charme extraordinaire, qui me console et m’apaise tant. 

Tous les hommes ont un jour retrouvé une lettre entre les pages d’un livre. La lettre ne leur était pas toujours adressée. J’ai rêvé cette nuit qu’une amie m’apportait un paquet assez épais de manuscrits que je recevais comme un trésor. Je vois encore le paquet, qui forme un pavé droit haut de trente centimètres environ, je sens le poids de l’objet. Il est fait de dizaines de petits cahiers pas tout à fait semblables empilés les uns sur les autres. On voit à leurs tranches que ces cahiers sont d’un autre temps. Ils ont des couleurs passées, gris, bleu, beige. 

Amoureux… C’est le mot qui perce la membrane, qui arrête. Une lettre retrouvée, un mot tu. Une phrase dont les contours s’estompent dès qu’on s’en approche. Un double-silence plein la bouche, c’est ça, le récit de l’écrit tu, la trace de la carte non jouée, jouée à côté, jouée faux. L’écart. Nul et non avenu, mais pourtant signifiant, ô combien ! Le point invisible est bien là, on ne peut éviter ses effets, même si on ne le voit pas. Cyprès et si loin…

Peut-on composer sans être amoureux ? C’est peut-être la vraie question. La vraie question pour moi, bien sûr. Je n’irai pas sur ce terrain-là ; pas aujourd’hui, du moins. C’est mon point indicible. Le point nu, le point nul. 

lundi 1 juin 2026

Le voleur de sacs à main

 


Et vous, que faisiez-vous le 12 mars 1955 ?

« Au début, je suppose que Dizz ne s’est pas méfié. Il n’y a qu’à écouter les disques. Celui qui maîtrise le mieux, c’est lui. C’est même lui qui s’envole, à l’époque, le plus souvent. Mais justement, il fonce vers les nuages telle une fusée, on n’a plus qu’à se casser la nuque à essayer d’apercevoir ce petit point brillant dans le ciel, la main en visière sur les yeux. » Je parle dans le désert, je le sais bien. Un désert même pas silencieux, mais un désert quand-même. J’ai souvent dit que j’aurais pu passer ma vie à étudier le contrepoint chez Bach, ce qui est la pure vérité, mais cette vérité, comme toutes les vérités d’un peu d’envergure et de durée, demande à être corrigée par une autre, peut-être surprenante, et qui s’est frayé un chemin jusqu’à moi ce matin. À vrai dire, elle n’a jamais disparu de mon esprit, ni de mon corps, mais on sait ce que c’est, ces choses-là en passent parfois par des traversées du désert, elles empruntent des voies souterraines qui ne les font pas disparaître, mais qui les rendent silencieuses durant un temps plus ou moins long. Un peu comme un virus inactivé qu’on remet en circulation. Je croyais m’être embarqué dans une traversée au long cours en compagnie de Miles Davis (les 85 émissions qu’Alain Gerber lui a consacrées jadis), et je m’aperçois ce matin que c’est l’occasion de renouer avec l’un de mes vieux démons : Charlie Parker. Bird, le génie d’entre les génies. L’homme au sax en plastique. Si Miles Davis est Verlaine, Charlie Parker est Rimbaud. Il faut écouter et aimer cette musique, si l’on veut connaître la fulgurance. Personne ne m’écoute jamais, donc je peux bien le dire : S’il y a aujourd’hui une urgence, et une seule, c’est de faire redécouvrir le bebop aux jeunes générations qu’on voudrait sauver du Désastre. Je ne suis pas sûr de vouloir les sauver, moi, mais admettons. Je passerai in extremis pour un philanthrope, ce sera ma meilleure blague. « Pendant ce temps, Charlie prépare son coup dans nos jambes ; il rôde parmi nous comme un voleur de sacs à main dans un cinéma, il trafique, il grouille, il grenouille, il avise une faille dans ton corps, une faille dans ton âme, et il se glisse là-dedans, il s’infiltre en silence, alors que sa musique est en train de t’agiter toutes sortes de clochettes et de feux de Bengale devant la figure. »

Le jazz… Vaste sujet, comme dirait le Général. Un jour il faudra bien que je m’y colle, pourtant. Mais si je veux faire court, je vais directement au bebop, ça ne fait pas un pli. Et que trouve-t-on, à l’intérieur du bebop, au centre, au sommet, dans le réacteur nucléaire du bebop ? On trouve L’Oiseau. On peut oublier ça durant des années, mais ça revient toujours nous frapper en plein cœur un jour ou l’autre comme une évidence, un spasme vital, le moment où on reprend son souffle après une apnée involontaire. J’ai écouté tout à l’heure ses trente-deux mesures absolument inouïes dans Hot House, le Hot House de Tadd Dameron (contrafact fondé sur la grille harmonique de What Is This Thing Called Love ? de Cole Porter), enregistré le 11 mai 1945 à New York par le quintet de Dizzy Gillespie, avec Al Haig au piano, Curly Russell à la contrebasse et Sidney Catlett à la batterie. Quel âge avais-je, quand j’ai été mis face à cette fulgurance pour la première fois ? Je ne sais pas très bien. J’avais écouté Charlie Parker dans mon enfance, oui, mais je n’avais pas entendu, je n’avais pas l’oreille, pas encore. C’est plus tard, entre vingt et trente ans, que j’ai compris, que j’ai compris avec mes tripes et avec ma nouvelle oreille. Le son de cet homme n’est pas humain. Une tension pareille, ça fait crever n’importe qui de normalement constitué. « C’est une chose fabuleuse, ce feu d’artifice qu’il te tire sous le nez. Tu t’en souviendras toute ta vie, mon vieux. Tu le raconteras à tes petits enfants, mais ce dont tu ne te remettras jamais, c’est ce qu’il trafique à l’intérieur de toi, parce que cet oiseau-là n’a d’oiseau que le nom. En vérité il ressemble au serpent, il loge dans tes entrailles, il se colle à elles, il les digère ; un beau matin il les remplace. La musique de Dizz te nourrit, celle de Bird, elle, va te bouffer ; ou alors c’est que tu n’es pas comestible. Observez de quelle manière ce mec-là procède dans Hot House, en mai 45, au sein du All Stars de Dizz. Il donne l’impression de cabrioler ; en fait il rampe. Quelqu’un a-t-il jamais joué quelque chose de plus insinuant, quelqu’un a-t-il jamais joué quelque chose de moins solaire, que ces putains de 32 mesures ? L’instrument fait la toupie, les idées musicales font la roue, comme chez Dizzy, ni plus ni moins, de ce côté-là, mais ce qu’on vous raconte au moyen de toute cette pluie de confettis dorés et lumineux la nuit, ça vous arrive tel un murmure, un murmure à l’oreille, un écho, ruminant derrière votre nombril, prémonition de ce que vous entendrez dans la tombe. C’est une parole lente, sombre et douloureuse et sans pitié et qui durant quelques minutes vous arrache pourtant à votre vielle peau. Eh oui, pour un peu, la belle vie vous pendait au nez, il aurait suffi d’allonger le bras, le paradis perdu, c’est la porte à côté ; il est un peu tard, mais qu’est-ce qui empêcherait d’aller voir par là-bas ? Et puis, à quoi bon… la nostalgie, c’est déjà pas si mal : telle est la tentation du serpent. Charlie, il te met le paradis terrestre dans la tête en même temps qu’il le retire de sous tes pieds. » C’est Alain Gerber qui fait parler Miles Davis. 

Louis Armstrong disait du bebop : « Ce sont des accords bizarres qui ne veulent rien dire. On ne retient pas les mélodies et on ne peut pas danser dessus. » Il n’avait pas tort, Armstrong. Danser sur du bebop, c’est à coup sûr se rompre les os. Personne n’a l’oreille harmonique qu’il y faudrait pour ne pas se tordre une cheville ou se froisser l’ego. Ces mecs-là sont des dingues. Dizzy, Bird, Max Roach, Monk, Charlie Christian, Bud Powell et les autres, Hugues Panassié les digérait mal, et il n’était pas le seul. En revanche, pour ce qui est des mélodies, il s’est sacrément gouré, le vieux Louis. Les mélodies du bebop restent gravées chez tous ceux qui ont eu la bonne idée d’en parcourir la nervure fraiche et astringente. Quand on est un jeune pianiste en herbe au fond de sa province, on peut avoir des orgasmes en chapelet en jouant Donna Lee, Koko, Anthropology, Ornithology, Billie’s Bounce, Confirmation, Groovin’ High, Dexterity, à l’unisson aux deux mains, pied au plancher, à peine réveillé. La tentation du serpent à l’heure du laitier : Hot House, la maison brûle, on est encore en pyjama. On n’avait pas encore de ventre, en ce temps-là, ni d’articulations qui grincent, ni d’insomnies qui bousillent la journée. On parlait déjà dans le désert mais on ne le savait pas. Le paradis n’était pas du tout perdu, il suffisait de sortir de la maison pour faire connaissance avec les anges, on les croisait en allant retrouver les copains, au bord du lac ou au bistrot. Les anges portaient des robes ou des salopettes. La fraicheur, c’est quelque chose qu’on n’oublie jamais.

Charlie Parker avait soudain décrété qu’il ne s’adjugerait plus que des quarts de chorus : 8 mesures au lieu de 32. Quelle prétention ! La plupart des musiciens ont tout juste le temps de s’échauffer, en huit mesures, mais lui, Bird, il avait dit tout ce qu’il avait à dire. Autant de substance musicale et de la même qualité dans quatre fois moins de temps qu’il n’en faut pour le dire : voilà ce que c’est, le bebop ; du moins le bebop de ce dingue de Charles Christopher Parker, Jr. Il faut le voir couper la parole à Coleman Hawkins d’un arrogant la bémol en coup de klaxon, dans une ballade suave jouée en compagnie de Buddy Rich, Hank Jones et Ray Brown. On le voit écouter Coleman Hawkins et on l’entend penser : « C’est joli, ce que tu joues, mec, c’est joli… » Il se marre doucement en fumant sa cigarette. Mais lui, évidemment, il n’est pas là pour jouer de jolies choses, il n’a pas que ça à foutre, l’Oiseau-Serpent ! Sa vie était bien trop courte et tendue comme une corde toujours sur le point de vous péter à la figure. Tout cela ne va pas assez vite pour lui, qui n’aura qu’une dizaine d’années pour percer le mur du son, pour laisser une empreinte indélébile dans l’esprit de ceux qui ont eu l’audace de lui confier même quelques minutes leurs oreilles naïves et pataudes. Cette densité-là était impensable, elle n’était prévue par personne. C’est ça, Bird. 

Le bebop — et Parker en est le grand architecte, avec Dizzy — procède par substitution : là où la tradition voulait un accord, Parker entend l'accord voisin, celui qui frotte, qui tire, qui résout différemment, ou pas du tout, et parfois il en entend trois ou quatre à la place. Ce n'est pas de la transgression pour le geste, c'est une sur-audition du matériau existant. Il entendait plus de possibilités dans un standard de Tin Pan Alley que les compositeurs eux-mêmes n'en avaient prévu. La tonalité était pour lui une contrainte si bien connue qu'il pouvait en jouer comme d'un instrument supplémentaire. Charlie Parker est un orfèvre du “contrafact” : il s’est approprié les grilles des standards, en a fait des chapelles ardentes, des cathédrales dessinées sur l’ongle, des avions à réaction propulsés par l’angoisse d’être qui il était. Il a donc dévoré les entrailles des chansons qui passaient devant ses portées, les Cole Porter, les Gershwin, tout ce qu’on croyait connaître a pris une physionomie nouvelle, tout ce qui était là pour divertir, pour faire danser, est devenu le reflet de ce corps qui allait métaboliquement beaucoup trop vite : à trente quatre ans, le médecin qui l’a examiné à sa mort lui en donnait vingt de plus. La vitesse du bebop était aussi une manière d’empêcher les danseurs blancs de venir se trémousser sur la musique des Noirs, mais dans son cas, c’était beaucoup plus que ça. Chez lui, douleur et joie étaient une même matière tranchante, comprimée et aiguisée par la vitesse. Ce n’est pas la vitesse du jeu dont il est question, c’est la vitesse de la pensée, c’est la vitesse de la vie, qui n’a rien à voir avec l’habileté instrumentale. Souvenez-vous de Louis Armstrong : des accords bizarres qui ne veulent rien dire. L’Oiseau-serpent ne veut rien vous dire, mais à la deuxième mesure vous êtes déjà hypnotisés, et quelques secondes plus tard vous êtes si remplis de son venin que vous tanguez comme sous l’effet d’une drogue dure. 

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J’avais commencé ce texte, hier, sans trop savoir où il me mènerait, comme d’habitude, et puis ce matin je me suis souvenu que j’avais déjà écrit sur Charlie Parker — il y a quelques années, croyais-je. Je me suis même rappelé le titre du texte : « Vite ! » Un titre inspiré d’un livre de Philippe Sollers : De Kooning, vite. J’ai donc cherché sur mon blog, et j’ai trouvé. Contrairement à ce que je croyais, le texte était publié l’année dernière, ce n’est donc pas si ancien. Et au mois de mai aussi ! Décidément, le mois de mai — ou le moi de mais… (Il est bien possible qu’il s’agisse d’un texte beaucoup plus ancien que j’aie décidé de republier en 2025, comme je le fais parfois.) J’ai donc relu ce texte qui avait presque complètement disparu de ma mémoire, et je me suis aperçu que je disais toujours la même chose, que mes obsessions n’avaient pas beaucoup changé. J’ai seulement creusé une ou deux idées en plus, j’ai seulement oublié deux ou trois choses importantes. La routine du semi-gâtisme, quoi… La vie… Dans les deux textes, le punctum, toujours le même, c’est cette incroyable vidéo de 1950 où on voit Parker et Coleman Hawkins avec Hank Jones. On dirait bien que je ne m’en suis toujours pas remis. Je pourrais évidemment fondre ces deux textes, n’en faire qu’un seul, plus complet, plus approfondi, plus rigoureux, mais non, ça n’aurait aucun intérêt, je ne suis pas musicologue, ni spécialiste de Charlie Parker, je n’ai pas le désir de l’essayiste qui a la prétention de tout dire sur son sujet, je n’ai aucune vérité à délivrer. La seule chose que j’aurais voulu réussir, c’est faire comprendre, ou plutôt entendre, ce que je ressens quand j’écoute Bird, non, même pas : ce que j’entends. Mais ça, je sais que je n’y parviendrai pas, que c’est au-delà de mes forces. Je vais donc rester comme un con avec mes sensations, comme n’importe quel abruti qui écoute quelque chose qui lui transperce le cœur, et qui ne sait pas quoi faire de cette sensation dont il sent bien qu’elle le transforme, alors qu’elle est unique et intraduisible. Je suis dans une vie qui ne sait pas s’arrêter, je suis pris dans ce courant puissant, et il m’arrive de sortir la tête de l’eau, un court instant, de jeter un coup d’œil au décor, en essayant de me repérer, de savoir où je vais, de vouloir maîtriser le temps, ou au moins le ralentir, ce n’est pas une tragédie, c’est le lot commun, mais on écrit pour croire qu’on voit, qu’on entend, qu’on est là, qu’il y a quelqu’un aux commandes. C’est comme une histoire d’amour : le mouvement est toujours le plus fort, mais moi j’aime bien me raconter que je comprends, que j’y suis, que je tiens quelque chose, en somme que je suis capable d’en faire quelque chose. Peut-être que dans un an, ou cinq, ou dix, je retenterai ma chance, que je reprendrai tout à zéro, avec un regard neuf, plus intelligent, ou moins intelligent, au contraire, mais plus sensible. Je n’en sais rien. Peut-être aussi que je serai si gâteux que j’aurai oublié jusqu’au nom de Charlie Parker, qu’il ne me restera plus que le souvenir d’un coup de tonnerre à New York et celui d’un petit saxophone en plastique que je ne saurai relier à rien d’autre qu’à ma peur de libérer le terrain et d’aller enfin rejoindre ceux que j’aime. C’est possible. Quand je pense que j’étais parti avec l’idée de passer quelques jours en compagnie de Miles Davis… C’est bien moi, ça. Je vais dans une pièce chercher une chemise et j’en reviens avec un portrait de Sarah. Qui c’est, celle-là ? Pourquoi me regarde-t-elle avec ce petit sourire que je ne comprends pas ? Respire-t-elle, au moment où j’écris ces mots ? L’ai-je aimée, elle aussi ? Après tout, Parker demandait bien à Sartre de quel instrument il jouait, c’est un peu ça, l’amour entre les hommes et les femmes… La musique est moins bête que la vie, je vous assure. 

À Paris, Miles disait à René Urtreger, en parlant de Charlie Parker : « Fais pas attention à ce qu'il joue, sinon t'es foutu. Fais ton truc. Je sais jamais où j'en suis quand je joue avec lui. » Bird parlait dans le désert. Et dans le désert, on a des visions. Il ne faut pas faire attention à ce que j’écris. C’est un conseil que je vous donne. « On vous apprend qu'il y a des limites à la musique. Mais, franchement, l'art n'a pas de limites. »