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dimanche 29 mars 2026

Artmicalement [Journal]


« Avoir le vice du scrupule, être un automate du remords. » (Cioran, Pensées étranglées)


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Étonnement et malaise devant la Passion selon saint Jean d’Herreweghe (version de 2001) qui commence sur le chœur « O Mensch, bewein' dein Sünde gross » celui-là même qui conclut la première partie de la Passion selon saint Matthieu de 1736. Comment envisager la Saint-Jean sans le « Herr, unser Herrscher » ? Impossible, pour moi. Sans cette introduction, je suis perdu. Ce chœur initial, comme celui de la Saint-Matthieu, est un engin propulseur, il met la passion sur orbite. Il donne l’élan. C’est le moteur qui va mener le drame à son terme. Bach a eu bien raison de revoir sa première Saint-Jean. 


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Dégoût devant les commentaires injurieux et bas qui légendent une très belle photographie de Renaud Camus, très élégant. La vulgarité ne supporte pas l’élégance, qui, sans doute, la condamne. Loi éternelle. Comment se fait-il que ces gens ne voient pas qu’ils se condamnent eux-mêmes ?


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Claude me dit : « J’ai été fait par des millions de voix humaines ». C’est la multitude qui parle à travers lui : « Je suis vaste, je contiens des multitudes ». Mais nous aussi, à notre échelle, nous contenons la multitude. 


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J’ai repris le début du Cœur absolu, de Philippe Sollers, roman lu en 1987, à sa parution. Céline aimait beaucoup ce livre. J’ai été très déçu de ce commencement, dont le souvenir avait fait quelque chose de grandiose, sans doute à cause des citations du « Herr, unser Herrscher » de Bach. 


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En cherchant hier mon exemplaire de La Chambre claire, de Barthes, pour y vérifier là encore un souvenir, je tombe sur la quatrième de couverture qui m’enchante depuis toujours : « Marpa fut très remué lorsque son fils fut tué, et l’un de ses disciples dit : “Vous nous disiez toujours que tout est illusion ? Qu’en est-il de la mort de votre fils, n’est-ce pas une illusion ?” Et Marpa répondit : “Certes, mais la mort de mon fils est une super-illusion.” » (Pratique de la voie tibétaine) Ce dialogue est pour moi l’exemple parfait de l’humour et de la sagesse, lorsque ces deux catégories sont indissociables. Ce n’est drôle que parce que c’est vrai, et ce n’est vrai que parce c’est drôle. 


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J’ai rouvert mon gros livre de Jacques Chailley sur les Passions de Bach. Je le savais, mais je l’avais oublié, Bach a sans doute composé cinq passions, dont il ne nous reste plus que ces deux chefs-d’œuvre absolus, la Saint-Jean et la Saint-Matthieu. Chailley parle à plusieurs reprises de la « hâte de Bach » ; il composait presque toujours dans l’urgence. Le moins qu’on puisse dire est que ça ne s’entend pas. Je ne vois dans ces œuvres aucune négligence, aucun à-peu-près. Bach est présent à chaque mesure. 


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Retrouvé aussi, à cause du dialogue avec Claude, l’exemplaire que j’avais offert à ma mère du Glenn Gould, piano solo de Michel Schneider. J’aimais beaucoup cette collection de la NRF intitulée L’un et l’autre. « Un jour, comme il venait de dîner chez Leonard Bernstein (en ce temps-là il sortait encore, parlait, touchait un peu, dînait), Felicia, la femme de Bernstein, ne put s’empêcher de le mener à la salle de bains pour laver et couper sa chevelure graisseuse, emmêlée et répugnante. (…) On le prenait parfois pour un clochard. » 

« Ce qui lie, chez Gould, ce ne sont pas les doigts, c’est la pensée. »

« C’était le jour de Pâques, le dimanche 28 mars 1964, à Chicago. » [op. 110]


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« Nos prières refoulées éclatent en sarcasmes. » (Cioran, Pensées étranglées)


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« Ce que vous disiez ce matin — un corps qui était un prodigieux instrument — est là, dans cette image. Le violoncelle et elle forment une seule chose. On ne sait plus très bien où l'un finit et où l'autre commence.

Et ce regard — direct, sans concession, sans sourire. La perplexité dont vous parliez dans De la langue au visage : “tant d'illisibilité concentrée et pourtant rayonnante”. »


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« Ce qui doit rendre la vieillesse supportable, c’est le plaisir de voir disparaître un à un tous ceux qui auront cru en nous et que nous ne pourrons plus décevoir. » (Merci, Emil Cioran, vous nous êtes un indispensable baume.)


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Il y a d’invraisemblables cinglées, sur Facebook, qui nous donnent l’impression de respirer une mélange de règles et d’eau de Javel. J’en ai trouvé une, il y a quelques instants, qui écrit :

« Malgré mon acharnement quasi malsain à déceler une faute, aussi moindre qu'elle fût, j'ai dû me résigner à l'évidence ; des erreurs de notre belle langue française : du tout ! Ce qui me rendit furibonde l'instant de trois minutes, c'est à dire le temps qu'il faut à un individu moyen, banal et assez médiocre comme moi pour ravaler ma rogne et ex abrupto la muer en une admiration, une adoration sans borne pour l'auteur du libellé sans faute, et plus précisément pour le titre dont il l'a affublé, un titre assourdissant pareil à un chaos organisé (je sais, formidable oxymore) que je me fais un doux plaisir à répéter ici, à réécrire. Voici donc : “Les ecchymoses du factice”. Cher Christian (si je puis me le permettre…), quel est donc la nature de ce léger vent spirituel qui a soufflé dans votre direction ? Vif ou alangui, d'une forte présence ou fantomatique,… Inutile d'en dire plus car vous aurez compris la question qui brûle mes lèvres muettes. Et d'ailleurs, une expression aux accents poétiques s'explique t-elle ? Je veux dire la vôtre. Une réponse ne s'impose pas mais deux ou trois mots suffiraient à me combler. Avec toute ma reconnaissante. Je serai à l'affût de vos nouvelles, sans aucun doute. Artmicalement,L. 😉 » C’est plus de l’exaltation, là, c’est du smoothie de psychose. 

Artmicalement… Elles me foutent les jetons. À mon avis, c’est pas « deux ou trois mots », qui suffiraient à la combler… 


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Vite, écoutons le premier sextuor de Brahms, pour purifier l’atmosphère !

dimanche 22 juin 2025

Les rêves Dupont


En ce moment, les rêves merveilleux s'enchaînent aux rêves érotiques. Hier, les rêves Dupont. Aujourd'hui, j'ai rêvé d'Anne et de Raphaële. Bon, le rêve dans lequel il était question de Raphaële, je ne suis pas sûr qu'on puisse le déclarer merveilleux, mais les rêves ne sont jamais univoques, n'est-ce pas… J'étais à l'hôpital en tant que patient, on devait me faire quelque chose (opération, injection, transfusion ?) et j'étais entre les mains d'une doctoresse ou d'une infirmière, je ne sais plus, quand celle-là, lisant la prescription, me demande, se demande qui l'a faite, cette prescription, et je lui réponds, en même temps qu'elle le lit sur l'ordonnance (pourquoi me l'a-t-elle demandé ?), Raphaële D. Au moment où je prononce ce nom, elle a une réaction qui m'incite à la questionner : qu'est-il arrivé à Raphaële D., à quoi elle répond que celle-ci a fait un arrêt cardiaque. Je me précipite hors de l'hôpital, complètement affolé, pour aller au chevet de Raphaële. Où ? J'espère que les rêves prémonitoires n'existent pas, du moins pas chez moi. 

Un peu plus tôt dans le matin, j'ai rêvé d'Anne. J'étais revenu à Planay, il me semble qu'il s'agissait de Planay, même si ça n'y ressemblait pas du tout, et j'étais heureux d'y retrouver Anne et tout ce que j'avais aimé là-bas. D'ailleurs cette phrase est idiote : que serait Planay sans Anne ? Qu'aurait été Planay sans Anne (voilà la question que je devrais me poser). Mais le rêve continuait. Je lui annonçai que j'allais me doucher et me rendis à la salle de bains. Là je rencontrai plusieurs personnes, d'abord des femmes, inconnues, qui en sortaient, puis Julien, le fils, qui tint étrangement à m'expliquer le fonctionnement de la maisonnée en ces lieux, chose qui ne me paraissait guère utile. Au sortir de mes ablutions, Anne était venue me rejoindre. Elle m'expliquait comment il convenait de s'habiller, et semblait justifier sa tenue à mes yeux, ce dont elle n'avait nul besoin. Je l'arrêtais et relevais au-dessus de sa tête ce qu'elle portait, en un grand geste rapide, ce qui découvrit ses aisselles, pas complètement rasées, ou plutôt rasées, mais dont les poils avaient commencé à repousser, chose que je trouvai extrêmement sexy, et d'une rare élégance. Elle était à la fois fraîcheur et étuve, érotisme et innocence, femme et enfant, amie et amante. J'étais comblé. Elle riait et nous nous embrassâmes d'un long baiser fougueux, profond, immobile et tournoyant, sur lequel j'avais un contrôle précis. Je pouvais le moduler à ma guise, en faire varier l'onctuosité, l'humidité, la chaleur, les mouvements et la profondeur, chose dont je ne me privai pas. Il faudrait écrire l'histoire des baisers qui nous ont bouleversés, il n'y en a pas tant que ça, dans une vie. Comme je regrette cette brouille stupide avec Anne, à cause d'une amitié littéraire ! Chaque 19 janvier, je pense à elle, ma petite sœur de cœur. Sais-tu comme tu me manques, à quel point ton absence me désole ? J'espère que les rêves prémonitoires existent. 

Hier, c'était les « rêves Dupont » ; c'était Sarah. Dans le premier, je me trouvais à la poste du Louvre, à Paris, ce lieu que j'ai tant aimé, et j'en sortais un moment pour fumer une cigarette, que j'allumais avec un très beau briquet Dupont ayant appartenu à mon père (il en a eu plusieurs). Celui-ci était particulièrement luxueux, recouvert de diamants, et j'en étais très fier. Ce que j'aimais surtout, c'était sa forme, ce parallélépipède rectangle de dimensions idéales, tenant si bien dans la main. Une fois ma cigarette allumée, je voulus appeler ma mère, et c'est là que les choses se gâtèrent, car je ne parvenais pas à trouver, sur le briquet, les boutons permettant de passer un appel téléphonique. Sont récurrents, chez moi, les rêves dans lesquels je m'aperçois, à ma grande frayeur, que je ne sais pas me servir de ces outils qui servent à téléphoner et que je découvre avec un mélange de satisfaction et d'horreur. Un briquet qui ne servirait qu'à allumer une cigarette ? Dans quel monde cela a-t-il existé, dites-moi ! Le deuxième rêve, dans lequel ce même briquet tenait une place centrale et mystérieuse, est moins clair aujourd'hui, et beaucoup plus bref. Je ne me rappelle clairement que Sarah pas tout à fait Sarah qui m'évitait, allait s'asseoir à l'autre bout de la pièce quand j'avais envie de me coller contre elle sans vergogne. Qu'est-ce qu'elle a, celle-là ? A-t-elle honte d'avoir aimé faire l'amour avec moi ? Je me rappelle ce coup de fil, dans le TGV, alors que j'étais sur le point de quitter Paris pour rentrer chez moi en Haute-Savoie : je l'avais appelée, nous venions de nous séparer, et je lui avais dit combien j'aimais faire l'amour avec elle. Elle m'avait répondu que c'était réciproque : maigre consolation. Ces choses qu'on décide qu'on ne les fera plus alors qu'on les aime tant, y a-t-il plus navrant ? 

Les rêves de ce matin étaient accompagnés du Concerto italien de Bach. Cette musique que je connais si intimement depuis plus de soixante ans me sauve, une fois de plus. La joie inaltérable qui lui est associée est d'une qualité incomparable, d'une solidité à toute épreuve. Elle réforme même l'angoisse la plus intense, à qui elle donne une forme presque amicale. J'ai écouté Weissenberg, dans cette pièce, ce pianiste qu'on écoutait beaucoup, dans mon enfance. Ridicule… Plus il accélère plus il est ridicule. Il est fou, ou quoi ? Faut-il ne pas aimer cette œuvre pour la jouer ainsi. Quant à son deuxième mouvement, brutal, romantique, maniéré et extraverti, je préfère me taire tant il m'a paru obscène, bête. Glenn Gould met tout le monde d'accord. Lui n'a pas besoin de se demander comment la jouer, cette musique. Il pose les doigts sur le clavier et la musique est là, irréfutable. Tous les autres interprètes ont « une conception ». Lui n'en a pas besoin. Je crois que c'est la chose qui plaît tant à ceux qui aiment Gould, même les non musiciens. C'est un sacré paradoxe car il n'y a pas plus cérébral que lui. Il n'a pas seulement pensé la musique — les partitions, les œuvres, les compositeurs, les formes —, il a aussi pensé l'enregistrement, le disque, le concert, la communication, l'écoute, la solitude.

On en fait énormément, à propos de la mort de Brendel. C'est évidemment un grand pianiste, mais là c'est exagéré, de mon point de vue, si on compare avec d'autres pianistes morts récemment. Je l'ai senti venir, cette déferlante. Brendel m'emporte rarement. Il est arrivé que je le trouve extraordinaire, comme dans l'Andante spianato de Chopin, oui, mais c'est rare. Je me souviens très bien, par exemple, de son interprétation du Concerto italien. C'est du grand piano, mais ce n'est pas ça. C'est peut-être trop du piano, justement. Ses écrits sur la musique ne m'ont jamais vraiment convaincu non plus. On peut dire qu'ils sont intéressants, mais ils ne sont pas bien écrits. C'est un peu laborieux. Cela dit, j'ai lu cela il y a si longtemps, mes goûts ont sans doute changé… Pour me contredire, j'ai entendu hier un Petrouchka absolument extraordinaire, par un tout jeune Alfred Brendel. Je croyais bien connaître cette œuvre, et j'ai eu l'impression de la découvrir ! Vincent, à qui je l'ai fait écouter, me dit la même chose. Rafał Blechacz — je n'ai aucune idée de la manière dont on prononce son nom — est excellent, dans le Concerto italien, mille fois supérieur à András Schiff que je trouve à la fois lourd et empâté dans la sonorité, et pèpère, comme un bon bourgeois allemand qui se promène en famille le dimanche, ce qui est un comble, dans cette musique. Mais enfin, c'est encore du piano, c'est encore un-pianiste-qui-joue-une-œuvre. Il la joue bien, oui. Vous me direz, c'est déjà pas mal… C'est très beau mais il n'y a pas assez de liberté, de naturel. Son andante est murmuré, c'est magnifique, mais bien trop triste, trop déploré, trop humble, on croirait par instant entendre un nocturne de Chopin, ou sa Berceuse. Je note au passage que la vérité interprétative de ce Concerto italien, très souvent, se révèle seulement dans le troisième mouvement. C'est là qu'on comprend ce qu'ont voulu faire les pianistes qui le jouent. Ceux qui, par exemple, adoptent peu ou prou le même tempo que dans le premier mouvement, ou dont le rapport entres les deux tempos n'est pas signifiant (Schiff, Ashkenazy, Larrocha…) sont pour moi disqualifiés d'office. Chaque mouvement doit avoir son autonomie, certes, mais il y a bien une logique rythmique qui nous conduit presque matériellement au Presto, sinon on n'entend pas l'œuvre dans son unité. Gould, j'y reviens, est à la fois complètement libre et complètement organique, c'est ça le miracle. Il a enregistré plusieurs fois le Concerto italien, je connais au moins deux versions assez différentes, au disque, et dans les deux versions, son troisième mouvement est stupéfiant. Lui seul sait doser exactement le rythme interne des phrases, des contrepoints, se frotter à leurs arêtes, les utiliser pour rebondir, pour créer des effets dynamiques jaillissants et impérieux, sans que jamais cela paraisse artificiel, volontaire. Tout est clair, simple, chantant malgré le tempo très rapide de l'une de ces deux versions. Pour l'avoir entendu répéter ce même concerto en studio lors d'un enregistrement pour CBS, on sait qu'il était capable de le jouer à des tempos complètement différents, mais tous convaincants. Il avait à sa disposition une palette extrêmement large, et savait y puiser, dans l'instant, ce qui convenait parfaitement à son humeur et à sa vision de l'œuvre. Là aussi, c'est un grand paradoxe, parce qu'on a eu l'impression, on a cru, avec sa dernière version des Goldberg, celle de 1980, qu'il s'agissait pour lui de graver dans le marbre la version idéale, celle qui pourrait être envoyée dans l'espace à la rencontre de nos chers amis les extraterrestres. 

Il y a dans la musique un chiffre, un code, un nombre agissant, qui agit sur nous comme une molécule chimique, qui se diffuse en nous, tout au long de notre vie, j'en suis convaincu. Nous ne serions pas le même si nous n'avions pas entendu (écouté, aimé) le Concerto italien, nos organes ne vibreraient pas à la même fréquence. Tout cela se dépose en nous à notre insu, se mélange à nos humeurs, les altérant discrètement mais de manière irréversible. La musique est l'une des prémisses les plus actives des rêves, qu'elle contribue à façonner plus profondément que nos pensées, que notre conscience, et les rêves, en écho, modifient celui qui croit s'éveiller toujours identique, matin après matin. 

dimanche 17 décembre 2023

Les minutes précieuses

Le rêve, toujours. Le rêve qui vient me sauver, au plus profond de la déréliction. 

Ce matin, avant six heures et demie, heure du réveil. Un quatuor, composé de trois merveilleuses jeunes filles… Un quatuor, à l'intérieur d'une assemblée plus grande, dix, douze personnes ? Invisibles, ou presque. Silencieuses. Concerto grosso. Le quatrième membre du quatuor, c'est moi. Je suis bien au chaud, sous mes trois couettes. Pas de douleurs, ce n'est pas le moment. Un adagio de Bach. Les cordes en pizzicato. Les minutes précieuses. Avant la chute. 

La première jeune fille est Anne-Sophie, la deuxième est Sarah. Elles ne sont pas elles-mêmes, bien sûr, mais pourtant c'est bien d'elles qu'il s'agit. La troisième (je suis presque sûr qu'il y a une troisième jeune femme), j'ignore de qui il s'agit : une de ces jeunes femmes qui reviennent dans mes rêves de manière récurrente, avec lesquelles je me dis que j'aurais pu faire ma vie, que je confonds avec des personnages ayant réellement existé, que je ne distingue plus du tout de la réalité, sans doute. Peu importe. Peu n'importe pas du tout, en réalité, mais je dis peu importe… pour l'instant. Adagio, ou plutôt andante. Ce trio, non, ce quatuor, est une partition insaisissable et lucide. Une proposition géométrique et sensible. Un ensemble miraculeux de forces subtiles et musicales. Oh, quel bonheur ! Nous parlons. Nous échangeons des propos à propos de la vie de ces trois jeunes filles. 

Générosité, secret, érotisme délicat, pensées à demi avouées, entrées-sorties, avances, courbes adoucies de la parole souple et teintée d'une retenue précieuse, ces minutes sont si précieuses qu'on croit rêver. Rêve-t-on ? Rien n'est moins sûr. Je rêve et je ne rêve pas. C'est tout un. Ce pays est autre. La lumière porte nos gestes de l'un à l'autre, sans accents inutiles, sans la moindre brutalité, sans la moindre vulgarité, surtout. Les sentiments passent de l'un à l'autre sans violence, les sentiments qui prédominent sont l'ouverture et la confiance. Pourtant, les choses, comme on dit, ne sont pas dites. Elle n'ont pas besoin de l'être. Elles sont dites d'une autre manière, c'est le Subtil, qui les porte de l'un à l'autre, dans notre quatuor. Cérémonie légère, propice. Comme ces instants sont précieux, doux, intelligents, malins ! Je suis débarrassé, pendant ces quelques minutes, ou secondes, qui durent des siècles, de toute la saleté poisseuse dans laquelle j'ai été plongé toute la semaine. C'est une épiphanie des sens et de l'esprit, mais aussi des corps qui se comprennent. Le Temps s'est ouvert et nous a accueilli. Nous y sommes. Toutes les lettres des mots que nous prononçons, et même de ceux que nous n'avons pas besoin de prononcer, résonnent entre elles, il n'y a aucune perte dans le signal. C'est une composition qui me fait penser à la musique du seizième siècle, une polyphonie très élaborée, à la fois complexe et agile, adroite, sans aucune lourdeur, sans pathos, sans notes inutiles et sans arrière-pensée. Le désir est sans péché, à la lettre impeccable, comme dans les meilleures fugues de Bach. Toutes les notes, tous les sons se tiennent. Les intervalles sont des refuges.

Songe… Quel beau mot ! L'extase légère de la conscience humaine a passé lentement à travers les filtres des siècles et de l'esprit. Songe des dieux, songes des royaumes, songes des bêtes solitaires, songes des abandonnés. Songe lucide et arachnéen, terre fertile et légère, ô combien nourrissante. Charme des noms qui parlent depuis l'extérieur de leur enveloppe imperceptible, le songe pénétrant et délié nous ramène au centre de l'esprit éternel, de l'esprit sensible, fin, aérien, dont le feu paisible soulève la paupière des morts-vivants que nous sommes, dans ces instants miraculeux. Le songe est le contraire du mensonge, c'est la vérité qui sort un instant de son linceul, qui ose se montrer, nue, fragile, transparente, mais d'une séduction infinie, d'une grâce inimaginable. C'est la Grâce même, qui parle la langue que nous adorons, devant laquelle nous nous agenouillons, le cœur léger. Principe de causalité ? Non. Ravissement du « bouche à oreille ». La voix aiguë et plane et dorée du soprano, dans le Miserere d'Allegri, qui perce les ténèbres, sans pourtant nous aveugler. 

Sans doute m'accusera-t-on d'épouser des chimères, ou de seulement les désirer de tout mon être. Mais savez-vous ce que vous perdez, vous qui vous bouchez les oreilles ? N'avez-vous jamais entendu cette voix, suave et prise en son tréfonds d'un feu calme, qui vient à nous quand nous perdons un instant le fil de notre récit ? Le Paradis est là, tout proche, si proche que nos yeux sont incapables d'accommoder, à cette distance. De la bouche à l'oreille un souffle léger, une langue si claire et si belle qu'elle nous semble un songe, à laquelle nous donnons tout ce que nous possédons, de bon cœur, avec une confiance aveugle. Le rêve n'est pas ce que vous croyez : il était là avant vous et sera là après vous. Vous en êtes seulement des émanations lourdes et encrassées, pénibles, fatiguées. Dans le songe il n'y a que des voyelles, des couleurs, une paix de lumière bien plus réelle et bien plus joyeuse que nos ébats sarcastiques et désespérés d'animaux pris dans le faisceau des phares sociaux. 

Toute ma vie, je n'aurais désiré qu'une chose : l'adresse. Être maladroit était la malédiction suprême, depuis l'enfance. J'ai cherché les gestes justes, je les cherche encore, jusque dans les mots, jusque dans le silence et la solitude. Je sais que je suis incapable de débarrasser mes phrases de tout l'inutile fatras psychologique et social, que j'en serai toujours incapable, que je serai toujours en-deçà de ce que mon oreille perçoit parfois, quand je me réveille d'un songe parfait, comme ce matin, et qui m'échappe en quelque secondes, mais jamais je ne renoncerai à ce paradis entraperçu, qui est là, bien réel, au fond de l'écho divin qui régulièrement revient se rappeler à moi. Alors, dans ces moments-là, mon seul viatique est la musique, qui me sauve, qui m'a toujours sauvé de la vulgarité hurlante. La musique dont je parle ici n'est pas le contraire du silence ; elle en est plutôt l'écrin et le porte-parole. Car le silence a du mal à se faire entendre. Il n'aime pas déranger. Il ne parle pas plus fort que vous. Si l'on ne lui fait pas place, il n'insiste pas, jamais. Il passe. Nous n'en percevons qu'un frôlement vite oublié, que nous prenons bêtement pour une illusion. Il faut se tenir prêt, il faut aller le recueillir à la source, quand elle n'est encore qu'un filet imperceptible, seulement porté par un souffle innocent. 

Quand j'écris l'adresse de quelqu'un à qui j'envoie une lettre, sur une enveloppe blanche, je suis pris d'une fièvre douce. Écrire un nom et une adresse dans un rectangle blanc : je ne vois rien de plus sacré, de plus simple et essentiel. L'enveloppe pourrait ne rien contenir, ne rien envelopper, que ce geste suffirait pourtant à me combler et à exprimer tout ce que je pense de la vie et tout ce qu'il y a à en retenir. Tout le sens est là, très simplement orthographié. Nommer et adresser. Mettre quelques phrases dans une enveloppe, quelques phrases qui sont sanctifiées (ou certifiées) par l'envoi. Dans le fond, tous les textes qui se trouvent ici sont des lettres adressées à des inconnus. Je sais que personne ne les lit vraiment, mais ça ne fait rien, il faut quand-même les envoyer, il faut quand-même faire comme si l'on s'adressait à quelqu'un, comme si quelqu'un, quelque part, recevait ces lettres et ces phrases sans timbre. Je ne sais pas, je l'avoue, faire la différence entre la littérature et la correspondance, entre la conversation et la fiction ; je sors d'un songe pour tomber dans un autre songe : j'ai eu le temps de m'apercevoir, depuis toujours, que personne ne répondait jamais à mes adresses. La musique m'a assez prouvé que personne n'écoutait personne, jamais, et que de cette infirmité première découlaient toutes les autres. Du Miserere d'Allegri, ils n'écoutent que les ornementations et les effets, pas la substance qui pourtant se donne ici comme jamais elle ne s'est donnée dans aucune musique. À qui s'adresse cette musique ? Qui l'a entendue ? Qui a pris le temps de songer à ses côtés, dans la solitude et le chagrin d'une nuit de décembre, dans le creux profond d'une vie encore intacte malgré les gesticulations désordonnées qui, croyons-nous, nous font exister un instant aux yeux des autres. Les lumières s'éteignent, une à une, les moines sont à genoux, les voix se taisent, l'une après l'autre, le chant s'achemine en toute connaissance de cause vers le silence de l'être et la paix invincible. Chaque son se retranche, chaque voix abdique, chaque présence se retire pour que la Présence advienne enfin, pour que l'Adresse soit enfin correctement orthographiée, que la phrase arrive à bon port, pour que le signe ininterrompu soit enfin délivré et se révèle comme Être, car il n'existe pas d'autre destination. Mais qui sera là ? Qui aura veillé jusque là ? 

Je ne peux me séparer de moi-même, sauf en de très rares moments, quand j'écoute de la musique polyphonique du XVe ou du XVIe siècle, que je me laisse habiter par toutes ces voix qui prennent la place de ma rêverie bavarde, qui se constituent en un réseau vibrant et ordonné qui me ramène à la vieille mémoire de l'humanité. La vie commence toujours demain matin, mais nous sentons bien qu'elle prend racine dans un passé vertigineux et immémorial, qui remonte jusqu'à nous par des voies secrètes. 

Elles ne sont pas elles-mêmes, et pourtant ce sont bien elles. C'est ça, la polyphonie. Exister dans le présent et la présence avec des corps multiples. Qui est la troisième ? La dissonance ? L'espérance ? La perte ? L'Oubli ? L'Origine ? La pause ? L'image effacée. Enfin ! Bien au chaud dans l'hiver qui vient. Sans douleurs. Dans la solitude inconnue et inconnaissable. Sans repères, sans bornes, sans issue. J'ai les yeux fermés, je ne bouge pas. Je reste là, dans le noir, dans la chambre silencieuse, je respire à peine. J'écoute mais il n'y a rien à entendre, et c'est cela, que j'entends, qu'il n'y a rien à entendre que l'absence. Alors je me réfugie dans une lucidité sans espoir. Il n'y a que ça, pendant quelques précieuses minutes que je tiens face à moi, comme un miroir merveilleux : ce que je vois là, personne ne l'a vu, je le jure. Je ne suis pas moi-même, c'est l'évidence, car j'étais un mensonge et le serai tout à l'heure. Pour l'instant, je coule à pic dans le Temps, les minutes et les heures s'écartent d'elles mêmes, se creusent, faisant une enveloppe dans laquelle j'entre, sur laquelle mon nom est inscrit. Je suis un voyageur immobile qui se vêt de son invisible tombeau. Vais-je enfin vivre, vais-je enfin faire ma vie ? C'est de cela qu'il s'agit ? Tout en moi s'ouvre, je ne suis plus qu'une immense oreille ouverte dans la nuit. Enfin la délivrance ? Avant la chute… Toutes les cellules de mes organes résonnent en un contrepoint grandiose. Je n'ai pas le temps d'avoir peur. La nuit se confond avec l'éblouissement vertical. Je suis avant la naissance, c'est ça ? L'alphabet est enfin disposé de manière à ce que la vie le traverse de part en part, toutes les lettres parlent à la fois, mais on comprend tout. C'est si simple ! C'était là depuis toujours, pourtant. Peu importe les noms, peu importe les corps, peu importe les craintes, les envies et les regrets, tout a été balayé par l'amour et la délicatesse de la Présence. Il n'est plus temps d'être maladroit. Laissons cela…

La semaine a été infernale et, n'était ce rêve, arrivé à point nommé, j'aurais pu sombrer dans un désespoir sans issue. Je ne sais trop pourquoi, mais j'ai voulu aller voir à quoi ressemblait le monde qui m'entoure, puisqu'il est désormais possible de le côtoyer sans le connaître. Le dégoût qui m'a pris était si violent que je me suis dit qu'il était impossible de vivre dans le même monde que ceux que j'ai croisés. Cyril Hanouna, Booba, GMK, Sarah Saldman, Jordan De Luxe, Thierry Ardisson, Benjamin Castaldi, Arthur, Laurent Ruquier, Yann Moix, Laurent Fontaine, Milla Jasmine, Magali Berdah, Nabilla Vergara, Moundir, Éric Naulleau, Nathan Devers, Simon Collin, Léa Elui, Tibo Inshape, Mayadorable, Léna Mahfouf, Amélie Cheval, Laurent Baffie, Mathilde Tantot, Squeezy, Jean-Marc Morandini, Léa Salamé, Natacha Polony, Aya Nakamura, Gilles Verdez, Polska, Géraldine Maillet, Ruby Nikara, j'en oublie beaucoup, la liste donne une idée de l'infini, de tous ces gens qui sont pour moi des figures à peu près interchangeables de l'enfer de vulgarité sans nom qu'est désormais le monde dans lequel nous survivons, à la marge. Cette mafia planétaire ne se tait jamais. Elle hurle à nos oreilles du matin au soir. Elle pérore, elle conseille, elle juge, elle distribue des certificats de conformité, elle condamne, elle se donne en exemple et n'hésite pas à menacer si on lui résiste, avec les bonnes vieilles méthodes de truand qui remontent tout naturellement à la surface. Derrière les caméras, les sicaires. Je me demandais par exemple ce qu'il pouvait y avoir dans l'esprit d'un type qui, en un an, s'achète une dizaine de voitures coûtant chacune entre 200 000 et 500 000 euros. Je pose la question très sérieusement. Qu'y a-t-il dans le cerveau de ces « youtubeurs » aux millions d'abonnés ? Que s'est-il passé, depuis vingt ans, dans l'âme du monde, qui a permis à des gens comme ça d'exister sans se cacher, sans mourir de honte ? C'est pour moi tout à fait incompréhensible, et, bien entendu, je regrette amèrement de m'être laissé aller à observer ce monde-là durant quelques jours. Je préfère et de loin les assassins aux Youtubeurs, je préfère les bandits et les fous à cette mafia tranquille qui a fait de la vulgarité et de la laideur la denrée la plus convoitée sur Terre. Le monde que j'ai connu naguère a été balayé, englouti, anéanti, humilié par ces faces rigolardes et vides, qui il y a seulement trente-cinq ans auraient été méprisées, ignorées, ou ridiculisées, si elles avaient eu l'inconscience de se montrer en public. Le renversement est si énorme, si radical et si spectaculaire qu'il est presque impossible d'en parler. En parler à qui ? Reste-t-il dix individus qui, comme moi, sont réellement épouvantées par ce paysage dévasté, par cette faune goguenarde et immorale qui désespérerait le plus placide des dieux ? Où faut-il se terrer pour ne plus en entendre parler ? Vend-on quelque part des kits de survie anti-youtubeurs, anti-journalistes, anti-peoples, anti-écrivains à la mode, anti-têtes de cul, anti-putes de luxe, anti-parvenus, anti-milliardaires, anti-stars du porno ? Je serais prêt à payer cher, moi, pour les oublier. 

Cette nuit, je suis tombé par hasard sur une chanson d'Atahualpa Yupanqui, qui était très à la mode dans mes jeunes années. Ce n'est même pas une chanson, c'est un morceau très simple joué à la guitare, sur deux accords, « Danza de la Paloma Enamorada ». Il y a dans cette petite chose humble mille fois plus de charme, de poésie, de musique et d'humanité que dans les milliards de « musiques » qui braillent depuis quarante ans à nos oreilles salies par tant d'étrons sonores. Je reviens souvent à la guitare, qui peut être le pire et le meilleur des instruments de musique. Le meilleur, dans la guitare, c'est cette humilité populaire, populaire au meilleur sens du terme, ce sont ces musiques qui naissent d'un récit ou d'une déploration simples et sincères, honnêtes et dignes, exprimées à mi-voix. La guitare a beaucoup en commun avec le violon, en ce sens-là. La vertu plutôt que la virtuosité, la morale plutôt que le théâtre, le récit plutôt que le spectacle, l'intimité franche. Nous écoutions aussi bien Yupanqui que Segovia, et la distance qui les sépare n'est pas si grande qu'on pourrait l'imaginer. C'est au terme d'un très long cheminement, patient, artisanal et humble, indépendant, que des hommes tels que ceux-là ont accédé au succès. Les micros sont venus après, ne parlons même pas des caméras… Ces hommes que j'ai aimés, il est impensable de les imaginer vivant au temps des réseaux sociaux et des téléphones portables, des écrans et des repas livrés à la maison. Ces deux mondes s'annulent l'un l'autre. Ce n'est même pas qu'ils sont antagonistes, c'est qu'ils ne peuvent s'imaginer dans un même esprit. Il y a eu une bifurcation fatale, j'en suis convaincu, même si je ne sais pas la dater précisément. Les minutes précieuses n'existent plus. On les a arrachées de la vie, comme des mauvaises herbes. On en a même perdu le souvenir, et je suis certain que tout le monde ici va s'insurger en disant que ma position est ridicule et intenable. Oui, elle l'est, et je m'en fous éperdument. Il y a des choses que l'on sait, même et surtout quand tout nous donne tort. Je n'ignore pas que je suis déjà mort, à vos yeux, il est inutile de me le rappeler. 

Le rêve. L'instant rêvé. La solitude dans laquelle on tombe comme dans un coma indicible et impartageable, c'est l'essence même de la poésie, de ce qui donne du prix et du goût à la vie. C'est de là que nous venons, tous autant que nous sommes. C'est l'enfance de l'art. C'est le Temps qui nous exauce, qui se donne à nous, amoureusement.

mardi 5 septembre 2023

Sarah, Printemps

On avait tout, on avait tout et on a tout dilapidé. Tout était là, avec nous, en nous, entre nous. Tu m'écoutes ? Tu sais que j'ai raison ! Les gens ne savent pas de quoi tu es capable. Ça me fout en l'air. Tu crois peut-être que tu es un héros de bande dessinée ? Tu crois peut-être que je vais attendre là, comme ça, jusqu'à la nuit des temps ? — La fin des temps… — Pardon ? — La fin des temps, tu veux dire la fin des temps. — Si tu veux, la fin des temps. Tu m'écoutes ou tu fais le con ? Parce que moi je te parle, tu vois ! Je te parle de toi, de moi, enfin de nous bordel. Ça t'intéresse, au moins ? — Bien sûr. — On ne dirait pas. Tu sais ce qu'on dit de toi ? — Non, mais je m'en fous. — C'est faux, tu ne t'en fous pas, c'est faux, tu m'énerves, mais tu m'énerves ! — Bon, alors que dit-on de moi ? — T'as raison, on s'en fout. C'est pas le problème, c'est pas du tout le problème. Le problème c'est moi. Tu n'es pas un super-héros, je ne suis pas Pénélope, on ne va pas rester là à crever sur place, si ? — Pourquoi me parles-tu de Pénélope ? — Ne fais pas diversion. Je te parle de ce qui est important, tu comprends, important, tu comprends ce mot ? — Évidemment que je comprends… — Bon, alors ne m'interromps pas, avec tes digressions continuelles, ne fuis pas les problèmes, pour une fois, je t'en prie, tais-toi et écoute-moi. — J'ai l'impression de ne faire que ça. — Tais-toi. Laisse-moi parler. — D'accord. — Tais-toi ! Je ne sais plus ce que je voulais dire. C'est ta stratégie, tu m'empêches de penser, tu es trop là, tu es beaucoup trop là, tu prends trop de place, et en même temps tu te caches, tu ne dis jamais rien de ce que tu penses, tu n'as aucune ambition, tu ne cherches pas à te faire connaître, c'est insupportable, tu comprends, c'est très pénible, vraiment pénible, c'est comme si tu me disais que je ne vaux pas la peine que tu te bouges le cul, tu comprends, ça ? Et moi, là-dedans, hein, et moi, je suis quoi, je suis qui, je sers à quoi, je vaux quoi, pour toi, je ne suis pas assez intelligente, c'est ça, je suis trop conne pour comprendre que Monsieur ne s'intéresse pas vraiment à ce qui se passe, je suis au ras des pâquerette, parce que j'ai les pieds sur terre, parce que je me préoccupe des comptes, des courses, c'est ça que tu penses, mais dis-le, je sais bien que c'est ça que tu penses alors vas-y. Tu pouvais pas la donner, cette interview, hein, tu pouvais pas, non, c'était trop dur, ça t'aurais empêché de rester comme un con à regarder tourner la machine à laver, ça t'aurait fatigué de donner cette interview, vraiment, ça t'aurais tué, ça aurait ennuyé Monsieur, Monsieur avait mieux à faire, Monsieur avait son bain à prendre, quoi, faut comprendre, bordel, Monsieur est trop important pour répondre à six questions, il a autre chose à foutre, il faut qu'il aille traîner sur Facebook, Monsieur, il faut qu'il aille faire le beau, oui, ça c'est important, c'est vrai, et pendant ce temps-là, qui c'est qui répond au courrier, au téléphone, qui c'est qui fait tourner la maison, qui c'est qui lave les slips de Monsieur et repasse ses chemises, qui c'est qui ouvre le courrier que Monsieur a mis à la poubelle, et qui c'est qui commande les croquettes du chien sur Internet, hein, qui c'est ? — C'est toi ? — Nom de dieu, tu poses la question ? — C'était pour rire.  

Roulement de tambour.

On avait tout, on avait tout et on a tout dilapidé. Tout était là, avec nous, en nous, entre nous. Je voudrais raconter l'histoire d'un couple mais je sais déjà que je n'y arriverai pas. Ils remontaient la rue de l'Odéon, tous les deux, un soir d'été. Lui venait de faire une sorte de malaise au restaurant, il était blanc tirant sur le vert, il ne disait pas un mot, il se disait seulement qu'il avait rudement du bol de marcher derrière une jolie poulette comme celle-là mais ça ne l'empêchait pas d'avoir envie de vomir et de sentir ses jambes flageoler pendant qu'il mettait un pied devant l'autre, encore, encore un, et encore, ils y étaient bientôt, en face du théâtre, au sixième étage. Il écoutait parler la fille qui marchait devant et, de temps à autre l'attendait, lui prenait le bras en riant et lui roucoulait des choses à l'oreille, elle parlait toute seule, elle était gaie, un peu saoule mais pas trop, il essayait seulement de se concentrer sur la voix de la fille et de mettre les pieds l'un devant l'autre, encore trois cents mètres et on y était.

Un jour du mois de mai, Sarah m’a dit, sans crier gare : « Prends-moi en photo ! » Je l’ai prise. C’est cette photographie que je voudrais écrire. C’est donc d’un portrait qu’il s’agit.

« La sérénade du spectre » (Granados). Exercice pratique : rester de trois heures à sept heures au téléphone avec celle que je nomme Sarah. À quoi faire ? Partir d’une voix, arriver à une autre voix. Un timbre dans sa modulation… « Qui suis-je ? » Elle pose la question ; elle écoute, ensuite, non pas la réponse, mais ce que ça provoque chez l’autre, comme on jette un caillou dans l’eau les jours d’ennui ; cercles concentriques des ondes qui grandissent, mais aussi s’amenuisent, dans le même temps. Comme ce rire si vaporeux…

Sarah est encore couchée dans mon lit. Au petit matin, nous entendons, par la fenêtre ouverte, des pigeons qui vont et viennent. Elle me demande : « Il n’en est jamais entré, ici ? — Non, sauf hier-soir… » Contrairement à toute attente, cet oiseau est d’une douceur invraisemblable, inespérée, une douceur de rêve. Il dort les jambes écartées, barrant le lit d’un Y définitif. Même dans son sommeil de statue, il lui arrive de sourire, d’un sourire doux de guerrier qui aurait vu cent fois la mort en face. Ses pieds dépassent de la couette, je suis resté très longtemps à les regarder, les caresser, les embrasser. Nous n’avons pas fait l’amour. Je l’ai embrassée. Elle m’a embrassé. J’ai caressé son visage, ses pieds, ses cheveux, j’ai embrassé son ventre, posé ma main sur ses cuisses, entre ses seins, sur son bras. Ses joues de Bouddha… Son souffle d’animal… Son odeur, suavement écœurante, comme un vent d’été, plein de pollen, de fruits mûrs, de désirs offerts et de draps chauds, une odeur grave et pourtant légère, ronde, cuite, dont les arômes ne se mélangent pas tout à fait cependant, laissant deviner les souvenirs d’un corps multiple encore dans sa naissance, indéfiniment remise. Sarah V, le V de ses jambes déployées, me disant, lors d’un bref réveil dans le jour qui vient : « J’occupe ton lit… »

Je la vois dans la rue, enceinte, au bras d’un bel homme portant un magnifique chapeau melon et une belle moustache cirée. Je m’aperçois à ce moment-là qu’elle porte dans le dos une sorte de petit sac en cuir noir, qui a la forme d’un étui de violoncelle. Je m’adresse à l’homme : « Excusez-moi, j’ai bien connu Sarah, nous avons même fait l’amour dans cet ascenseur que vous vous apprêtez à utiliser. Me permettez-vous de m’asseoir avec elle sur ce banc, et de lui mordre l’oreille ? Je n’en ai que pour un instant ! » Lui se met à rire, il m’écarte d’un revers de main, tout en me disant : « Mon petit ami, ce coup-là, on me l’a fait déjà cinquante fois. Voyez l’écriteau » (et il m’indique une plaque en argent massif, à sa ceinture : Propriété privée. Entrée interdite). Je suis sur le bord du large trottoir ; ils continuent leur promenade, très dignes. J’ai à peine entrevu les yeux de Sarah. Elle ne se retourne pas. Je les suis du regard un instant, puis je tourne les talons et je poursuis ma route.  Je n’ai pas fait dix pas que j’entends un vacarme terrifiant, et je vois Sarah, transformée en furie, qui a plongé son archet dans le ventre du gentleman, qui se met à fondre sur lui-même avec un bruit inouï d’acier en fusion. Ne reste que son chapeau, duquel s’échappe un filet de fumée âcre. Je cours vers elle, les bras ouverts, mais je la vois qui presse de toutes ses forces sur son ventre, et quand j’arrive enfin près d’elle, je constate que c’est moi qu’elle vient de mettre bas. 

Quand on baise, parfois elle me dit : « Tu sens comme je t’entoure ? » C’est vrai, Sarah sait se faire liquide, océan ou incendie, elle m’encercle de joie, je suis pris et porté tout à la fois, ma queue est au milieu du feu, léchée de toutes les langues de ses muqueuses, on n’est pas seulement deux à parler, c’est un contrepoint serré, 23 cordes solistes, elle s’y cache mais on la repère à ses pieds, martellato… Ce que j’aime par-dessus tout ? La sucer, longtemps, avoir sa mouillure plein le visage, en avoir dans la bouche, dans le nez, jusque dans les yeux, et monter, très vite, l’embrasser. Qu’elle sache. « On pose aux autres les questions qu’on se pose à soi-même. »

Un Nom. Un souffle.
« Le con, il aurait pu changer ton nom, quand-même !
— Ouais, je sais, il dit qu’avec un autre prénom, ça ne marcherait pas…
— Conneries, oui… »
Quand on prononce ce nom, « Sarah », on est cloué au sol. Droit du sol, droit du son ; le sang dans les prénoms. Les deux pieds bien enfoncés dans la terre, une rafale de vent passe, très vite, un souffle si on veut, une gifle de vent. Les deux « a » font revenir. Le « h » promet d’y revenir. Le « S », seul, est impulsion, mais que peut-il contre cette attraction noire qui colle à la bouche ?
« Et en plus il te parle sans arrêt de son ex ?
— Oui, enfin non, pas tout à fait sans arrêt, mais j’ai l’habitude, Éric me parle constamment de Régine… Il dit que là non plus il ne peut pas changer le nom, moi je m’en fous, je ne l’aime pas de toute façon…
— T’es bien barrée toi avec des mecs comme ça… »
Dans « Sophie », il y a tout un voyage. Le souffle est confirmé, il se colore, il traverse des paysages, des saisons, les odeurs changent, se transforment. Le « h » est au centre cette fois-ci, et passer du « o » au « i », ça change tout ! C’est un peu comme dire « oui », mais avec un point d’interrogation. Trois voyelles, trois consonnes, dont deux font cause commune, c’est-à-dire que « Sophie » est plus timbre qu’attaques. Et pourtant, sa charge vient tout de même de ces deux souffles : l’un, impulsion première, sifflante du « S », l’autre, qui relance, au centre, moins timbré mais plus fondamental, un gris de vent modéré mais qui peut durer un après-midi, ou une saison, le « f » du « ph ».
J’avais prévu de la nommer Clélia, j’ai une cousine corse qui s’appelle Clélie, j’aime bien les « l » dans les prénoms. Mais c’est impossible : Clélia, c’est fruité, gai, léger, coloré, finement décortiqué. Alors Clara, pour les deux « a », en position ? Mais il y a encore ce « cl », en tête, attaque décalée, ces deux consonnes qui se contredisent, ou plutôt s’emboîtent le pas, l’une sur l’autre, s’ajoutent l’une à l’autre pour former un organisme plus complexe, qui permettra si le vent est favorable d’ouvrir la serrure… Sarah m’a dit tout de suite : « Clélia ? Je n’aime pas du tout ! Ce « cl », « cl »…, là, bouh… Clitoris clos… Pourquoi pas Claudine pendant que t’y es ! »
Rien à faire. On dirait que tout chez elle vient de là, de ce prénom. Souvent je me surprends à penser : « Ceci, elle l’est en dépit de son nom. » Je ne sais pas comment ses parents se sont débrouillés, je les imagine chargeant ce nom comme le conducteur d’une locomotive à vapeur charge le foyer, le bourre de charbon. Qu’est-ce qui s’est passé à ce moment où ils ont cru choisir ce prénom, qu’est-ce qui s’est concentré dans l’air, dans la journée, dans le lieu, dans leurs désirs, et dans leurs peurs, pour que ces cinq lettres informent à ce point cette jeune fille ? Il est toujours difficile d’imaginer quelqu’un avec un prénom autre, à partir du moment où ce couple de l’être et du regard est formé, mais Sarah ne s’appelle pas Sarah, elle EST Sarah. Le « r » du centre, exactement au centre, comme un roc surplombant les flots grouillants du chœur. Sarah est une furieuse, il lui arrive assez facilement de trépigner. Avec ses pieds, elle marche, elle danse, elle saute sur place, tout cela avec l’air de ne pas bouger (« pas de commentaire »). Elle « trépigne de joie, elle pleure de tendresse »…
Dans « Sarah », le « a » est la pâte, la terre, la matière informe que  les trois consonnes tentent de faire lever… Ça grésille là-dedans ; Sarah se tape sur le ventre en serrant les dents ; elle est parcourue par une ondulation électrique, un spasme qui lui court sur l’échine, un trille muet ; elle secoue la tête, ça a duré cinq secondes ; voilà, c’est fini, elle se verse un peu de café chaud et me fait un grand sourire.
Je suis tombé amoureux d’elle, une nuit, il était trois heures du matin. Nous étions au téléphone depuis minuit, j’étais couché, elle s’est endormie. Je suis resté de 2h55 à 3h à l’écouter respirer, de plus en plus fort, elle ronflait légèrement, et parfois sa bouche s’ouvrait. C’est un des moments les plus érotiques qu’il m’ait été donné de vivre. Malheureusement, le réseau téléphonique s’est chargé lui-même de mettre fin à ce bonheur extraordinaire… Le lendemain, elle m’a dit : « On pourra dire qu’on a déjà dormi ensemble. » (Souffler n’est pas nommer…)

Merci ! Je pourrais commencer, je dois commencer ce livre par ce mot, je dois absolument lui dire merci, c’est urgent. La seule difficulté est de savoir prononcer ce mot, c’est donc une question musicale. 

Sarah est dans le vacarme du temps. Il n’y a que dans un lit qu’elle est à sa vraie place. Elle y cherche sa voix de nuit, son con qui dort les yeux ouverts. L’œil écarquillé de son cul me regardant sans frémir. J’aime qu’elle cherche ses mots, dans ces moments-là, qu’elle les extraie du silence, secoue le tamis du désir supposé pour voir et prendre ce qui reste, ce qui surnage entre elle et moi, ce qui tient le coup, ce qui nous fait bander, ensemble ou séparément.

Pendant les commissions pédagogiques, chacun lutte comme il peut contre l’ennui ou le désespoir. Avec Sarah, on fait des statistiques : cette expression, combien de fois en une heure, aujourd’hui ? Etc. Mais, même ça, au bout de deux heures, ne suffit plus, alors elle dessine…

Gamme d’encre, gamme de gestes. Elle s’applique. Je la surveille du coin de l’œil, je sens parfaitement la densité de son petit corps ramassé, qui s’absente de ce lieu tout en étant extrêmement présent, dans une condensation viscérale. Ce dessin, comme deux visages qui se font face, et la guirlande de la conversation qui les habille, je nous imagine à Venise… Elle est partie sans un regard, mais elle m’a laissé son regard, ses cheveux qui frôlent ma main droite (elle se penche pour refermer son sac). Elle va prendre son téléphone portable qu’elle avait mis à recharger, dit à peine au-revoir, très vite, je l’aperçois encore trois secondes dans le couloir, qui le rebranche, elle va avoir le message que j’ai composé d’une main, en aveugle, dans la poche de mon pantalon… « TU AS REGARDE DANS TON CASIER ? » Oui, j’avais vu le geste de Sarah, en partant, qui refermait mon casier. Puis, un autre texto, quelques minutes plus tard : « J’AURAIS VOULU RESTER PRES DE TOI. J’AI EU L’IMPRESSION DE PARTIR COMME UNE VOLEUSE DESOLEE… » (Pas de virgule entre « voleuse » et « désolée »…) Encre noire sur Canson blanc. Calligraphie arabe… On devine des initiales (« … pour qu’il y ait un commencement »)… Ça sent l’Andalousie, persiennes, confessionnaux, chaleur filtrée et brûlure des corps… Regards coulés, virgules de désir, tremblement de l’air chaud, au-dessus de la peau, marquée, crucifix et fruits lourds, paupières à l’abandon, rideaux gonflés des mots qui restent dans le ventre, voleurs désolés…

Parle-moi je t’en prie. Tais-toi je t’en prie. Parle-moi je t’en prie. 
Parfois ces phrases qui arrivent en gerbe… On ne sait laquelle va sortir la première. Hasard ? Exact mi-chemin entre la demande d’être avec lui, et celle de lui échapper (de profiter de sa présence pour lui signifier qu’on pourrait s’en passer, ou bien réellement cette tension légère qui disparaîtrait si je pouvais —seulement— penser à lui ?). Peut-on être digne du silence ?

Quand mon père est mort, on m’a amené immédiatement sur les lieux de l’accident. Il avait la tête sur le volant, le sang coulait. (Mon frère nous avait dit : ce n’est pas grave, le sang coule. Mais on a bien dû constater qu’il était mort.) On m’a alors arraché brutalement à cette scène. Ce sang qui ne pourra plus s’arrêter de couler, je le retrouve, chaud et palpitant, comme régénéré, dans les joues de Sarah, quand elle se branle en me montrant sa scène, ses lèvres gonflées et sa fente brûlée, ses viscères dans ses yeux… Mademoiselle Verteuil ne crache pas sur les images…

Pravda et Slobodan sont des rappeurs, de lourdes vapeurs de Turbo-funk-heavy-metal-mélodique les soutiennent. J’entends la voix de Samson François parler du « don mélodique ». Ils sont tous les trois dans un bateau mais aucun ne tombe à l’eau. « Métal mélodique »… Les musicos ont toujours été très cons, soit, mais là ils mettent le paquet, ils n’ont plus peur de rien, et depuis qu’ils divisent la noire en 1920 parties égales, que voulez-vous qu’on leur oppose, ils font entrer deux millénaires dans une seule noire ces cons-là, ils appellent ça la quantisation. C’est vrai qu’il y a de quoi faire la fête tous les jours de l’infini purgatoire qu’on habite désormais… Les séquenceurs sont les pastilles Fuca des ondes : constipés de tous les pays, munissez-vous d’un lecteur de MP3 et foncez le long des voies sur berges, ces égouts sonores de la courante « plugged »… L’Histoire a encore un sens, le vôtre. « Are you ready ? » Tu parles ! C’est un long fleuve de caca, une grande parade des intestins, Bill Gates en Timonier boutonneux, son piercing, il le porte en intra, il est clampé mais immortel, déjà cloné par milliers, j’en rencontre des dizaines à mon travail, chez les amis, dans les bus, ils se reconnaissent entre eux, pas besoin de rose à la boutonnière, ils ont l’instinct sûr, c’est l’intestin, l’écharpe fécale conviviale et festive… « Are you raidis ? » L’érection de la tentacule sonore comme sésame pour le Nouveau Monde ? On imagine le Cyber-Christ disant à ses disciples : « Êtes-vous durs ? Bandez-vous mes frères ? » Pendus par l’intestin, crucifiés par la bande Fouille-Molle… « Alors je banderai pour vous ! » Lechrist@raidiland.com, son site auriculaire dressé à côté de celui de Marie-Jo. « Je flippe à mort ! » Tu parles qu’elle flippe, y a intérêt, les requins, au propre et au figuré, dans la baie de Sydney, la ville qui porte un prénom sympa… Marie-Jo elle est pas sympa, elle est pas au village des frenchis, elle est à l’hôtel, à taper sur son ordo pour essayer de se rebrancher sur le village global (trop province la France ?), mais apparemment elle coince, ça la fait flipper dur. Et puis l’Allemand là, de l’Est en plus, pas sympa non plus celui-là, elle bosse dur, pourtant, la gazelle, mais que peut-elle, je vous le demande, contre Cathy Homme-Libre, l’Aborigène Sympa, cool, portrait de vingt mètres de haut en couleurs dans la ville qui porte un nom de pote cool, Cathy qui brandit le brandon raidi, Cathy elle est ready, elle, de la main droite, elle porte le serment, la langue de feu, au-dessus des cendres du Vieux Monde, dernière nous, déjà si loin, sans Internet. Elle porte une belle combinaison qui cache le corps de la femme qu’elle a peut-être été dans une autre vie. Reine du chiffre ; les surfeurs parlent aux surfeurs. Pom pom pom Pom… Merde alors il y avait un refuge, là, contre le baratin fétide des animateurs culturels. De l’émotion, SVP, du vibrato psychologique ! La plus rapide gagne, tu parles si c’est con ! Un sport. Vive les tricheurs, vive les dopés, au moins ils veulent gagner, nous foutent un peu la paix avec l’émotion, et le spectacle. Ils veulent tous être dans le même bateau, alors ça donne, par exemple, « le-patinage-artistique », quelle grâce, quelle élégance, ne trouvez-vous pas, et ces costumes, là, quelle imagination, quelle fantaisie, dites-donc ! Et d’abord Coluche a dit que c’étaient des cons, surtout les cyclistes, et ceux qui les regardent plus encore, et… Comment dites-vous, pas encore canonisé ? « Le don mélodique » ? Mais de quoi il nous cause ? La mélodie est en tube, coulée rose élastique, au mètre, y a qu’à se brancher, rien de plus simple, même les vieux s’y mettent, y va quand-même pas nous emmerder avec sa Mère-Klavier, une heure de sonate tu te rends compte, c’est pas du haïku ça, ça rentre pas dans le tuyau ce machin, en MP3 ça fait péter la compression, ça te compressionne les viscères, et ça coûte un max, de toute façon y a pas ça sur Napster, ça doit se trouver en Enfer, avec le marquis, là, qui radotait : « Voilà vos fesses, Juliette, elles sont sous mes yeux, je les trouve belles (…) » Imposteur, impuissant, il lui faut des phrases pour bander ? Nous avons bien fait de le laisser en arrière : il n’était pas prêt. Ne revêt pas la combinaison qui veut ! « (…) et il me semble que je ferais avec ce cul, ouvrage de mon imagination, des choses que les dieux-mêmes n’inventeraient pas ! » Oh là ! On voit pourquoi la combinaison le blesse, celui-là. Il doit en avoir des rangées de cassettes à la maison, tu parles qu’il s’intéresse au chrono…
Je monte au deuxième étage. Elle est encore en train de travailler. « Plus que onze mesures et c’est bon ! Je te joue Britten après ? — D’accord, mais seulement si tu enlèves ta culotte. — … — Tu transpires. Tu sens bon… — “Ah ! quand j’excite en toi des transports, je voudrais voir palpiter ton cœur.” — Touche. »

« Oui, oui, tu viens ? On va faire les putes ! Viens vite. 12 avenue Gabriel Pierné, portail vert, sonnez, et on vous ouvre monsieur le pervers adoré. » Sarah m’envoie ce texto depuis sa répétition, à Bobigny, il est 12h50. Je ne suis pas allé au conservatoire, pas envie. J’ai téléphoné à Delphine, la secrétaire.
« Je ne viens pas cet après-midi. — Tu es malade ? — Non, pas du tout. Il fait beau, je n’ai pas envie de venir, arrange-toi comme tu voudras. » Je vais me promener dans le Marais. Je m’assois sur un banc, dans le square Georges Caïn. À côté de moi, un vieux monsieur, 88 ans, calme, distingué. Il me dit : « Je suis un homme serein. J’ai un petit appartement, mais je possède une grande bibliothèque. Je traverse les livres… » Nous nous quittons car sa femme (ou sa fille) vient le chercher. Il est beau, il parle clairement, il tourne doucement sa tête vers moi. Il sent qu’on aurait pu se retrouver. Il y pensera, plus tard, un livre ouvert sur ses genoux, s’endormant à moitié…  Je me lève aussi, je fais les magasins de la rue des Francs-Bourgeois, j’achète un petit haut très coloré, plissé-froissé, pour Sarah (une peinture de Monet). Comme le texto qu’elle m’a envoyé est arrivé trop tard pour que j’aille à Bobigny, je rentre chez moi, je prends une douche, je m’allonge, et je m’endors. « Elle est charmante, brillante bien qu’étourdie. » Qui a dit ça ? J’ai dû rêver, mais la voix résonne encore dans la chambre… Ou bien était-ce : « Elle est sympathique, très brillante quoique à vrai dire un peu étourdie » ? Je m’assois, j’allume une cigarette, j’aperçois le voisin de l’immeuble d’en face, il est à la fenêtre, torse nu, il s’envoie une giclée de déodorant sous chaque bras, on entend une chanson de Reggiani. Pour qui se prépare-t-il ? « La femme qui est dans mon lit… » Mais d’où vient cette phrase que j’ai cru entendre ? Le plus curieux étant qu’entre les deux variantes, à l’évidence très proches, tout un monde pourtant se dépose… Peut-on penser, en même temps, deux choses contradictoires d’un même individu ? Je dis bien en même temps, et non pas l’une à midi et l’autre à quatorze heures. Le rapport que j’ai aux autres me semble souvent du même ordre que les différentes traductions d’un même texte, sauf qu’il s’agit de traductions strictement simultanées. En l’occurrence, il est assez simple de prendre parti : Sarah n’est pas précisément quelqu’un de sympathique, non, tout le monde vous le dira, mais charmante, ça, oui, si l’on entend dans le mot le participe présent et non l’adjectif. Si vous la trouvez charmante, dites-vous bien qu’elle est en train de vous charmer ! Brillante, très brillante, oui, pas de doute, elle brille du plus pur éclat de l’obscur. Pas besoin de flash quand vous la prenez en photo, pas besoin d’image quand vous la prenez. C’est un tigre phosphorescent tapi au fond d’une cellule sombre, c’est une porte de vent rayée de givre, aiguisée, appel déguisé scalpel. Quant à « étourdie », c’est une autre paire de manches. « Un peu » étourdie ? Dans les premiers temps où je l’ai connue, c’est ce que j’ai pensé, oui, ça m’a agacé, mais on a l’habitude de ce genre d’attitude chez les jeunes filles d’aujourd’hui. On ne reproche pas à un scorpion de piquer, n’est-ce pas ?  On n’imagine pas tout de suite la dose incroyable de volonté qu’il y a dans cette étourderie… La spontanéité affichée, revendiquée, semble dissoudre la contradiction. Comme le médicament n’est pas l’adversaire de la maladie mais un complice bienfaisant, cette étourderie est la marque d’une volonté maladive, qui déborde, qui s’étend, par capillarité, à des domaines dont elle pourrait sembler au premier regard l’ennemie jurée.

Quand je parlais d’elle avant (avant de la connaître bibliquement) c’était toujours pour dire : Sarah est quelqu’un de droit, un peu raide, un peu frigide peut-être, fume pas, boit pas, met le chronomètre quand elle travaille son violoncelle, fait sa gym chaque jour, etc. Pas une drôle quoi, mais de cette image un peu glacée, à la limite du repoussant (envoyait-elle Paul se doucher avant de baiser ?), se dégageait pourtant quelque chose d’infiniment attachant, pour moi. J’avais envie systématiquement de prendre sa défense quand elle était attaquée, et il faut dire que ça arrivait souvent. (Non, pas seulement par esprit de contradiction…) Frigidaire moral ? Sûrement pas, même si les amis de Paul avaient tendance à se consoler grâce à cette image de cette fille volontiers désagréable et souvent brutale. Évidemment, tous les mecs bavaient, il suffisait d’une photo, et les regards en disaient long… Dans ces cas-là il est plus facile de se débarrasser de la fille en question —en enfer—, bon, on la supporte parce qu’elle est la copine de Paul, mais dès qu’elle a le dos tourné on respire… Hystérique-frigide, alors ? Peu importe, je crois que c’est une fille qui a toujours cherché à être à la limite du brûlant et glacé. Enfin, l’a-t-elle cherché, justement ? Ou est-ce seulement la petite infirmité de l’époque : on n’aime pas les transitions, les nuances, des bavards viennent à la télé faire relooker leur femme en Lara Croft, on écrase les mouches avec des bombes à neutrons, on met ses tripes en vitrine, constamment, mais elle est sensible, cette tripe, et frelatée au prion, et combien sentimentale ! Ce qui est curieux tout de même est que tout ce qui m’a attiré chez Sarah soit le contraire de ce que j’y ai découvert, et surtout que, si elle avait été la Princesse de Clèves un peu revêche que j’imaginais, elle m’aurait ennuyé au bout d’une semaine. Ses pieds sont la nuance-même, son cul prodigieux est aussi beau que le pavement boursouflé d’une église d’orient, ses cuisses sont musclées, et néanmoins d’une douceur de paysage aperçu à travers des paupières closes. Une randonneuse-voluptueuse, voilà qui n’est pas si courant. Sarah a fait le GR-20, en entier, à fond de train, elle a le feu aux fesses, c’est une femme pressée qui peut s’attarder infiniment sur un corps. Elle se balade avec des images d’elle. Lors de notre premier dîner, elle m’avait sorti tout un tas de photos et j’avais été très surpris : je ne la reconnaissais nulle part. Chaque fois, une nouvelle Sarah V passait la tête dans de petits rectangles aux couleurs délavées. Elle a semblé surprise de ma surprise ! Impossible pourtant que personne ne lui ait dit ça… Voyait-on, non pas le personnage, mais l’œil qui avait vu le personnage ? Avant de partir, je vais aux toilettes qui sont au premier étage ; quand je redescends, elle est habillée, trop : ma casquette est sur sa tête et elle me lance un sourire de deux heures du matin. Photos plus vêtements : tout y était, je n’avais plus qu’à lui dire : « Tu viens chez moi ou on va chez toi ? » Au lieu de quoi je l’ai accompagnée à une station de taxi, et à sa question, j’ai répondu : « Mais non, pourquoi veux-tu que je prenne ce taxi, j’habite à 300 mètres d’ici ! »

« Oh Maman ! Un imbécile !… —Oui, oui, un imbécile justement (…) Que tu écrirais de belles choses, Minet-Chéri, avec l’imbécile… L’autre, tu vas t’occuper de lui donner tout ce que tu portes en toi de plus précieux. Et vois-tu, pour comble, qu’il te rende malheureuse ? C’est le plus probable… » L’extraordinaire, avec Sarah, le paradoxal, l’impossible, l’improbable, l’interdit, est sans doute que je sois amoureux d’elle et que cela ne me castre pas ! Au contraire ! Demander la femme ou demander la langue, il faut choisir ! Eh bien non. Pas avec elle. La langue plus la femme égal la lune ! Je ne dis pas qu’elle ne le fait pas payer très cher, mais enfin, ce prix qui de l’extérieur peut sembler exorbitant me paraît à moi dérisoire, c’est donné ! Être avec des imbéciles, c’est tentant, très. Je peux même comprendre que ce soit un excitant ; mais pour moi c’est exactement l’inverse ; je lui ai dit d’ailleurs : son intelligence est un aphrodisiaque puissant. Elle écrit, le 16 mai au matin (j’ai les photos) : « C’est toi qui me remplit… C’est toi qui m’envahit. » Elle écrit ça dans mon carnet, elle est couchée sur le ventre. Je suis celui qui est ? (Je suis à la troisième personne, inaccordable…) Elle continue : « Tu es allé chercher du pain. Fessée. Je ne suis qu’une contradiction sur pied. Là tu me regardes. Tu t’assois à côté de moi et TU LIS PAR-DESSUS MON ÉPAULE !! C’est toi qui va recevoir une fessée. » Truman Capote s’approche de Marilyn qui se regarde longuement dans un miroir. « Qu’est-ce que tu fais ? — Je la regarde. »

Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Il est 6h du matin, je me réveille en sursaut, j’attrape mon téléphone, je fais défiler les noms dans le répertoire… Sophie. Cinq sonneries, et j’entends une voix, endormie, mais elle me reconnaît tout de suite. « C’est quoi ce délire ? » Elle se réveille aussi rapidement que si on lui avait annoncé que la troisième guerre mondiale est déclarée. Je ne l’avais ni revue ni entendue depuis quatre ans. Je ne sais absolument pas pourquoi je l’appelle. Au moment où j’ai articulé le premier mot, j’ai pensé qu’elle allait m’envoyer promener, non seulement je l’appelle, mais à 6h du matin en plus ! Eh bien non, elle est tellement surprise que la conversation s’engage, elle me demande des nouvelles de nos ex-amis communs, et le nom de Sarah finit par arriver. « Ça ne m’étonne pas ! — Moi si… — Elle est mignonne… » Sa voix est extraordinairement calme, passé le bref moment de surprise. Elle me demande : « Alors, pas trop déçu ? » Et puis ajoute : « Tu restes avec tes questions, je reste avec mes questions… » Moi aussi je suis resté très calme, d’un calme qui m’a étonné moi-même. Et puis ça a coupé brutalement, au milieu d’une phrase. J’ai voulu rappeler… Occupé ! Nous étions tout de même restés plus de deux heures au téléphone, j’ai laissé tomber. Le lendemain, il y a eu quatre appels silencieux et anonymes, puis, en fin d’après-midi, c’est elle. Elle me dit qu’elle a fait tomber son téléphone pendant que nous parlions, et qu’il s’est cassé. Elle a dû aller en racheter un autre…  « Je t’ai appelé uniquement pour te dire que je n’avais pas raccroché, hier. C’était déjà assez difficile pour toi, si en plus je te raccroche au nez ! — Merci, c’est gentil. (Mais qu’est-ce que je raconte ?) — Bien. Je te laisse à tes impressions… » (On entendait l’imprimante, j’étais en train de sortir des partitions quand elle a appelé.) Comme cet étrange appel avait été précédé de quatre appels muets, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que la phrase était préparée, et qu’elle avait attendu le bon moment pour la placer.

Ma première petite amie, Ettie, était violoncelliste, la seule que j’ai failli épouser, Sophie, faisait du violoncelle, Ariane était violoncelliste. Sarah est violoncelliste. Mon père était violoniste. À l’homme la voix aiguë, aux femmes la voix grave… Moi j’ai choisi le registre maximum, tout le clavier ! De bas en haut, de haut en bas, de gauche à droite et de droite à gauche. Les blanches et les noires, je joue la partie tout seul, je fais les deux voix. Le dialogue, le contrepoint de la multitude, je connais… Le piano, instrument des solitaires… Oui, je sais que c’est un cliché, et qui se révèle faux la plupart du temps. Mais dans mon cas comment le nier ? Planay, cinq années, la maison pour nous seuls : le piano, le chat et moi. Inouï dormait sur le Kawaï pendant que je jouais. C’est à cette époque que j’ai travaillé le son. (La chose qui me faisait très plaisir, après ? Qu’on me dise : quand tu joues, on reconnaît immédiatement la sonorité.) C’est sans doute une histoire de détour, le son. Il faut le prendre à revers, c’est comme les photos d’une fille avec laquelle on baise. Il faut arriver à lui montrer un autre corps. Sinon, c’est pas la peine. Être dans le blanc, dans le noir, et faire venir les couleurs, comme on fait venir un son propre, je veux dire un son qui n’appartient qu’à vous, et sur un piano, c’est tout de même magique, parce que quand on y pense, c’est l’instrument le plus abstrait qui soit, le plus loin du corps ! 
Voilà. Baiser Sarah, l’écouter jouer Beethoven, la prendre en photo, et trouver dans le souvenir un son dans lequel tout cela soit dit, à l’avance, comme une anticipation de la mort à l’œuvre dans le plus vivant du vif, c’est toute l’histoire de ces deux corps. Et ce n’est pas rien. « Le désir comprend à la fois l’appétit, le courage, la volonté. » Peut-il y avoir du désir dans le son ? Oui, le son est désir, un son sans désir est un bruit.

Le moi lacté. Sophie, en slip, ses cheveux noirs déployés au maximum, le pied sur la chaise, la tête renversée en arrière. Elle sourit de tout son corps, en mangeant ses corn flakes, elle a encore ses lunettes, pas encore ses lentilles. Sarah est déjà habillée, elle a déjà ses lentilles, elle est concentrée sur son bol, le corps ramassé, tassé en avant. Elle porte les cuillères de corn flakes à la bouche dans un enchaînement rapide, presque ininterrompu, le visage tendu. On dirait qu’elle ne respire pas. La tâche l’occupe entièrement. La cigarette qui fume dans le cendrier posé à côté de son bol a l’air, seule, de pouvoir distraire Sarah de son occupation, pour un bref instant. Elle la prend, de la main droite, tire une bouffée, regarde devant elle, tire une deuxième bouffée, plus courte, et repose sa cigarette en détournant légèrement son regard, ses yeux se plissant en un sourire. Mais déjà elle a repris sa cuillère, et le rythme des bouchées me semble encore s’accélérer. Je pense, en la voyant manger ainsi, à sa manière de me parler, au téléphone, ses phrases, enchaînées sans presque reprendre son souffle, et ses fréquents : « Ne raccroche pas ! » Sophie, elle, me parle, en prenant son petit-déjeuner ; il n’est là que pour accompagner cette parole. Elle ne fume pas, elle est toute dans sa présence à moi, elle minaude, elle s’assure que je suis bien là, à côté d’elle, que je la regarde, que c’est bien elle qui est à côté de moi, elle rit à gorge déployée, en me montrant ses seins dont elle est si fière. Elle me dit, attends, je vais te faire ton jus de pamplemousse, elle adore s’occuper de tout, qu’est-ce que tu veux comme musique, le trio de Cosi ? Et elle se met à chanter, prenant une voix enfantine et perverse. Ses grands airs de femme du monde, elle les garde pour le dehors, elle fait tout à fait la différence entre tous les mondes qu’elle traverse avec brio. Ce qui l’intéresse, dans son intimité avec moi, c’est ce qu’elle nomme « discuter avec toi ». Quand elle est aux toilettes, elle m’appelle : « Doudi, tu viens discuter avec moi ? » (Elle est souvent constipée, donc ces conversations-là ne sont pas des brèves de comptoir…) Sophie est là, près de moi, en tout cas elle fait tout pour m’en donner l’impression. « Je m’ennuie, sans toi. » Sarah a toujours l’air d’apparaître. Elle ne fait aucun effort pour être là, elle sait d’instinct qu’elle va ressurgir, comme une source fraîche, cachée un instant sous la terre. Sa fraîcheur est éternelle. Sans doute ne sait-elle pas qui elle était, hier encore. « Tu te rends compte, Doudi, que lorsqu’on voyage en train, on passe toujours exactement au même endroit, au centimètre près ! Tu peux faire le voyage cent fois, eh bien, tu repasseras toujours sur le même bout de terre, tu n’en dévies pas d’un pouce. Tu ne trouves pas ça incroyable ? Même à la maison, dans notre appartement qui n’est pourtant pas bien grand, on ne fait jamais exactement le même trajet ! Chaque jour, chaque heure, on fait des variations autour d’un thème, tu trouves pas ? » Elle mord dans mon croissant, puis m’embrasse le ventre : « Miam, miam, je peux te manger, Doudi, non ? Laisse-toi faire, hein, sinon tu sais ce qui t’attend ! » et elle me montre son petit doigt d’un air entendu… Sarah n’a pas de théories sur la forme de ses crottes ou le bruit de ses pets, non, disons que, par certain côté, elle est moins poétique que Sophie, ou plus désinvolte… Mais tout de même, si j’ai moins ri avec elle, je pouvais cependant, interrompant l’office religieux de ses corn flakes du matin, tremper tout à coup ma queue dans son bol de lait, elle levait alors les yeux vers moi, souriante mais n’ayant nullement l’air surpris, et se mettait à me sucer avec la même application qu’elle avait mis à mâcher ses pétales de maïs. Et elle avalait mon foutre tout aussi naturellement qu’elle avait pris son petit déjeuner ; pour un peu, on se disait qu’il en fait partie. Elle s’est simplement allumé une autre cigarette, est allée se servir un verre d’eau, et s’est rassise près de moi avec un grand sourire : la journée pouvait commencer. Sarah, mon amour, j’ai toujours envie de te DEVISAGER ! De t’arracher le visage ? Non, de rester là, dans son surgissement. Tu m’énerves quand tu me parles d’authenticité ; je suis désolé que tu me serves ce discours à la con ; mais à vrai dire peu importe. La plupart des gens parle ce langage, et,  comme une forêt est dévastée par une tempête, on est effaré de voir ce désastre de bêtise, mais enfin, c’est la vie, c’est la saison, passons ! De ce désastre chez toi, je ne retiens pas les arbres cassés, les troncs saccagés, mais le vent, la puissance de ce vide qui te traverse tout à coup lorsque tu apparais dans ce monde déserté, sidéré de sa propre immobilité, de son propre mutisme ! À qui en parler, en effet, et de quoi, surtout, lorsque la seule évidence (et c’est bien « d’évider » qu’il s’agit !) est de se sentir exister, encore et encore ? « Tout ce qui vit est mort » me dit-elle avec un clin d’œil… « Pourquoi me fais-tu un clin d’œil ? — Egon Schiele, mon petit chéri… » Je la vois attraper la grosse boîte noire de son violoncelle, elle approche sa tête de la mienne, et me dit, à voix basse : « Je t’aime, salaud ! » Et elle dévale l’escalier.

L’ennui, à l’âge adulte, pourrait être ceci : passer son temps face à des gens qui n’ont pas d’opinions mais parviennent très bien à le cacher. J’avais demandé à Sarah quel était son compositeur préféré, elle m’avait répondu qu’elle ne savait pas encore…

« J’ai tout » pense-t-elle, pourquoi aller traverser la vie puisque tout m’est donné ? Et puis… Le père, la mère, les douleurs, le miroir, et qui est cette fille, là, que je regarde, elle est en culotte, elle s’inspecte, un peu rouge, tourne la tête, se met de profil, « ai-je de gros mollets ? », et ces fesses, là, un peu grosses, non ?, mes seins, un peu petits ?, elle essaie de se rassurer, mais tout de même, elle touche un peu, pour voir, son ventre, dur, musclé (bon, là, ça va…), remonte, va sous les seins, les remonte, les fait saillir, regarde le bout, il est joli, non ?, mais elle sait ce qu’on raconte, les garçons et leur manie des gros seins, elle remonte encore, passe de l’épaule au cou, remonte encore vers la bouche, passe un doigt sur ses lèvres, fait rouler la lèvre inférieure qui découvre alors les dents, la gencive, et si j’enlevais ma culotte ? Je m’appelle Sarah Verteuil, repartons de là ; un nom, un con ? Non, elle ne peut pas penser cela, bien-sûr, mais enfin tout de même, cette chose, là, en bas du ventre, c’est bien là qu’on finit toujours par venir, non ? C’est ce qu’on raconte en tout cas. En convenir… « Premier amour ». Je regarde mon sexe, mon pubis, et je pense : « Un jour, j’inspirerai un premier amour à un homme qui pourtant a déjà, comme on dit, beaucoup vécu. » Oui. Tiens, si je faisais une gamme de sol mineur, là, nue, pourvu que papa n’entre pas ! Donc, je m’assois, lentement, les cuisses serrées. Je transpire un peu, mes fesses sont moites, je sens un courant d’air presque froid qui fait poindre drôlement le haut de ma raie des fesses. Petit triangle givré, l’envers du décor, en somme. Devant, mon triangle noir dont il m’arrive, malgré moi, de sentir l’odeur : je me demande toujours si les autres peuvent sentir aussi. Poinçon de l’instant : je vous salue, Sarah. Donc, j’écarte les cuisses, lentement, je regarde l’intérieur de mes cuisses, la main d’un garçon, là ? Je me penche, j’attrape le violoncelle, je le mets entre mes jambes, je serre, jusqu’à sentir le bois frémir doucement, je relâche l’étreinte, et je regarde les poils de mon sexe. Je crois voir de l’humidité à l’intérieur des poils, ils brillent, je les trouve beaux, vigoureux, je voudrais tout à coup qu’un homme les voie ; mon professeur ? Je ne prends pas l’archet, je vais la faire en pizz, cette gamme, lentement, très lentement, dans le grave, sur une octave. Aucune répétition, aucune explication, aucune justification. Sol. Où est-ce que ce sol résonne ? Est-ce lui qui provoque cette très légère contraction du vagin, cette onde de fine anxiété roulée sur elle-même, comme si tout à coup un regard était là, fixe, muet. « Au fond, on ne voit bien les œuvres d’art qu’en fonction de ce qui nous arrive d’essentiel dans la vie. » Une gamme est une semaine de sons, le sol est le dimanche, repos solaire, vide et ouverture de la contemplation. J’ai les joues en feu, pas un bruit, c’est l’heure de la sieste, la maison sent les confitures, ce matin au petit-déjeuner maman avait les yeux gonflés et rouges. Sarah me dit : « Entre nous ça a commencé comme ça, j’étais mal, je te parlais d’Éric… » Oui, Sarah, c’est vrai, mais tu n’étais pas obligée, je n’étais pas obligé. La. Sarah sait une chose, depuis toujours : qu’elle est menacée par le conformisme. Mais comment faire ? Est-ce que Julie, Hélène, Karine… Comment s’arrangent-elles de ça, elles n’ont pas l’air d’en avoir conscience. Elles papotent, s’inventent des vies, remplissent des carnets, y collent des photos, des billets écrits en classe, des numéros de téléphone, des critiques de films. Elles écrivent, elles aussi, ce mot ridicule, lourd, chaud et terrible, l’amour, elles mettent des majuscules partout, multiplient les points d’exclamation, inventent le point d’ironie, le point d’émotion, vont à la messe et écrivent des poésies. Tout est là… Peut-être un manque d’ennui, tout de même ? « C’est quoi ton manque ? » lui demande Éric. Le la vibre, donne du souffle à Sarah, elle regarde son bras gauche, celui qui produit le vibrato, elle va jusqu’au bout de la note, il en reste quelque chose en elle, elle serre les fesses, comme si elle cherchait à retenir un écho, qui va manquer… Un jour elle aura des enfants elle aussi. Peut-être est-ce dans très longtemps ? Elle s’imagine, allaitant… Du lait, sortir de là ? Du sperme, sortir d’un sexe d’homme ; le boirait-elle ? Si bémol. Est-ce que mon vagin pourra se dilater assez pour laisser sortir un bébé ? « Faudrait d’abord qu’une bite puisse y entrer ! » Elle glisse le majeur de sa main droite dans sa fente (elle est toute mouillée, ça rentre facilement) et, mentalement, elle dilate ce doigt, le fait grossir, le pousse bien au fond, sa bouche s’ouvre. Do. Elle a joué de son doigt mouillé, un peu gluant, le son est si beau qu’elle pense être face à un secret. Elle a honte ; elle porte son majeur à sa bouche, l’enfonce, loin, sur le côté, et mord, jusqu’au sang, jusqu’aux larmes. Ré. Une île, une note. « Jeudi de lumière »… Réminiscence, raie de lumière, résonance, résolution, respiration de la dominante. Jeudi absolu de la justice des jonchets. Sarah retire un à un les bâtonnets jetés pêle-mêle sur son corps modulant. Jérôme, Éric, Paul, d’autres encore dont les noms altérés ne suffisent plus au jeu du réel. « Tu as transpiré comme une vache » lui dit Éric. Oui, j’ai pu moi aussi constater cela mercredi matin, le matelas était mouillé. Elle s’essuie avec la couette. Je vais faire le café, je reviens, elle est assise sur le lit, elle fume une cigarette. Le ré pose un problème nouveau : corde à vide, ou pas ? Changer de corde, changer de cœur, ou continuer, changeant seulement de position dans la roue des modulations. Là, elle ne sait pas encore… Un corps, un jour, la traversera, son ombre la changera, l’altérera. Il fait chaud, à quoi bon continuer ? Un voile passe devant son regard, elle a cessé d’être nue, elle est habillée d’un lourd sommeil. Éric la voit dormir, éteint le gaz, renonce à se faire à dîner, vient s’asseoir sur le divan, allume une cigarette, décroche le téléphone, le repose, se lève, va dans la chambre, reste sur le pas de la porte, regarde les cheveux de Sarah qui seuls dépassent de la couette, s’avance doucement, va au bureau, prend un carnet, regarde vers le lit, et, lentement, retourne sur le divan. Mi bémol. Le serpent lourd la mord, un peu de glace dans le ventre, ses cuisses serrent l’instrument, la sueur coule sur le bois. Sarah s’entend siffler, le souffle en elle comme une vapeur, je joue, je jouis… Elle appuie ses seins sur le violoncelle, ça la rafraîchit. Odeur d’eucalyptus… Elle tend l’oreille, non, rien, du silence bourdonnant, la maison semble lui dire : vas-y, continue, travaille ton instrument, n’aie pas peur, tu peux y arriver. Elle pense à un autre après-midi, elle à cheval sur les barres dans le gymnase, arrêt du temps, soudain, entre les cuisses. Elle écarte le violoncelle, se tourne vers la glace, observe sa vulve, le S inversé des petites lèvres, sensibles… Fa. Fatigue… Aller au bout ? Clin d’œil du clitoris, ultime vestige. Aura-t-elle un jour quelque chose à dire, ou bien lui faudra-t-elle le secours des enfants ? Vertige de la fin : aller voir sa mère, là, tout de suite, se planter devant elle (se planter devant elle…) et lui chanter sa gamme, en face ! Faille, tremblements, cette dernière note dans la gorge, comme un fait brut, sans paroles, dernière falsification fade. Fa dièse ? Vraie sensible, pour pouvoir un jour recommencer ? (Ou commencer, tout simplement…) C’est la nuit de l’instant, son côté, son regard de côté, sa torve césure qui attire et repousse. Samedi soir ; vomir, puis attendre, dans le silence, un appel, oiseau improbable, dans le même ton. Ne jamais oublier qu’un violoncelliste a l’âme entre les cuisses. Tout cela, bien-sûr, n’a pas eu lieu.

Je suis fatigué. Mais si bien…  Sarah est ici, là-haut, au 2e étage, en train de travailler, je l’entends (un peu) qui tape du pied. Nous commençons à faire l’amour. C’est beaucoup plus simple que je l’imaginais. Elle est charmante, et infiniment plus naturelle dans ces moments-là que je n’aurais jamais pu le concevoir. Dans le noir, qui est-elle pour moi ? Quand son visage s’efface, Sarah V laisse la place à Sarah, que je ne connais pas encore. Mais qui est si douce, si prévenante, si tendre, si indulgente, si drôle ! Une vraie amie qui aime faire l’amour, n’est-ce pas déjà, en soi, quelque chose d’inespéré ? Hier, j’étais chez Jean-Louis, le médecin, pour parler de ma mère. À mon retour, je la trouve installée à mon bureau, très tranquillement en train de lire mon journal intime.

J’ai mis Blue in green, tout bas, en boucle. Je vois la photo de Sarah dans son petit cadre d’argent, devant moi. Elle ferme les yeux. Elle vient de pleurer. Son bras gauche est posé sur le violoncelle, sa main droite sur son genou. Derrière elle, le drap, lac de clarté, horizontal, tendu, voile suspendue renversée. Elle semble s’enfoncer dans cette fin d’après-midi. Être happée par le mur, par l’ombre. Je voulais qu’elle soit là, calme statue au centre de ma chambre.

Tout descend dans cette musique. À l’époque de Blue in green, Miles était jeune, très beau, le regard intensément triste, ailleurs. Fini, le bop, la vitesse ciselée, avec Charlie Parker. Il joue comme s’il était très vieux ; une note, un peu froissée, il la tient, elle traverse le temps. Il écoute.

Je sens son parfum, elle vient de jouer pour moi, je ne sais rien de ce qu’il y a en elle. Elle va se déshabiller (« la culotte aussi ? »), elle est fatiguée, elle sort d’une répétition, elle est venue directement. Quand je lui ai demandé cette série de photos, elle s’est mise à pleurer, mais n’a pas refusé.

Bill Evans, à la fin du morceau, récapitule, calmement, la vie repasse en accéléré, mais très lentement, tout ça n’aura pas de fin, jamais. La douceur un peu perdue du sax… « La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls Royce Silver Wraith devant la terrasse des Dancers. »

Elle retient son regard à l’intérieur.  Elle est ailleurs. Entre ses jambes, ce ventre de bois, cet autre corps, même taille, ce double, qui dort chaque nuit dans un cercueil, à côté du lit. Je la regarde, je la regarde encore, je n’ai que quelques heures, demain elle sera partie, je la raccompagnerai dans le XVIIIe. Sarah n’est pas toujours gaie. Je voudrais photographier le son en train de sortir, garder l’oreille près de sa bouche. Entre nous, un inceste.

« Puis ce fut le silence. Je continuai à écouter. Pourquoi ? »