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vendredi 2 septembre 2022

À la Poorte

La poorte s'ouvre. La poorte s'ouvre, et ce que je comprends me semble tout simplement impossible : Je suis derrière cette poorte alors que je ne l'ai pas encore franchie. J'étais de l'autre côté de la poorte et j'étais en train de m'observer l'ouvrant (la bouche, pas la porte). Je m'attendais, en quelque sorte. Le moi qui se trouvait au-delà attendait le moi qui se trouvait en-deçà et l'observait avec curiosité. Il ne semblait éprouver aucun sentiment à son égard. Il n'était ni bienveillant ni malveillant, mais en revanche il semblait curieux, comme on peut l'être à l'occasion d'une première rencontre avec un inconnu. Le moi qui se trouvait au-delà de la poorte était bien moi, cela ne faisait aucun doute, mais j'avais tout de même la certitude que ma pensée se trouvait dans le premier moi, celui qui se trouvait en-deçà. J'eus même très brièvement la tentation de refermer la poorte, mais je n'eus pas le courage de le faire, car je ne voulais pas faire de peine au moi au-delà. Je le regardais me regarder avec son regard plein de curiosité et j'aimais cette curiosité. J'en étais flatté. Elle me rendait joyeux. Pourtant, j'avais bien conscience de l'absurdité de la situation, car s'il était bien moi, il savait tout de moi, et cette curiosité était au mieux étrange, au pire inquiétante. Je note cela tout en précisant (c'est très important) que je n'avais pas le moindre doute quant à l'identité de celui que je voyais et qui m'observait. Jamais je ne m'étais vu aussi clairement, d'ailleurs. Aucun miroir n'avait jamais renvoyé une image de moi aussi fidèle, aussi précise, aussi nette. Ce n'était pas « un double », ce n'était pas « un autre moi-même », que je rencontrais, c'était moi-même… et même moi ! Son identité (notre identité) était une identité au carré, si je puis m'exprimer ainsi, mais je ne pouvais pas non plus affirmer qu'il était « plus moi-même que moi ». Alors, pourquoi cette curiosité ? J'étais troublé. Devais-je en avoir peur ? Oui et non serait sans doute la meilleure réponse. 

Alors l'idée que sans doute je me connais mal me traverse l'esprit. S'il a ressenti le besoin de se manifester à moi, c'est peut-être qu'il veut me montrer — ou me démontrer, qui sait ? — celui que je suis réellement. Mais là encore, c'est idiot. Si je me connaissais mal et s'il était moi-même, il ne me connaissait pas mieux que je ne me connaissais. En outre, si cette idée me traversait l'esprit, elle devait logiquement traverser son esprit au même moment. Mais l'autre versant de cette même pensée était bien entendu que si j'étais lui je devais savoir aussi bien que lui ce qui lui traversait l'esprit. Avait-il des volontés distinctes des miennes ? La question paraissait saugrenue. À moins qu'il ne se la pose au même moment que moi, dans une parfaite synchronicité. Mais si nous avions des volontés distinctes tout en étant rigoureusement la même personne, cela ne pouvait signifier qu'une chose : qu'une part de moi-même (et de lui-même, donc) n'était pas sous mon contrôle. (Cela, je l'avais déjà pensé, en un temps qui me parut obsolète.) 

Mais pourquoi la poorte s'était-elle ouverte ? Elle aurait pu rester fermée, et je n'aurais jamais aperçu ce moi-même au-delà. La première idée qui me vint fut que ce qui avait provoqué l'ouverture de la poorte était sa volonté à lui. Mais puisqu'il était moi, j'aurais dû éprouver cette même volonté. Or, il me semblait que cette poorte s'était ouverte spontanément, sans que j'y sois pour quoi que ce soit, ni même que je l'ai seulement désiré. Non, le plus probable était que la poorte s'était ouverte du fait de la volonté d'un tiers. Restait à savoir de quel tiers il s'agissait. J'espérais seulement que ce tiers n'était pas un troisième moi-même, même si, il faut le reconnaître, l'hypothèse me paraissait maintenant avoir avait quelques chances d'être fondée. C'est à ce moment-là que je remarquais que la poorte, contrairement à une porte, n'était pas incluse dans un mur. Je veux dire que de chaque côté de la poorte il n'y avait rien. C'est sans doute la raison qui fait qu'il s'agit d'une poorte et non d'une porte, me dis-je. Une poorte s'ouvre et se ferme, tout comme une porte, mais en revanche on peut parfaitement la contourner, ce qui lui ôte tout de même une bonne partie de son utilité (au moins de ce son utilité pratique). Une porte ouverte nous permet de passer d'une pièce à l'autre, et une porte fermée nous l'interdit, mais une poorte, qu'elle soit ouverte ou fermée, ne nous interdit pas du tout de circuler d'une pièce à l'autre, puisqu'il suffit de la contourner, dans le cas où elle est fermée. Je commençais à comprendre la raison de ces deux « o » (comme dans alcool), qui semblaient signifier qu'il existait simultanément deux manières de la considérer, ou de considérer sa raison d'être. La poorte, contrairement à la porte, semblait comporter une dose très importante de gratuité. Elle se fermait sans interdire. Son ouverture et sa fermeture semblaient ne pas se contredire, de la même manière que le moi-même au-delà ne me contredisait pas le moins du monde, alors qu'il était pourtant distinct de moi. Bien entendu, si j'avais été logique avec moi-même, je me serais demandé comment je pouvais imaginer qu'une poorte séparait effectivement deux pièces distinctes, puisqu'une poorte n'était entourée d'aucun mur. Mais je décidais d'un commun accord avec le moi-même au-delà de ne pas aller jusque là. J'étais déjà bien suffisamment avancé comme ça !

Il avait ouvert la poorte en ouvrant la bouche, c'est ce que j'ai compris avec un peu de retard. J'avais donc également ouvert la poorte en ouvrant la bouche. On pourrait dire aussi qu'ouvrir la bouche et ouvrir la poorte sont deux actions identiques, et donc, logiquement, que ce que j'appelle la poorte est synonyme de nos deux bouches ouvertes se faisant face et se complétant. Rien n'aurait pu être plus exact, je m'en apercevais maintenant. Et si nos deux bouches s'étaient ouvertes au même moment, c'était soit par étonnement de voir l'autre nous-même soit par la nécessité que nous avions, lui et moi, de parler, et de le faire simultanément. Ma vie avait besoin d'être restaurée, et cette restauration ne pouvait passer que par le double mouvement qui conduit simultanément de l'être au néant et du néant à l'être. Ce n'est pas la vie qui s'épuise, c'est la non-vie qui prend de plus en plus de place dans l'existence car l'être humain fait une place toujours plus grande au néant qui le fascine beaucoup plus que la vie. C'est parce qu'il oublie constamment qu'il est d'abord et à jamais un être-pour-la-mort, que l'homme aime en retour à se plonger dans le néant, et de plus en plus au fur et à mesure qu'il avance en âge. 

mardi 23 août 2022

Les dernières années

Je ne l'ai pas vue depuis plus de trois décennies. Et encore est-ce elle qui me rappelle à ma grande honte que nous nous sommes croisés il y a trente-quatre ans à Paris ; moi je ne m'en souviens pas. Je ne parviens pas à croire que plus de trente années se soient écoulées depuis notre dernière entrevue. Dans mon souvenir, c'est encore une jolie enfant blonde — et je crois n'avoir connue que cette fillette — alors qu'aujourd'hui c'est une femme qui a trois enfants déjà adultes et une vie solidement établie dans une capitale européenne. Nous nous parlons simplement, comme si nous nous étions quittés avant-hier, comme si une fillette de dix ans pouvait comprendre un homme mûr de soixante-six ans. Cette simplicité m'étonne et me ravit, tout en me semblant quelque peu irréelle. Elle est l'un des très rares personnages de mon passé qui semble ne m'avoir pas oublié. 

Ces jours derniers, on parle beaucoup des cent ans de Micheline Presle, que j'avais croisée un jour d'été de 1989, ou peut-être 88, rue de l'École de Médecine, à Paris. Il faisait très beau et la vie était légère, et nous nous promenions gaiement cette après-midi-là, Maya et moi, comme nous le faisions souvent à cette époque. C'est mon amie qui avait pressé ma main en me disant que la belle dame d'un certain âge que nous venions de croiser était l'actrice bien connue de ma jeunesse dont la voix résonne encore en moi aujourd'hui. Jamais je n'ai oublié sa parfaite distinction, son élégance toute naturelle, si française (je ne parle pas de sa distinction et de son élégance en général, qui m'indifférent complètement, je parle de ces deux qualités imprimées dans l'air du temps ce jour-là, dans ce lieu précis, avec Maya à mes côtés, de la physionomie qu'elles avaient donné à ma journée, et pas seulement à cette journée, puisque trente ans après je peux la sentir encore). Elle souriait, je m'en souviens, en s'adressant d'un air enjoué à l'homme qui l'accompagnait. 

Or, c'est sans doute à cette époque qu'a eu lieu notre dernière rencontre, Sandra et moi, cette rencontre dont le souvenir me fuit. Je me rappelle Micheline Presle et je ne me souviens pas de Sandra à Paris. C'est étrange, car je ne suis pas du tout du genre à aimer les célébrités, à désirer les rencontrer, encore moins à m'afficher avec elles quand j'en ai la possibilité, et c'est étrange aussi pour la raison que j'aime bien Sandra, et que je n'ai jamais oublié la petite fille profondément émouvante que j'avais découverte en Haute-Savoie, quelques années auparavant. Sandra a une bonne mémoire, et me rappelle des situations et des êtres qu'elle ne peut pas avoir inventés, je m'en rends bien compte, mais moi je n'y suis plus. Pourquoi Micheline Presle plutôt que Sandra ? Est-ce à cause de Maya ? De la rue de l'École de Médecine ? De l'été à Paris quand on flirte ? D'une simple configuration chimique ou métabolique ?

Micheline Presle a cent ans et Sandra a quelque chose comme la moitié de cet âge. Ces deux vies n'ont aucun rapport, et pourtant elles ont croisé un même point il y a trois décennies. Ce point c'est moi, qui suis approximativement à mi-chemin de ces deux destins, en terme de temps passé sur cette terre. 

Ce que Sandra m'apprend, aujourd'hui, c'est peut-être que ceux à qui j'ai accordé mon temps, mon affection et ma mémoire, que j'ai aimés, ont tous aujourd'hui disparu de ma vie, alors que ceux que je n'ai pas assez regardés sont toujours là. Ils se tenaient là, en réserve, attendant patiemment que je daigne les voir. (C'est encore la manière la plus optimiste de voir les choses.) 

Les dernières années de la vie d'un homme sont toujours les dernières, quel que soit le moment où elles se situent, mais surtout elles commencent à être les dernières dès notre naissance (mon frère Jérôme en sait quelque chose !). Nous ne vivons que dans les dernières années de notre vie. La vie ce n'est que ça : des dernières années qui s'entassent les une sur les autres. Tout est toujours en train de finir ; même quand nous nous attaquons à une œuvre de grande envergure, elle sent déjà la fin, dès le départ, et c'est bien ce qui nous intimide. Allez au bout, c'est difficile, mais savoir qu'il y a un terme, ça l'est encore plus. Je me demande ce que nous aurions fait de notre vie, si l'on nous avait expliqué ça tout de suite, au lieu de nous le laisser découvrir par nous-mêmes. Je crois que ma vie aurait été tout autre si j'avais compris ça plut tôt. Mais si je commence à me demander à cause de quoi j'ai raté ma vie, je n'ai pas fini de commencer ! 

Quel est mon « âge ressenti », comme on parle de « température ressentie » ? Je ne le sais  pas. Ça dépend des douleurs le matin, du nombre de likes sur Facebook, du repas du soir la veille, d'un appel téléphonique, des yeux qui voient plus ou moins trouble et de ce que me laisse sentir mon nez. Je ne peux évidemment pas prétendre que j'ai vingt-quatre ans, ni même quarante, mais je le voudrais si fort, pourtant, quand je vois de belles jeunes femmes qui me parlent gentiment. Intolérable, de se dire qu'une Ophélie ne reviendra pas, par exemple. Intolérable de savoir que tout ce qu'on a aimé dans la vie se trouve désormais de l'autre côté d'une vitre blindée. 

Maya était plus jeune que moi, elle devait avoir vingt-six ou vingt-sept ans, c'est à-dire l'âge d'Ophélie, et moi j'avais trente-deux ou trente-trois ans, au moment où nous croisâmes Micheline Presle. Était-il normal qu'une jeune Française d'origine syrienne de cet âge-là s'intéresse à une actrice française des années 60 ? Je n'en ai pas la moindre idée. Mais il n'est pas normal non plus qu'une jeune femme de vingt-sept ans s'intéresse à un vieux de soixante-quatre ans. Ce n'est pas normal mais heureusement, ça arrive ! Les températures de l'été qui s'achève n'ont pas été normales non plus. Elles ont été éprouvantes pour ma vieille carcasse. Je suis pourtant content de les avoir connues. Elles au moins, elles n'étaient pas de l'autre côté de la vitre blindée. Elles au moins elles m'ont fait souffrir. 

Sandra me parle de ses souvenirs à Rumilly, quand elle jouait avec Sarah, la fille de Christine, qui devait avoir cinq ou six ans alors. De cela non plus je ne me souvenais pas.  Il y a toujours plus d'interactions que l'on croit entre les différents personnages de nos vies, c'est pourquoi elles sont si difficiles à comprendre (tout le monde parle à tout le monde, ou le croit, tout le monde coupe la parole et la route à tout le monde). On croit les avoir à l'œil, mais ils nous échappent en grande partie, ces personnages qui vont et viennent comme des poissons danseurs dans les profondeurs du décor. Je vis mes dernières années (depuis toujours!) : c'est la seule certitude. 

mercredi 17 août 2022

Un rêve

[Tout le rêve se déroule dans une pénombre étrange — étrange parce que les corps sont dans des sortes de cavités phosphorescentes, qu'ils trouent la pénombre.]

Nous sommes au studio à la maison. Ma mère est en train de parler. Elle me montre des papiers, dit qu'elle va mettre ses affaires en ordre, et je comprends qu'elle va « s'acquitter de ses dettes ». S. est là, mais pas dans mon champ de vision. Il doit être dans le hall d'entrée, à trois ou quatre mètres. En tout cas il n'est pas loin et il entend ce que notre mère dit (elle s'adresse plus à lui qu'à moi, d'ailleurs). Je le sens plus que je ne le vois. Sa présence est comme fantomatique. Puis il pénètre dans le studio et il montre à ma mère une sorte de “carte de visite”, un bristol blanc de huit centimètres sur quatre sur lequel est écrit (par ma mère) quelque chose que je ne peux pas lire (je vois un mot souligné deux fois), mais je comprends qu'il lui reproche quelque chose. Il dit quelque chose comme : « C'est ça ? C'est comme ça que tu mets tes affaires en ordre ? » [Je ne parviens pas à me souvenir de ses paroles, je reconstitue comme je peux.] Ou peut-être : « C'est ça. C'est ça que tu me reproches ? » Et là je comprends deux choses simultanément : qu'elle le rétribue pour ce qu'il a fait, et qu'elle lui reproche ce qu'il m'a fait. Elle parle d'Abel et de Caïn.

À partir de là, les choses dérapent et s'accélèrent. S. et notre mère disparaissent de ma vue. Mes paupières se collent, je ne vois plus rien, mais presque immédiatement je comprends qu'il se passe quelque chose de grave, et je me précipite au jardin. C'est entre chien et loup (j'ignore si l'on est tôt le matin ou à la fin du jour, ou bien si c'est ma vue qui ne me permet pas de voir le plein jour). Nous sommes à présent derrière la maison, sur la pelouse qui se trouve au nord, devant la cuisine. Mes paupières se décollent. Je ne vois pas ma mère, mais j'entends toujours mon frère qui parle très agressivement, alors j'appelle le chien qui m'aime (c'est un mélange de Luna et de Salman, mais très gros), et je lui ordonne de se jeter sur mon frère pour le dévorer, en commençant par les parties génitales (c'est ce que je dis). Je ne vois pas ce qui se passe mais je devine, et je vois le gros chien affectueux qui revient vers moi, la gueule pleine de sang. Il ne voulait pas le faire mais il l'a fait pour moi, parce que je le lui ai demandé. Ma mère est plus loin, dans l'ombre, je ne la vois pas, elle a disparu, et je comprends que je ne la verrai plus jamais. [Je me réveille.] 

Peu de temps auparavant, dans le même rêve. J'étais à la maison, seul, et j'avais soudain la sensation d'une présence qui m'effrayait. Je sursautais, et le chien, qui était couché sous la table de la cuisine, prenait peur et allait se réfugier dans le hall. Je l'appelais pour le rassurer et lui demander pardon en le caressant et en l'embrassant. Il était si affectueux avec moi que j'en avais les larmes aux yeux. 

Encore plus avant dans le rêve. Je me rappelle avoir eu très peur, car j'arrivais dans un endroit et c'était le noir complet. Je me suis cru aveugle un bref instant, avant de comprendre que mes paupières étaient collées. J'ai dû utiliser mes doigts pour pouvoir ouvrir mes yeux.

lundi 18 juillet 2022

« Comme la vie sait nous humilier. »

« Surtout, prévenez-moi, hein, le jour où vous publierez un livre ! Car je serai votre premier lecteur (votre première lectrice) ! » Ils ajoutent même parfois : « Et je vous ferai de la pub ! »

Et nous, naïfs comme nous le sommes toujours, nous les prévenons (d'autant plus qu'avec l'autopublication, c'est le seul et unique moyen de faire savoir qu'un livre est publié, puisqu'il ne sera ni en librairie, ni dans la presse, ni annoncé nulle part). Et nous nous apercevons à notre grande honte qu'à notre piteuse annonce (car c'est une humiliation de faire sa propre publicité, mais comment faire autrement ?), il n'est même pas répondu. 

Étaient-ils donc obligés de nous faire ces déclarations ? Non, bien sûr. Nous n'avons rien exigé du tout. Ce n'est certainement pas nous qui avons demandé quoi que ce soit. La première de toutes les bêtises est de croire à ce que disent les autres. Je crois même que c'est la mère de toutes les bêtises. On dit parce qu'il faut dire, ou plutôt parce qu'il est impossible, à un instant T, de ne pas dire (telle chose). La chose proclamée n'est là que pour combler un vide, pour dire à celui qui écoute la proclamation : « Je suis là. C'est moi qui suis en face de vous. Comptez avec moi, s'il vous plaît. Prenez-moi dans votre imagination. J'existe. Mon corps n'est pas seulement mon corps. Mon corps est habité par un être qui vaut bien le vôtre. Vous ne me ferez pas disparaître par le seul effet de votre existence. »


vendredi 22 avril 2022

Je suis propriétaire d'un sous-sol. Tu piges ?

Je crois que c'est du bla-bla, tout ça.

Une bourgeoise, c'est une nana qu'a pas peur de se mettre à poil quand elle vient chez un peintre. 

D'abord le nu ça marche pas. 

On est artiste ou on ne l'est pas. 

C'est pas facile de trouver un bon bouquin, c'est comme de trouver un beau tableau ou une belle nana.

Faut se la faire, la vie !

Je suis régulier avec moi-même, je suis régulier avec les autres.

Jamais planté un drapeau. Tu piges ?

Tu prends une fleur, elle s'épanouit, et puis paf !

C'est toujours les mêmes qui viennent me voir.

J'étais marié, une fois. Ça lui était interdit, d'entrer dans l'atelier.

Je ne fréquente pas les peintres. Les réunions de peintres, j'ai horreur de ça. Si j'étais croque-mort, j'aurais des réunions des croques-morts ?

Je suis un musicien de la feuille.

J'ai fait quand-même un an et demi de bagarre.

C'était la grande chance, parce que tous mes potes ont été butés.

Rembrandt, moi je le sens pas, ce mec-là.

J'ai l'air d'un chien qui court après sa queue. 

Je cherche à faire des progrès, mais c'est pas facile.

J'ai le sens des canons, aussi.

Tu me diras, Renoir a gardé sa cuisinière toute sa vie.

30 piges c'est déjà un peu grand-mère, hein.

On voit bien si la gonzesse est bien balancée ou si elle est mal roulée, tu piges ?

La beauté, ça compte !

Moi une grosse nana ça m'embarrasse, tu comprends. Si j'avais une grosse nana, elle me balancerait dehors avec ses débordements. 

Céline, il m'avait appris le massage chorégraphique.

Je sais ce que c'est qu'une jambe. Avec les mini-jupes, j'étais devenu expert en genoux. Les rotules cagneuses, tu comprends, ça se balade.

Elles se mettent à poil devant un PDG, mais devant un peintre, on passe pour des satyres, pour des dégueulasses, des pourris, des viceloques. 

La meilleure chose de l'homme c'est la curiosité. 

J'ai acheté une concession au cimetière Montmartre, dis-donc, si bien que je suis propriétaire d'un sous-sol !

« Un mort, c'est discret, et ça dort au frais. » C'est tout.

Moi je sais que je ne me sens pas naze. Tu piges ?

lundi 18 avril 2022

dimanche 10 avril 2022

dimanche 27 mars 2022

Petit portrait en prose (23)

« Puisque nous en sommes là, je peux vous le dire : ma vie n’est vraiment pas ce que j’ai fait de mieux. » 

J'aurais aimé être l'auteur de cette phrase à la fois vertigineuse, drôle et délicate. Qu'a-t-il fait de mieux que sa vie, André Alfano ? Lui. Il fait partie de ces êtres rares (j'en aurai connu seulement deux) dont le chef-d'œuvre premier (et peut-être ultime) est eux-mêmes. Quand bien même ne publierait-il jamais rien, il est déjà un auteur important. C'est pourquoi nous sommes si fortunés, nous qui le côtoyons jour après jour, à qui il arrive, comme aujourd'hui, d'attraper au vol ce qu'il laisse choir de sa bouche ou de son clavier. Comme Octave Agobert (le deuxième, dont je parle plus haut), André Alfano est un poète-né : ces deux-là portent la poésie en eux, comme d'autres portent une belle figure ou un appareil génital. Avant-même qu'une phrase sorte d'eux, la musique et le poème sourdent de leur être, s'il est possible de séparer l'émetteur de la substance qui le justifie. Même mutiques, ils sont vivants et vibrants : une solitude chiffrée les tient hors du monde des assoupis — leur œil n'est jamais éteint, même et surtout dans leurs savantes ivresses.

André Alfano est plus intéressant que sa vie, qui n'est que la vie d'André Alfano en train de vivre. Sa vie n'est que sa vie, après tout, alors que lui, en plus de vivre, est André Alfano. André Alfano est mieux et plus. Qu'a-t-il fait de plus que vivre, André Alfano ? André Alfano est mort à sa propre vie, et vivant dans sa propre mort qui est déjà présente, dans sa vie, qui la fait monter de l'intérieur, comme une pâte qui lève et libère le bouquet des origines. 

Quelque chose en lui est resté vierge, qui est le désordre. On le voit se saisir des brins du chaos pour le composer ou le recomposer, suivant quelques lois qu'il a lui-même trouvées et choisies dans le langage — mais il serait bien le dernier à proclamer que « les mots ont un sens », sauf si quelqu'un les passe à la flamme brûlante du paradoxe. La vie est belle, ici, quand on a de quoi boire en écoutant Rossini ou Chabrier. 

Si la vie d'André Alfano n'est pas ce qu'il a fait de mieux, c'est que la vie n'a pas toujours raison. Elle devrait le régaler de vin et de miel au lieu de le faire exister au milieu des porcs. On n'a rien à gagner, et tout à perdre, à vivre en étant André Alfano. S'il se contentait de vivre, il serait sans doute heureux, mais s'il se contentait de vivre, il ne serait pas André Alfano. 

mercredi 29 juin 2016

S'exprimer



Existez-vous ? C'est une question de pure forme car si vous me répondez c'est que vous n'existez pas. Avez-vous déjà essayé de vous exprimer, de sortir quelque chose de vous, donc ? L'expression est-elle le contraire de l'impression ?

On pourrait se demander si, pour s'exprimer pleinement, il ne faudrait pas justement ne pas exister. Imaginez la liberté inouïe de qui s'exprimerait sans exister ! La tentative de celui qui existe et qui pourtant veut s'exprimer est vouée à l'échec. Il sera toujours retenu à droite, à gauche, par Untel, par l'amour, par le sentiment de culpabilité, par le passé, par le présent, par le poids des solidarités de classes, professionnelles, raciales, générationnelles, sexuelles, par la peur, par le côté fascisant de la langue commune. Non, croyez-moi, il vaut bien mieux de pas exister. Ou le moins possible.

C'est la raison pour laquelle ceux qui existent ne savent pas s'exprimer, tout occupés qu'ils sont à exister. Quand un écrivain — je veux dire un véritable écrivain — vous donne rendez-vous dans un café parisien, vous pouvez bien entendu vous y rendre, mais il ne faut pas que vous espériez le rencontrer. Celui que vous verrez attablé devant un verre de blanc ne sera au mieux que son double social, son avatar médiatique pâle et stéréotypé, un pauvre type envoyé là en mission et qui ne sait pas pourquoi. Du vide enveloppé de chair, sentant le vin et parlant trop fort. Il vous dira immédiatement combien il existe, combien il est vivant, réel, et cela provoquera en vous comme un haut-le-cœur, comme une envie brutale de vous enfuir et d'aller vomir aux toilettes. Mais vous ne laisserez rien paraître. Vous échangerez avec lui des compliments, des commentaires, des opinions, des critiques feutrées, vous le flatterez, vous lui donnerez l'impression qu'il est là autant que dans ses livres et il fera d'autant plus attention à vous qu'il vous méprisera. Vous remarquerez qu'il a les ongles un peu longs, qu'il a un tic de langage agaçant, vous noterez qu'en vous parlant il jette des regards à la femme assise à gauche, qui, elle, l'ignore complètement. Il vous parlera de son chat. Il vous laissera payer l'addition. Déjà, vous voyez, à ses yeux qui clignent un peu trop, qu'il pense à son prochain rendez-vous et qu'il vous reproche mentalement d'être là. Vous vous en voudrez d'avoir cédé à ce désir idiot, même pas le vôtre, de le rencontrer. Le rencontrer pour quoi ? La chose vous paraît maintenant d'une stupidité rare. À votre âge ! Si au moins il était homosexuel… Mais non, il est banalement hétéro, catholique, un peu fané, un peu gras, la peau luisante. Et voilà qu'en plus il allume une cigarette.

Il vous vient à l'esprit les grandes dégoulinades du scherzo en ut dièse de Chopin. Vous ne savez pas pourquoi elles vous font tout à coup penser à ces rideaux en perles de plastique, aux portes des maisons dans le midi. Mais il est temps de prendre congé. Il retrouve un peu de gaieté, enfin. Vous n'aurez évidemment rien appris d'intéressant sur ses livres, mais vous pourrez raconter une ou deux anecdotes à votre petite amie qui vous a bien sûr poussé à le rencontrer. Au revoir, merci. Vite, le métro. La vraie vie. Alors ? Oh, tu sais, un type banal, en somme. Banal ? Comment ça, banal ? Je le savais, tu n'as pas su le faire parler, lui donner envie de s'exprimer. Mais tu n'avais qu'à y aller, toi, tu aurais sûrement su lui donner envie de s'exprimer ! C'est toi qui voulais que je le rencontre, moi je n'en avais pas envie. Tu m'énerves. Tu gâches toutes tes chances ! Des chances de quoi ? Allez, vas-y, dis-moi, des chances de quoi ? Tu es un raté. Et toi une midinette, une rêveuse, tu aurais dû te mettre avec quelqu'un de célèbre. Tu es un raté et tu me fais chier. Elle va pleurer dans la chambre. Il allume la télé.

Eh bien, en voilà de l'expression ! Voilà comment de vrais gens s'expriment dans la vraie vie. Cette idiote voudrait que leur vie soit un peu plus littéraire, mais elle ne comprend rien à la littérature. Comment peut-on concilier la littérature avec le fait d'aller chier tous les matins après le petit déjeuner, je vous pose la question. Elle lui parle de ressenti, mais elle est constipée. Je me demande d'ailleurs si ceux qui parlent de "ressenti" ne sont pas tous constipés, ce qui expliquerait qu'ils insistent sur ce qu'ils ressentent : ils ont le temps d'y penser. Elle a dit : « Tu me fais chier ! » Mais non, justement. On ne peut pas dire qu'il y réussisse. Il se demande si son amie ne préférerait pas vivre avec un homosexuel. Finalement. Tout bien considéré. Elle existe drôlement, n'empêche ! Elle existe suffisamment pour lui donner envie de ne pas s'exprimer devant elle. À sa manière, lui aussi est constipé. Il passe beaucoup de temps aux toilettes, avec des livres. Quand il est aux toilettes avec un livre, il pense qu'il n'existe pas, et ça le soulage terriblement. Mais il y a toujours un moment où elle vient tambouriner à la porte des toilettes en lui disant : « T'es mort ? » Et ça la fait rire. Il répond oui, machinalement, mais il se dit : « Oh oui, si je pouvais être mort, au moins quelques minutes par jour ! » Quand elle lui a dit qu'il était "un raté", il a pensé que ceux qui réussissent leur vie se laissent mourir à de certains moments, sans que personne ne s'en aperçoive. Lui ne sait pas faire ça. Elle a raison, il rate tout. Quand il veut s'exprimer, c'est un ratage complet, à chaque fois. Même lui ne comprend pas ce qu'il est en train de dire. Surtout lui. Les autres semblent comprendre, ou alors font semblant. Et quand par miracle il trouve les mots exacts pour dire ce qu'il a sur le cœur, tout le monde le regarde avec de gros yeux de poisson mort. La seule personne qui le comprendrait correctement serait son chien s'il en avait un. Il a emménagé avec son amie parce qu'il pensait que ce serait comme d'avoir un chien, mais il se rend compte que ce n'est pas du tout pareil. Ah non, alors, pas du tout ! Les chiens ne vous envoient pas rencontrer un écrivain. Ils vous accompagnent, ça oui, mais ce n'est pas pareil. Les chiens vous permettent de draguer au square et ils ne vous traitent pas de "raté". Ils ne veulent pas d'enfants. Ils ne tiennent pas absolument à partir en vacances. Ils ne vous parlent pas du dernier film qu'ils n'ont d'ailleurs pas vu et surtout ils ne parlent pas de leur ressenti. Ils existent, leur existence réchauffe la vôtre, et c'est tout. 

dimanche 8 mai 2016

Les Facebookiens



Cultrún, cascahuillas, pifilca, trutruca, torompe, ça sonne clair et dense : corne brûlée aux herbes dans le silence vertical du désert. Le crâne gicle en rythme stoppé, le cheval sous le nuage étire une croix à dents, et une calme stupeur déchire la dent du courageux. Ils sont peu nombreux mais on les entend partout. Leur magie courbe le matin et remue l'océan vidé d'eau. Ils ont de la glace sous les yeux et la cendre volcanique les nourrit. Leur conquête est nocturne et leur jouissance minérale. Ils n'agissent que durant la première pâleur du jour et ensuite dorment comme des morts. Leurs vêtements sont faits de branches trempées dans du gras de baleines et leur terre n'est pas plus large que cinquante hommes allongés. Ils se nourrissent de poissons et mangent les yeux des morts aux solstices. 

lundi 2 mai 2016

Carlitos



« C'est mon oreille, très tôt, qui a guidé mon geste… » 

« Ils ont même été jusqu'à me faire don d'un piano quart de queue suisse, de marque Schmidt-Flohr, qui devint 'mon' instrument, mon confident le plus cher. Je me souciais peu de sa facture et de son origine, je l'aimais, voilà tout ; mais je me souviens du sentiment qui m'envahit, des années plus tard, lors de mon tout premier voyage en Europe, quand l'avion toucha la piste de l'aéroport de Zürich : une sensation inattendue d'affection et de douceur, directement liée au fait que j'étais dans le pays de mon piano, dans la terre natale de l'incomparable compagnon de ma jeunesse. » 

« La rumeur a fini par atteindre Otto Klemperer, de passage à Buenos Aires, qui demanda à entendre l'enfant de neuf ans. Le grand homme s'est déplacé jusque chez nous. Je ne suis pas prêt d'oublier la vision de ce maître, mesurant près de deux mètres, s'encadrant dans le porche de notre humble logis. » 

« [Nous avons joué] le concerto de Grieg. Inutile de souligner la valeur de ce souvenir. À l'issue de concert, Klemperer me fit don d'une petite statuette et aussi d'une pièce de piano, à jouer, disait-il, "quand tu seras grand". Je l'ai apprise en quelques heures et je la lui ai jouée le lendemain, peu avant son départ d'Argentine. Je me souviens de sa stupéfaction… Il corrigea quelques tempi sur le manuscrit et dans un dernier geste de gratitude il m'offrit la partition de Fidelio, qu'il travaillait sans cesse et qui le suivait dans ses voyages. J'ai appris plus tard qu'il avait écrit au président Perón pour me recommander à son attention1. »

« — Dans la foulée du concert Klemperer, tu es invité à redonner Grieg, toujours avec le bel orchestre du Théâtre Colón, mais placé cette fois sous la direction de Manuel Rosenthal. 
— En cette occasion, je fus moins marqué par le concerto que par l'exécution de Daphnis et Chloé. On le sait, Rosenthal dirigeait Ravel comme personne. »

« Ma dette est considérable. Theodor Fuchs était un excellent pianiste, mais aussi quelqu'un qui pouvait passer des heures sur l'analyse d'une partition ou sur la mise en lumière d'un procédé d'écriture. Tout naturellement, il avait développé des dons de chef d'orchestre et de pédagogue. Son enseignement visait à former des musiciens complets et il attirait des jeunes très doués, concurrençant ainsi, directement, l'influence du pianiste italien Vincenzo Scaramuzza, alors très en vogue sur la place de Buenos Aires. Il suffit pour s'en convaincre de se souvenir d'un après-midi hebdomadaire, où son agenda d'enseignement ne manquait pas d'allure. Qu'on en juge : De 16h à 17h, Marta Argerich prenait des cours d'écriture. De 17h à 18h, j'avais ma leçon. À 18h, Mauricio Kagel venait analyser un drame de Wagner… »

« Dans le quartier qu'habitait Fuchs (Belgrano), une rue importante était juive d'un côté et… nazie en face ! »

« À dix-huit ans, je fus accueilli comme répétiteur au théâtre Colón par Roberto Kinsky, un chef hongrois. Je me souviens encore précisément de la première œuvre que j'eus à préparer : la "Passion selon saint Jean", avec de grands chanteurs du moment. Très vite, je devins le répétiteur pour le répertoire wagnérien, ce qui me permit de travailler avec Marga Hœffgen, Wolfgang Windgassen, Hans Hotter, Birgit Nilsson, Ursula Bœse… Je connais encore par cœur la "Tétralogie", et surtout "Tristan et Isolde". C'était un travail merveilleux. »

(Carlos Roqué Alsina, d'Alexis Galpérine, aux éditions Delatour)


(1) « (…) Carlitos est la gloire de la musique en ce monde, et il n'est aucun pays qui ne serait fier de le compter parmi ses citoyens. » Otto Klemperer

lundi 14 mars 2016

Le pianiste au homard



1978, 79, 80 ? Je ne me rappelle pas la date. J'étais allé seul au théâtre de Saint-Denis écouter Richter en récital dans Schumann. Il y avait peut-être autre chose que Schumann, c'est possible, mais je ne m'en souviens pas. Je crois bien être parti à l'entracte. Je ne voulais plus rien entendre. Le choc que j'avais reçu en entendant Richter jouer les Novelettes était si fort, si incroyablement fort, que je voulais pas prendre le risque d'être déçu par la suite du programme. J'ai tout de même eu le temps de voir le vieux et déjà complètement aveugle Rubinstein, au bras de sa femme, qui allait saluer Richter dans les coulisses, et qui avait l'air si profondément ému, lui aussi, presque anxieux. Pendant de très nombreuses années, je n'ai pas voulu écouter Schumann joué par un autre pianiste. 

Il y a eu ensuite la sonate en si bémol de Schubert, enregistrée à Prague, en 1972. 

Richter était un demi-dieu, à la maison, quand j'étais enfant. Mais je ne savais pas pourquoi. Je me souviens de la façon dont on prononçait son nom : c'était comme une évidence. Un nom de grand pianiste, de génie du piano. Il y avait Lipatti d'un côté, et Richter de l'autre. Lipatti le familier, le proche, car nous jouions les mêmes morceaux que lui, Bach, Mozart, Chopin, et puis ce Richter, beaucoup plus mystérieux, comme une sorte de divin sauvage. Schubert, alors, je ne savais même pas qu'il avait composé des sonates. On jouait les Impromptus, quelques Moments musicaux, et notre père écoutait ses quatuors, et surtout le quintette à deux violoncelles, une ou deux symphonies, et bien sûr les Lieder. Richter, je ne savais même pas qu'il était russe. 

Quand il joue le trio de la dernière sonate, on sent bien qu'il a du mal à se retenir. Il y a une intranquillité fondamentale chez Richter qui le rend inapte à jouer Bach, par exemple. Mais il joue comme personne le premier mouvement du concerto en ré mineur du même Bach.

Pour comprendre Richter, il faut le voir marcher, dans la neige, près de Moscou. 

Richter, je n'aurais jamais pu m'entendre avec lui, et pourtant je l'adore. 

Très souvent, écoutant Richter, je me dis : mais c'est mauvais ! Il ne joue pas bien. Il fracasse les musiques qu'il joue. Et il est capable de remplir ses interprétations de fausses notes. Il a les épaules trop larges, ça ne passe pas. Le voir s'asseoir devant un piano fait un peu peur, pour le pauvre piano. 

Cette après-midi là, à Rumilly, on avait fait l'amour par terre, sur le tapis, dans le salon, près de piano. Raphaële était comme ça, terriblement impatiente, parfois. Ensuite elle m'avait supplié de lui jouer quelque chose et j'avais joué des Schumann, en lui disant que j'avais honte de les jouer, que je devrais plutôt les lui faire écouter par Richter, et elle m'avait répondu : « Tu les joues mieux que lui. » Je m'étais évidemment moqué d'elle mais j'étais secrètement heureux. Un jour, une après-midi, dans ma vie, j'aurai été l'homme qui joue mieux que Richter. Alors que j'avais encore les doigts mouillés de son con… 

Richter a beaucoup d'humour. Les gens que j'aime et que j'admire ont de l'humour. L'humour dont je parle est une forme d'intelligence. Une intelligence qui dépasse, qui déborde, qui a les épaules trop larges pour le monde tel qu'il va, ou peut-être pour l'homme qu'elle habite, qui gronde, comme le trille de la main gauche à la fin du premier mouvement de la sonate en si bémol, une intelligence qui sait très bien que ça ne va pas durer, qu'on peut le retenir tant qu'on veut, ce premier mouvement, le jouer à un tempo si lent que personne ou presque n'y comprend plus rien, mais que le terrible andante sostenuto va arriver quand-même. 

Richter n'aurait peut-être jamais dû devenir pianiste. D'ailleurs il l'est devenu un peu par hasard. Alors pourquoi est-il si exigent, si difficile avec lui-même (et avec les autres) ? Comme tous les grands de la musique, tous les génies, il est un peu au-delà de la musique, et en-deçà de ses confrères. Ce sont eux qui savent comment faire, pourquoi faire. Lui ne sait pas. Ces êtres-là sont toujours un peu dans le noir. Leur intelligence ne leur sert pas à savoir, mais à faire. Plus ils relient de fils entre eux, plus cela les sépare des autres. Le silence qui suit le trille grave du premier mouvement de la sonate D. 960 est un gouffre dans lequel toute la raison d'un homme peut sombrer. Autant se balader avec un homard en laisse, quand on ose jouer comme ça. Mais dites-moi : si vous avez peur de la folie, pourquoi jouez-vous la musique de Schubert ? Pourquoi l'écoutez-vous, même ? Quand on aime vraiment la musique, on accepte de s'y perdre. On accepte de se taire tout à fait, autrement dit. 

« Je ne parvenais plus à me passer de la présence d’un homard en plastique que je promenais partout avec moi, et dont je ne me séparais qu’au moment d’entrer en scène. » 


Ces êtres-là ne font pas carrière. Ils ne sont pas pianistes, ou chefs d'orchestre, ou violonistes, au sens où on l'entend habituellement. Ils font ce qu'ils savent faire, quand on veut bien d'eux, et la plupart du temps, ils savent que ça ne sert à rien, que c'est "peine perdue". Mais quoi faire d'autre ? Ne me parlez pas d'"ego", s'il vous plaît ! Ça ne rend compte de rien, en ce qui les concerne. Il faudrait inventer une science psychologique qui leur soit adaptée, mais les seuls qui seraient à même de réaliser cette tâche ne trouvent aucun intérêt à le faire et on les comprend. 

Comment, vous me dites que vous n'aimez pas son jeu, son interprétation de telle ou telle œuvre ? Oui, eh bien quoi ? Comme dirait Picasso, « Ça n'a aucoune importanz ! » Écoutez donc un des innombrables pianistes qui font la queue aujourd'hui à l'entrée des salles de concert, un de ceux qui vont être primés aux "Victoires de la musique", par exemple, un de ceux qui vont être invités à la télé, et laissez-nous tranquilles. Allez donc voir et écouter cette petite Chinoise extraordinaire qui fait du trois mille notes à la minute, et foutez-nous la paix. 

Jacques me racontait que quand Richter venait en France, invité par le PCF, c'est lui qu'on chargeait de noter sur la partition les fausses notes du Maître. Pendant le concert, il inscrivait docilement des petites croix sous les passages où Richter avait mis des pains, mais ensuite, quand il s'agissait d'aller lui montrer la partition… Et moi je fais pire, puisque je m'autorise à déblatérer sur des artistes dont j'ai la prétention de vouloir parler comme si je pouvais m'en approcher suffisamment pour être en mesure de discerner quelques traits qui auraient échappé à ceux auxquels je m'adresse.

 « Sa personnalité était plus grande que les possibilités que le piano lui offrait, plus large que le concept même de la maîtrise complète de l'instrument. » C'est Boulez qui parle ainsi de Richter, et je trouve que cette simple phrase dit beaucoup. Il ne faut jamais oublier que Richter était autodidacte. Il a appris le piano un peu de la manière dont un jazzman de jadis apprenait son instrument, c'est-à-dire que les moyens qu'il a acquis étaient directement corrélés à son désir, à sa morphologie, à son être, à son goût, à sa vie intime. On dit souvent que Richter n'avait peur de rien, et que c'était sa grande force. Arrivé au conservatoire de Moscou à vingt-deux ans, c'est-à-dire à l'âge où un pianiste normal en sort, il a eu la chance de tomber sur le plus grand professeur de piano qui ait existé, Heinrich Neuhaus. Quand on confronte un homme à une technique donnée, il peut s'épanouir parfaitement dans la confrontation à une forme qui lui est extérieure, il peut faire de ce détour une force — et c'est ce qui arrive le plus souvent —, mais il peut aussi en garder une sorte de peur, qui peut toujours remonter en lui, un jour ou l'autre, car de cet écart (qui est parfois un grand écart) sourd une énorme quantité de questions, dont la plupart sont sans réponses. Richter n'avait peur ni des communistes, qu'il ignorait superbement, ce qui l'a conduit plusieurs fois hors du Conservatoire, et il n'avait pas non plus la hantise de sa carrière. On peut d'ailleurs dire que d'une certaine manière il n'a pas eu de véritable carrière. « Mettez un petit piano dans un camion et conduisez le long des routes de campagne, prenez le temps de découvrir un nouveau paysage ; s'arrêter dans un joli endroit où il y a une bonne église ; décharger le piano et parler aux habitants ; donner un concert ; offrir des fleurs aux personnes qui ont eu la gentillesse d'y assister ; repartir. » Quand on voulait l'engager pour un concert qui aurait lieu un an plus tard, il répondait : « Comment pourrai-je savoir aujourd'hui si j'aurai envie de jouer dans un an, et surtout quoi ? » Celui qui est libre ne peut pas avoir peur mais il fait peur. La technique de Richter c'est son art, comme l'indique parfaitement le mot grec tekhnè. De la même manière, la technique de Gould est aussi son art. Les "vrais pianistes" sont des pianistes dont la technique ne se sépare pas de leur art. Neuhaus l'a vu immédiatement, et a su tout de suite qu'il n'avait pratiquement rien à apprendre à son génial élève. L'action efficace, le comment, le pianiste russe en avait forgé lui-même le muscle. « J'ai beaucoup appris de lui, même s'il n'arrêtait pas de dire qu'il n'y avait rien qu'il ne puisse m'enseigner ; la musique est écrite pour être jouée et écoutée et m'a toujours semblé être en mesure d'être dirigée sans paroles… Ce fut exactement le cas avec Heinrich Neuhaus. En sa présence, j'étais presque toujours réduit à un silence total. Ce fut une chose extrêmement bonne, car elle signifiait que nous étions concentrés exclusivement sur la musique. Il m'a appris, surtout, le sens du silence et de la signification du chant. Il m'a dit que j'étais incroyablement opiniâtre et ne faisais que ce que je voulais. Il est vrai que je n'ai jamais joué que ce que je voulais. Et donc il m'a laissé faire que ce que j'aimais. »

Comme tous les génies, Richter est une énigme. Le documentaire prodigieux de Monsaingeon le montre parfaitement. Le vieux Richter, momie vivante débarrassée de son homard, mais toujours ironique, sage et mordant à la fois, d'un humour décanté et pincé de poésie, se tient là, face à nous, face à la caméra. Il ne tremble pas. Pour une fois, il parle. Mais il ne dit que ce qu'il veut dire. Le silence prend une place énorme. Là encore, c'est "la signification du chant" qui se laisse voir. Le reste, mes amis, c'est à vous de le découvrir, si vous en êtes capables, et, surtout, si vous en avez le désir vrai. L'art authentique est et doit être une ÉNIGME. Personne ne va vous dire ce que vous devez comprendre (entendre), et s'il se trouve quelqu'un pour ce faire, c'est un menteur et un diable qu'il faut éviter. 

dimanche 22 novembre 2015

France


On prenait le volant, dans ces années-là (celles de ma jeunesse) — ou on croyait le prendre. On dirait bien que le volant nous revient en pleine figure, après un petit détour par Médine. « La France réelle moins la France imaginaire, c'est le camembert. » La métamorphose (ou sa force invisible) agit sans cesse, peut-être surtout dans les temps où nous la croyons endormie. Ce ne sont pas des voyous drogués au Captagon, qui ont massacré il y a quelques jours à Paris. Ce sont des soldats qui ont trouvé un volant. Le récit palpitant de notre pays les laisse complètement froids parce qu'ils ne font pas partie de ce pays-là. Ils sont donc allé chercher un véhicule ailleurs, comme il est tout à fait normal de le faire dans ces cas-là, parce qu'on ne se nourrit pas exclusivement de camembert et d'iPhone. Les éternels attardés de la politique voudront évidemment traiter le problème avec les cautères fabriqués dans les guerres précédentes, qui seront comme de juste inopérants. Qui est l'ennemi ? Voilà la seule question à laquelle il faudrait dans un premier temps s'atteler. Et pour comprendre quel est cet ennemi, il faut d'abord retrouver pour nous-mêmes la puissance imaginaire de la France. La France réellement réelle est complète ou n'est pas. 

lundi 6 avril 2015

Les Prêtres


C'est presque trop beau. La RATP (Religion d'Amour, de Tolérance et de Paix, comme chacun sait) ne veut pas faire de publicité pour un « concert des "Prêtres" » ou, pour être précis, elle veut bien en faire, de la publicité, mais à ses conditions. (Elle ne veut pas importuner ses clients, la RATP, quoi de plus normal, pour qui prône la soumission ?)

Et tout le monde de s'émouvoir de cette chose horrible, bien entendu. Personne ne semble se poser la moindre question sur ce que peut bien signifier la formule « Un concert des Prêtres ». Un "concert" ? Par des "prêtres" ? Imaginons un instant que je veuille faire de la publicité pour « Un concert de fourmis géantes ». J'aurais sans doute un peu de mal, et personne ne se mobiliserait pour défendre ma cause. C'est affreux. Je gueulerais tout seul dans mon coin pendant que vous serez tous à vous envoyer du gigot d'agneau australien et des profiteroles des Landes. 

La vie est injuste. 

samedi 3 janvier 2015

Comment je n'ai pas rencontré Richard Millet


J'ai tort. Tout le monde me l'a dit, tout le monde me l'a redit, tout le monde le pense, tout le monde l'a pensé, et continuera de le penser, même après avoir lu cet texte. Ça ne se discute pas, j'ai tort. Et, de fait, je regrette de ne pas avoir rencontré Richard Millet, même si je regrette de le regretter, ce qui, personnellement, me suffit. Si je l'avais rencontré, je regretterais peut-être de l'avoir rencontré, mais je ne pourrais pas regretter mon regret et, de mon point de vue, il est bien préférable de regretter son regret que de regretter une rencontre. 

D'ailleurs, à y bien regarder, est-il vrai que je regrette mon regret ?  Ce n'est pas si sûr. Le regret de mon regret de ne pas l'avoir rencontré est tout de même ce qui me constitue profondément, on ne peut pas le nier. Si donc je l'avais rencontré, si cette rencontre m'avait privé de la possibilité de regretter mon regret, serais-je autant à même de me demander si j'ai bien fait de le rencontrer, serais-je même autorisé à me poser la question, tellement ceux qui me connaissent pensent que j'aurais dû le rencontrer, qu'en refusant de le rencontrer je me suis laissé allé à ma pente naturelle qui est de regretter ce que je n'ai pas fait, mais aussi ce que j'ai fait, ce qui fait que de toute façon, le regret étant la clef de voûte de mes motivations et de mes déceptions, le rencontrer n'aurait pas ajouté quoi que ce soit à ma déception, même en admettant que cette rencontre fût décevante, ce qui n'est qu'une hypothèse parmi d'autres, sans plus. 

Mais je vois bien ce que certains sont en train de penser silencieusement : que si je ne l'ai pas rencontré, c'est uniquement pour pouvoir dire que je ne l'ai pas rencontré, pour en tirer partie, ou profit, et pour pouvoir écrire un texte où j'expliquerai comment je ne l'ai pas rencontré et pourquoi. Je ne peux pas leur donner tout à fait tort, à ceux-là, mais je tiens cependant à faire valoir que si je l'avais rencontré, j'aurais certainement écrit un autre texte pour dire comment j'avais rencontré Richard Millet, et pourquoi, et même pourquoi je n'avais pas renoncé à le rencontrer, malgré toutes les bonnes raisons qu'il va de soi que je connaissais déjà à ce moment-là et qui me poussaient à ne pas le rencontrer. 

Non, la vraie raison de cette non-rencontre n'est donc pas un banal intéressement aux non-résultats qui en ont immanquablement résulté, aux fameux bénéfices secondaires des ratages et autres faux-pas et vrais-lapsus dont je ne me suis pas privé dans ma vie, vous pouvez me croire sur parole. Alors quoi ? La trouille, la pétoche, les jetons, la timidité, la passion de la routine, la flemme de sortir, l'angoisse de la nappe blanche, le plaisir de décevoir, une forme perverse d'orgueil exacerbé, un feuilleton à la télé, le manque d'essence dans la voiture, une maladie pas sexy, une autre raison encore, inavouable ? La facilité consisterait à affirmer : un peu de tout cela sans doute. On noie le poisson, on noie le carburateur, et on referme les volets, une pomme et au lit, circulez, y a rien à voir. Mais ce n'est pas le genre de la maison. Ici, on aime bien affirmer qu'une chose et une seule est responsable de tout, quitte à se tromper, quitte à se ridiculiser. 

La vraie raison qui fait que je n'ai pas voulu rencontrer Richard Millet, c'est qu'il me fallait à tout prix donner raison à La-Merveilleuse Guilaine Depis. En effet, notre Merveilleuse affirme qu'elle a plus souvent rencontré Richard Millet, Christine Angot, Amélie Nothomb, Alain de Benoist, Pierre-Guillaume de Roux, et Robert Redeker, que moi. Il est très important, pour la bonne marche du monde, pour sa stabilité, pour la Paix, que les faits ne donnent pas tort à La-Merveilleuse, il est très important que le monde tourne selon l'axe qui a poussé au centre du café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés, Paris, France. On ne saurait impunément perturber la Loi florienne, descendue dans le 6e arrondissement de notre belle capitale des Arts et des Lettres, et qui s'est posée sur le front de La-Merveilleuse « qui est page 30 du Sibélius de Millet » et qui « connaît par cœur » les livres de Christine Angot. Il est possible que tout le monde s'en foute, mais moi j'ai une haute idée de ma responsabilité morale. La-Merveilleuse défend les couleurs de Juppé, pour 2017, on voit par là de quelle importance est son rôle dans la vie intellectuelle et politique du pays. Il n'est pas dit que ce sera par moi que Juppé aura chu. Soyons simples : Juppé est le Père, Guilaine est son Moïse. Et puis, si j'étais cynique, je vous dirais aussi que lorsque La-Merveilleuse aura été élue à l'Académie française, en compagnie de Joey Starr et de Rokhaya Diallo, elle aura peut-être quelque indulgence pour moi, allongé sur la passerelle des Arts en train de lui tendre ma sébile puant la vinasse et la cochonnaille…

jeudi 25 décembre 2014

Première ligne (9)


Je suis ce que j'étais. Les chaussures d'homme doivent toujours avoir des lacets. Tout s'est passé semble-t-il entre 1972 et 1976. Sais-tu qu'un des premiers livres de Ludwig Feuerbach s'intitulait L'Homme est ce qu'il mange, le mystère du sacrifice ? Celui qui ne veut rien est pauvre, qui est le premier d'entre tous. Nous avons mangé, en ces années-là, pour mille ans, il ne nous reste plus qu'à ne pas vouloir. À cela nous nous appliquons sans répit, depuis, mais avec bien des difficultés, il faut le reconnaître. Puis que vous ayme, il fault que je vous die. L'ancien subjonctif de dire s'écrit de la même façon que le "die" anglais, mourir. Il a dit :  « Je suis celui qui suis. », Il n'a pas dit : « C'est moi. », c'est à cela qu'on le reconnaît. Je suis ce que j'étais, et je puis davantage

Je crois que mon problème, comme on disait dans ces années-là, c'est qu'il faut toujours que je die à celle que j'aime que je l'aime. Si j'avais pu me taire, si j'avais su la fermer, la boucler, comme ma vie aurait été simple, vivante, allègre, heureuse, tranquille, cool. Surtout que, je ne sais pas si vous avez remarqué ce léger problème, mais quand on dit, en général, c'est déjà fini. Le dire et le faire sont dans deux temps contigus qui ne sont pas du tout synchrones. L'expression, c'est même exactement ça. Exprimer, donc sortir quelque chose de soi, c'est le faire advenir à la parole, et en même temps, le sortant de soi, le faire mourir, le faire désadvenir. Dire et faire, ça ne peut pas être simultané. Je me rappelle cette amie que j'avais emmenée promener au Parmelan, au-dessus d'Annecy ; nous sortions de la forêt, et elle n'arrêtait pas de dire : « Comme c'est beau ! Comme c'est beau ! J'adore ce paysage, vraiment ! Mon Dieu, comme c'est beau… » Elle n'arrêtait pas de parler. J'ai dû la faire taire. Mais du coup, elle aimait beaucoup moins le paysage, ne pouvant plus dire qu'elle l'aimait…Ça vous semble contredire ce que j'essaie de vous expliquer ? Alors c'est que vous n'avez rien compris. 

Mais que s'est-il passé durant ces quatre années ? Je crois qu'il s'est agi de quatre années durant lesquelles je n'ai à peu près rien dit ; entre l'adolescence et l'âge adulte, il y a eu ces années de silence. Je voulais qu'on me croie intelligent et j'avais remarqué que ceux qui ne parlent pas bénéficiaient d'une prime à l'intelligence.

Nixon, vous vous rappelez ? Nixon et Mao. Nixon et Brejnev. Pat Nixon ouvrit les bibles de la famille au livre d'Ésaïe 2,4 qui indiquait « Ils forgeront leurs épées en socs de charrue ; et leurs lances en serpes » Quelques douze années auparavant, j'avais été le témoin du retour de la guerre d'Algérie, en pleine nuit, de mon frère. On m'avait réveillé, et j'avais découvert le bidasse qui m'avait expliqué la différence entre les FM et les PM et offert son ceinturon avec lequel, des mois plus tard, j'allais rouer de coups un camarade, au sous-sol de la maison familiale. Cette nuit-là, c'était comme une espèce de Noël, avec ce grand Jésus qui apparaissait soudain dans ma crèche. En général, ce sont les cadets, qui arrivent et s'ajoutent à la famille, mais dans mon cas, c'était l'aîné. Mais d'où venait-il, lui, de quelle nuit étrange, exotique ? Il était beau mais il ne parlait pas beaucoup, en tout cas pas de ce qui s'était passé là-bas, mais peut-être est-ce seulement parce que nous n'avions aucune réelle question à lui poser à ce sujet. Je le voyais faire de la corde à sauter en soufflant consciencieusement, et aller frapper dans un sac de sable suspendu dans la cave des vins. La boxe, les filles, le rock-and-roll, et le chewing-gum, il vivait à l'américaine. Pas nous. À vrai dire, c'est un peu comme si ce frère n'avait jamais été mon frère de sang, mais que mes parents l'avaient adopté sur le tard. Il semblait nous venir d'ailleurs.

Quand on se tait, forcément, on écoute un peu mieux. Quand Jésus trace des signes dans le sable, il écoute le monde lui parler en vérité. Ce n'est pas que dire empêche d'entendre, mais vouloir dire fait mourir en nous un savoir très particulier, le savoir qui nous relie au présent à travers l'insensé éclatant qui en jaillit malgré nous, malgré notre présence opaque. Je suis ce que j'étais mais je n'étais pas ce que je suis qui suit celui que j'étais. J'ai la voix qui s'éraille, déjà. Ce que je voudrais pouvoir faire c'est écrire et décrire, d'écrire ce qui advient à travers la vie qui s'enfuit, plus vite que nous, comme Proust a écrit son œuvre en se décrivant ne l'écrivant pas. J'ai des voix, tout le monde a des voix, en soi, des voix qui voient mieux que nous les voies que nous foulons sans les connaître autrement que par l'effort qu'il nous faut produire pour nous y déplacer, en retard toujours, je n'ai pas une voix, j'ai des voix, qui sont des jambes, qui me portent d'un pas sur l'autre, des pas aux abois, des voix qui voient loin, qui sont des lois sans pouvoir, sans vouloir, dans le double-échappement du vivant, dans le double-silence qu'on nous enfonce dans la gorge, jusqu'à l'étouffement dernier. La passacaille comme destin ; je passe, et repasse, dans la rue, mais ce n'est jamais chez moi, nulle demeure où m'arrêter, je suis fatigué. Que ce soit commencer ou terminer, c'est ce qui est impossible. La douceur et la tendresse, n'est pas Jésus qui veut… On se réveille un 25 décembre au matin, et ce n'est plus Noël, il n'y a plus de sapin, plus de crèche, il n'y a aucun bruit dans la maison, en bas, à la cuisine. On a beau mettre l'Oratorio de Bach à plein tube, ça ne marche plus. Même les fantômes sont absents. Pendant la nuit, une grande vague a tout emporté, elle a creusé dans le monde un trou si vaste que le monde s'y est engouffré tout entier, avec les souvenirs, avec les odeurs, avec la présence, avec le chien, avec l'amour ; on a encore des images au mur, mais ce ne sont que des images. La grande muette. Je suis celui que j'étais.

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lundi 1 décembre 2014

Première ligne (2)


Il s'est endormi devant la télévision. Quand il se réveille, il voit cette fille qui le regarde. Elle est assise sur un canapé, comme lui, et semble le regarder. Il la regarde. Elle ne bouge pas. Elle fixe la caméra. (La caméra ou l'écran ?) Elle semble attendre quelque chose. Il se surprend à dire : « Eh ? » Elle répond : « Eh ! » Il éteint la télé.

Il met un disque de Dolphy. Out to Lunch, 1964. L'année de naissance de Raphaële. Bobby Hutcherson… Il faudra qu'il demande à Rodolphe de lui parler de ce match entre Mike Tyson et Larry Holmes. Le 25 février 1964, Cassius Clay combattait contre Sonny Liston. Papa le réveille en pleine nuit pour regarder le match. « Flotter comme un papillon, piquer comme une abeille. » Le roi de l'esquive… Maman dit : « Il danse, il danse ! » Le lendemain il se convertissait à l'islam. Comme Dollar Brand qui allait devenir Abdullah Ibrahim, Cassius Clay était devenu Mohamed Ali. Mais le combat du siècle, ce serait sept ans plus tard, en 1971, contre Joe Frazier, alors que Mohamed Ali avait arrêté la boxe durant plusieurs années, parce qu'il avait été condamné pour son refus de partir au Vietnam. En 71, son père n'avait plus que quelques mois à vivre. Ils étaient tous pour celui qu'ils continuaient à appeler Cassius Clay. 

Tu veux parler de l'avortement ? Eh bien je suis là par miracle, tu vois. Ma mère a avorté deux fois, et la deuxième fois, on l'a laissée pour morte. Seule, à l'hôpital. Ils avaient tiré le rideau qui signifiait : plus rien à faire. Seule. Normalement, je ne devrais pas être là. Bien sûr que l'avortement est un meurtre, mais ne compte pas sur moi pour juger ma mère. Elle avait eu huit enfants et à l'époque la pilule n'existait pas. Alors fous-lui la paix. De toute façon, c'est très simple, ma mère, je lui donne raison en tout. 

Flotter comme un papillon, piquer comme une abeille. L'élégance d'un Cassius Clay a joué un grand rôle dans sa vie. Duke Ellington. Monk. Charlie Parker. Wayne Shorter. Tous ces Noirs si élégants… Cecil Taylor. 

Parfois, la vie semble fuir à travers l'écran. On regarde quelque chose et ce quelque chose se met à nous regarder, et tout devient trouble, instable, fuyant. La solitude, heureusement qu'on a ça, c'est du solide ! Tout se passe la nuit, dorénavant. La vie s'est retournée sur elle-même. On crève et on ressuscite comme ça, plusieurs fois dans la nuit, sans que personne ne le sache. On descend dans les organes, on flotte dans les artères, on est dans le ventricule, on ressort par les narines. Nuit après nuit, je visite le foie, la rate, les testicules, l'estomac, out to lunch… Ça coûte un max la liberté.

Vous prenez de la drogue ? Vous sniffez de la colle, des sels de bains ? Vous prenez des anxiolytiques, des benzodiazépines ? Rien ? Qu'est-ce que c'est, toutes ces ampoules ?

Sur l'écran, il voit sa vie interprétée par un acteur qui lui ressemble étonnamment. Il éteint la télé. Va sur Internet. Passe de site en site, de blog en blog, et tombe sur ce blog, qui raconte sa vie depuis le 10 janvier 1956 jusqu'à aujourd'hui. Tout y est. Il flotte comme un papillon. Il se pique lui-même. Il est KO.

Rien. Même pas d'alcool. Il ne fume plus. 

Il ouvre les volets, regarde au dehors. De grands éléphants majestueux marchent lentement dans le jardin. Lèvent leur trompe vers la fenêtre et interprètent les Equales de Beethoven. Eric Dolphy est assis à la petite table en fer, il écoute les éléphants en buvant un verre. Il dit : « Moi aussi j'ai fait du piano quand j'étais petit. »

Il referme la fenêtre après avoir gueulé tant qu'il a pu : « Vous voulez bien la fermer ? J'essaie de dormir ! »

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mardi 25 novembre 2014

Les Professionnels du simulacre


Il voit ce cameraman tchétchène qui filme une scène de guerre très violente. Il dit au cameraman : « Tu sais que tu as laissé le cache sur l'objectif ? » Le caremaman lui répond qu'il le sait. « Mais tu sais que tu n'auras aucune image, tu ne filmes rien ! » Le cameraman lui répond qu'il le sait, et ajoute qu'il n'a pas non plus de batterie dans la caméra, ni de cassette pour enregistrer les images. L'autre lui demande alors pourquoi il filme, ce qu'il fait avec cette caméra. Le cameraman répond que c'est son métier de filmer. 

Cette anecdote — authentique — montre que les professionnels font leur métier, ne peuvent pas et ne veulent pas s'empêcher de faire leur métier, même quand il savent parfaitement que ce qu'ils font ne sert à rien, et même, pourrait-on dire, que ce qu'ils font n'existe pas, n'a aucune réalité, qu'est qu'un leurre.

La police des pays européens se trouve exactement dans la même situation. Si ce n'est pas la seule profession vidée de son sens, c'est sans doute au sein de celle-ci que ce phénomène est le plus patent. Le monde réel s'est tellement éloigné de nous qu'il n'existe plus qu'à l'état de souvenir ou de spectacle.

La brutalité sans nom de la guerre à une extrémité, et à l'autre le simulacre, la parodie. La réalité de la violence quotidienne dans nos sociétés, et, simultanément, sa non-représentation représentée. Tout se passe comme si l'on montrait des professionnels en train de filmer une "réalité" éviscérée, sans caméra, sans batterie et sans cassette. Nous ne sommes plus à l'ère du refoulement mais à celle de la forclusion. Le réel ne fait retour qu'à l'état de délire.

Il existe, paraît-il, des professeurs de piano qui expliquent aux parents de leurs élèves qu'« un piano numérique c'est pareil qu'un piano ». Les parents, bien entendu, ne demandent qu'à être convaincus. Il y a trente ans, déjà, on savait bien, au fond, que la technologie serait l'ennemie irréductible de l'homme, mais on ne pouvait imaginer que la transformation nous conduirait si loin de nous-mêmes et qu'un jour, sans doute proche, il n'y aurait plus personne pour lui faire front.

dimanche 26 octobre 2014

Clara Haskil


Notes en vue d'un portrait de la pianiste Clara Haskil dans le Paris des années cinquante :

— Comment, élève d'Alfred Cortot  avant la Première Guerre mondiale, elle se retrouve, après la Seconde, sans ressources, sans public, et sans avoir jamais eu non plus, à cinquante ans passés, les moyens de posséder son propre piano. 

— Comment, prise en charge par un petit groupe d'admirateurs qui ne désespérèrent ni de son talent ni de l'imposer au public français, on lui propose d'élire domicile boulevard Raspail, à l'hôtel Cayré, annexe du Lutétia.

— Comment, Juive d'origine roumaine, celle que le critique Antoine Goléa décrira comme un "ange tombé du ciel" découvre peu à peu ce que tout le monde sait : que le Lutétia, pendant l'Occupation allemande (et alors que Clara s'était réfugiée en zone libre, puis en Suisse), servit de siège à la Gestapo, et le Cayré de lieu d'interrogatoire et de torture des résistants et des Juifs.

— Comment, luttant, au Cayré, contre ce qu'elle appelle les "miasmes de l'occupant", elle se découvre une prédilection particulière pour une petite chambre portant le numéro 88.

— Comment Clara en vient-elle à choisir cette chambre ? Parce que, au cinquième étage, c'est l'une des plus élevées et qu'on y bénéficie d'une vue exceptionnelle sur les toits de Paris ? Parce qu'elle s'imagine que, pour étouffer les cris, on torturait dans les caves, et non dans les chambres ? Ou parce que, la chambre 88 étant l'une des très rares à ne pas avoir de voisins immédiats, elle pourrait obtenir de la direction qu'on y installe un piano ?

— Comment après avoir obtenu qu'on installe un piano dans la chambre 88, Clara travaille Mozart en regardant les toits, et avec un toucher si léger, si dénué d'emphase, à une époque où l'enflure est la règle chez presque tous les interprètes, que nombre d'admirateurs n'hésitent pas à affirmer qu'écouter Clara c'est entendre Mozart pour la première fois.

— Comment, sans jamais s'être consultés, ses proches, ses admirateurs et le personnel de l'hôtel lui-même parviennent, par on ne sait quel miracle, à cacher à Clara ce que, pourtant, tout le monde sait dans les parages du Lutétia et de l'hôtel Cayré : que la chambre 88, et pour toutes les raisons qui incitèrent la pianiste à s'y installer, était, précisément, l'une de celles qu'utilisa la Gestapo pour ses "interrogatoires". 

(Marcel Cohen, Faits, II)


mardi 16 septembre 2014

Carnet de correspondance (4)


C'est pas parce que Clarence c'est une grosse pute que ma Madison c'est une pute aussi. Faut pas tout mélanger. Chez nous on est bien élevés. Ça fait chier de devoir vous le dire car vous devriez le voir de suite. Alors vous faites comme vous voulez avec Clarence c'est pas nos ognons mais Madison elle viendra pas à votre colle parce qu'elle a rien fait. C'est comme ça et c'est pas négociable.

Bonne journée.


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Bonjour.

On part visiter les cousins sur Lille alors John-Ross il pourra pas être là les deux premières semaines. Désolé du dérangement mais la famille c'est important. 

Magalie Blacoute


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C'est pas correcte de mal parler aux gosses. Même qui font des bêtises faut le respect. C'est des gosses. Alors mettez votre orgeuille dans votre poche et accepter leurs ressentis parce que eux aussi ils ont droit d'avoir un ressenti quand les profs ils parlent mal. On vous a mis la pour montrer l'exemple aussi.
Tom il nous dit comment vous leur parlés c'est pas normal. 

Toclin Sharone


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Tu vois déjà là j'ai même pas envie de parlé tellement je trouve sa grave en fait. Mais comme c'est mon fils je me dis je peux pas lasser passé sa. Alors à la cantine vous le laissé tranquil, Brad, parce que s'il veut pas mangé ou quoi sa le regarde et pas vous. Faudra pas lui faire la morale là-dessus longtemps avant que je m'énerve grave. Nous on paye et déjà c'est chere alors faudrait pas trop non plus nous cherché. Comme si vous saviez pas que la nouriture elle est limite limite !!! Oh !


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A tous les profs de 5e D. Veuillez excusez notre fille Miriame pour ce vendredi elle va se faire poser un appareil alors elle peut pas venir. C'est pour la dentition c'est pour son futur c'est important. On n'est pas sûr qu'elle viendra l'autre semaine après parce qu'elle dit qu'elle sera affreuse et elle veut être populaire avec ses copines. On verra. Si elle est pas là c'est pour ça. 

Merci.

Gwendoline Fabréga


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Madame La Professeure de HTML

Augustin a du mal à suivre vos cours, qui sont passionnants, c'est pas la question, mais il faudrait je pense le recadrer un peu juste ce qu'il faut pour qu'il ne perde pas la concentration, je pense. Augustin, c'est un rêveur, et puis vous savez ce que c'est, quand les poils poussent, je ne vous fais pas un dessin…

Merci beaucoup d'avance de le suivre et d'avoir l'œil.

Très cordialement.

Bastin Vianney 


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Comment dire ? Depuis la réunion, je ne pense qu'à vous ! Ce cul, mais ce cul, bordel de dieu, c'est pas possible un cul pareil, mais comment vous faites, je veux dire, c'est juste pas croyable quoi, vous êtes ma déesse du cul, je vois pas comment dire autrement !!! Je peux plus regarder mon fils en face je vous vois, enfin je vois votre cul qui s'écrase sur la chaise de mon fils c'est carrément l'Enfer !!! J'vous jure, j'ai plus les yeux en face des trous. C'est bien simple : ma femme, je la vois plus. Vous voyez le square Cain en face du Balto ?…

Davy


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Monsieur Drobbès, Professeur de Français.

Pour les retards de Cyril, ce n'est pas de sa faute, et je vous demanderai s'il-vous-plaît la plus grande discrétion sur le sujet. Cela pourrait être cause de divorce et vous n'êtes pas sans savoir que les divorces ont une influence néfaste sur la progression scolaire des enfants. Aussi, Cher Monsieur, je vous demande comme un service (et une preuve de solidarité masculine) de ne pas signaler les retards de Cyril à votre hiérarchie (ni à mon épouse). Je vous en serai infiniment reconnaissant. Comme il est bon élève, vous m'accorderez qu'il peut se permettre quelques écarts sans que cela nuise à son travail. Il m'a d'ailleurs dit tout le bien qu'il pensait de votre enseignement !

Avec ma très haute considération,

Célestin Beulemans, Délégué des Parents d'élèves de 4e A


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Clio blanche. 5377 BSR 78 … 




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Madame

c'est vrai que mon fils il vient à l'ecole avec des scorpions dans les poches mais c'est sa passion les scorpions nous aussi on debut on avait peur mais en fait c'est gentil ces betes si on les embete pas faut juste rester tranquille et leur parler gentiment c'est tout je pense que ca pourrait interesser les autres eleves aussi en cours de svt ou autre soyez gentille il c'est un bon petit wilfrid il veut juste continuer avec sa passion c'est tout

Madame Jouhandot Noemie