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lundi 2 mai 2016

Carlitos



« C'est mon oreille, très tôt, qui a guidé mon geste… » 

« Ils ont même été jusqu'à me faire don d'un piano quart de queue suisse, de marque Schmidt-Flohr, qui devint 'mon' instrument, mon confident le plus cher. Je me souciais peu de sa facture et de son origine, je l'aimais, voilà tout ; mais je me souviens du sentiment qui m'envahit, des années plus tard, lors de mon tout premier voyage en Europe, quand l'avion toucha la piste de l'aéroport de Zürich : une sensation inattendue d'affection et de douceur, directement liée au fait que j'étais dans le pays de mon piano, dans la terre natale de l'incomparable compagnon de ma jeunesse. » 

« La rumeur a fini par atteindre Otto Klemperer, de passage à Buenos Aires, qui demanda à entendre l'enfant de neuf ans. Le grand homme s'est déplacé jusque chez nous. Je ne suis pas prêt d'oublier la vision de ce maître, mesurant près de deux mètres, s'encadrant dans le porche de notre humble logis. » 

« [Nous avons joué] le concerto de Grieg. Inutile de souligner la valeur de ce souvenir. À l'issue de concert, Klemperer me fit don d'une petite statuette et aussi d'une pièce de piano, à jouer, disait-il, "quand tu seras grand". Je l'ai apprise en quelques heures et je la lui ai jouée le lendemain, peu avant son départ d'Argentine. Je me souviens de sa stupéfaction… Il corrigea quelques tempi sur le manuscrit et dans un dernier geste de gratitude il m'offrit la partition de Fidelio, qu'il travaillait sans cesse et qui le suivait dans ses voyages. J'ai appris plus tard qu'il avait écrit au président Perón pour me recommander à son attention1. »

« — Dans la foulée du concert Klemperer, tu es invité à redonner Grieg, toujours avec le bel orchestre du Théâtre Colón, mais placé cette fois sous la direction de Manuel Rosenthal. 
— En cette occasion, je fus moins marqué par le concerto que par l'exécution de Daphnis et Chloé. On le sait, Rosenthal dirigeait Ravel comme personne. »

« Ma dette est considérable. Theodor Fuchs était un excellent pianiste, mais aussi quelqu'un qui pouvait passer des heures sur l'analyse d'une partition ou sur la mise en lumière d'un procédé d'écriture. Tout naturellement, il avait développé des dons de chef d'orchestre et de pédagogue. Son enseignement visait à former des musiciens complets et il attirait des jeunes très doués, concurrençant ainsi, directement, l'influence du pianiste italien Vincenzo Scaramuzza, alors très en vogue sur la place de Buenos Aires. Il suffit pour s'en convaincre de se souvenir d'un après-midi hebdomadaire, où son agenda d'enseignement ne manquait pas d'allure. Qu'on en juge : De 16h à 17h, Marta Argerich prenait des cours d'écriture. De 17h à 18h, j'avais ma leçon. À 18h, Mauricio Kagel venait analyser un drame de Wagner… »

« Dans le quartier qu'habitait Fuchs (Belgrano), une rue importante était juive d'un côté et… nazie en face ! »

« À dix-huit ans, je fus accueilli comme répétiteur au théâtre Colón par Roberto Kinsky, un chef hongrois. Je me souviens encore précisément de la première œuvre que j'eus à préparer : la "Passion selon saint Jean", avec de grands chanteurs du moment. Très vite, je devins le répétiteur pour le répertoire wagnérien, ce qui me permit de travailler avec Marga Hœffgen, Wolfgang Windgassen, Hans Hotter, Birgit Nilsson, Ursula Bœse… Je connais encore par cœur la "Tétralogie", et surtout "Tristan et Isolde". C'était un travail merveilleux. »

(Carlos Roqué Alsina, d'Alexis Galpérine, aux éditions Delatour)


(1) « (…) Carlitos est la gloire de la musique en ce monde, et il n'est aucun pays qui ne serait fier de le compter parmi ses citoyens. » Otto Klemperer

samedi 10 janvier 2015

Jour ouvré (1)



Attention à ne pas regarder les cartes, quand vous entrerez dans son bureau. C'est sans doute une arnaque destinée à me faire acheter des pamplemousses de Californie. « Il n'y a pas d'Israël pour moi. »


Figurez-vous, me dit Gérard Mendelssohn, que chez moi le parquet instruit les plinthes sans même m'en parler. Je ne dis pas ça pour vous culpabiliser, mais il faut voir les choses en face : la religion n'est pas une tenue négligée. « Bref, vous pensez que les catholiques n'ont rien à craindre. »


Quand Lucien Potecher a eu vent de mon quintette en fa bémol, il a immédiatement télégraphié à Ginette pour la prévenir qu'elle allait perdre les eaux. Ce qui ne me réjouissait nullement. 


La lavandière bègue m'a encore appelé au téléphone pour me proposer des places pour une corrida halal. Toute l'influence qu'Honoré a réussi à obtenir se trouve concentrée dans ce petit tiroir. « C'est tout de même un musulman… »


Il y autant de plaquettes de beurre bon marché que de cornichons sur la côte basque. Je me souvins alors de Tanneur, du rapprochement qu'il avait fait avec l'empereur Auguste, le soir où nous avions dîné ensemble dans sa maison du Lot. Je me demande si ce n'est pas un piège tendu par un terroriste.


Paul Claudel et Marie Berthe Savarin veulent venir en amoureux passer le week-end chez moi. C'est en tout cas le résultat auquel je suis parvenu après de savants calculs. « Il y a une condition, quand-même… »


Nous nous en tiendrons au cheval, si vous le permettez. Si l'Andalouse ne prend pas part à notre jeu, il faudra, malheureusement, en venir aux mains.  Marie-Françoise nous invita à passer à table ; elle avait préparé une salade de fèves, accompagnée de pissenlits et de copeaux de parmesan.


Si les animaux à sang froid pouvaient parler, vous comprenez, une grande partie de nos affaires seraient réglées. Il a fallu que nous y mettions bon ordre : j'ai convoqué un imam pour le mois d'août et déjà l'effet commence à se faire sentir. On continue de tutoyer ses anciennes copines, c'est la coutume, mais on remplace le baiser par la bise.


Il n'en fallait pas plus pour les événements prennent un tour dramatique. Et pardonnez-moi de ne pas réussir à vous croire, mais en sortant de la messe, Rosalie a eu le toupet de ne pas dire un mot. Elle avait dû être une ravissante petite gothique, au temps pas si lointain de son adolescence.


Conformément à ses directives, nous avons pu observer la mer encore quelques heures avant d'aller souper. Les vacances ne sont pas faites pour qu'on reste ainsi sur sa faim. Le 19 janvier, dans la nuit, je fus submergé par une crise de larmes imprévue, interminable.


La prière n'en fut pas abrégée pour autant. Il est impossible que l'ami Albert ait pu l'annoncer sur ce ton.  La réception débutait à dix-huit heures, et elle avait lieue à l'Institut du monde arabe, privatisé pour l'occasion.


« Pourquoi la polygamie ? » Écoutez, me dit Charlie, si vous pensez vraiment que le monde est ainsi que vous le dites, alors je n'ai rien à ajouter à la déclaration de mon épouse. La perspective d'une partie fine ne me réjouit pas plus que ça, bien que le chauffage ait été réparé avec soin.

vendredi 19 septembre 2014

Notes en bas de la plage


Impôts, impôts, impôts… On ne parle plus que de ça, en France, depuis que François Hollande est président de la République.

Hier ma pharmacienne a refusé de me montrer ses seins ! Quelle inconsciente !

Jean-Bernard Pentecôte lit son livre au festival d'Avignon. Il est publié par les éditions de Minuit, maison prestigieuse s'il en est. J'écoute, devant une assiette de ratatouille qui refroidit, je suis médusé. Minuit en prend un coup.

J'ai acheté un kilo de bicarbonate de soude et un camembert LePetit.

Des dauphins viennent s'échouer sur la plage. Les touristes les remettent à l'eau, tant bien que mal. On ne respecte jamais ceux qui ne parlent pas.

Je tousse tellement que je me brise (fêle ?) les côtes.

Un abruti sur Facebook m'explique très sérieusement que les massacres de chrétiens, dont on peut voir de charmants exemples sur Internet en ce moment, sont en réalité commandité par le Mossad, qui paie les djihadistes 5000 € par mois pour arracher les seins des chrétiennes, après les avoir violées et tuées. Il ponctue chacune de ses phrases par des "^^". Ses "infos" viennent évidemment tout droit des sites soraliens. Ça me rappelle quelqu'un…

Le "Professeur JOYEUX" veut m'envoyer, par mail, et sans aucune contrepartie, des informations capitales sur ma santé. Merci Professeur JOYEUX, mais, étant donné que je vais bientôt être élu président de la  République, je pense qu'à ce titre j'aurais un médecin attaché à ma personne. Je ne veux vexer personne… Mais c'était sympa quand-même.

Quand je serai à l'Élysée, est-ce qu'on pourrait me trouver une petite salle inoccupée (ça doit bien exister) où je pourrai installer mon atelier ? Ce serait assez cool.

La nuit dernière, j'ai mis la main sur la cuisse de Catherine, croyant bien faire, mais elle s'est mise en colère ! Les femmes sont surprenantes.

mardi 16 septembre 2014

Carnet de correspondance (4)


C'est pas parce que Clarence c'est une grosse pute que ma Madison c'est une pute aussi. Faut pas tout mélanger. Chez nous on est bien élevés. Ça fait chier de devoir vous le dire car vous devriez le voir de suite. Alors vous faites comme vous voulez avec Clarence c'est pas nos ognons mais Madison elle viendra pas à votre colle parce qu'elle a rien fait. C'est comme ça et c'est pas négociable.

Bonne journée.


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Bonjour.

On part visiter les cousins sur Lille alors John-Ross il pourra pas être là les deux premières semaines. Désolé du dérangement mais la famille c'est important. 

Magalie Blacoute


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C'est pas correcte de mal parler aux gosses. Même qui font des bêtises faut le respect. C'est des gosses. Alors mettez votre orgeuille dans votre poche et accepter leurs ressentis parce que eux aussi ils ont droit d'avoir un ressenti quand les profs ils parlent mal. On vous a mis la pour montrer l'exemple aussi.
Tom il nous dit comment vous leur parlés c'est pas normal. 

Toclin Sharone


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Tu vois déjà là j'ai même pas envie de parlé tellement je trouve sa grave en fait. Mais comme c'est mon fils je me dis je peux pas lasser passé sa. Alors à la cantine vous le laissé tranquil, Brad, parce que s'il veut pas mangé ou quoi sa le regarde et pas vous. Faudra pas lui faire la morale là-dessus longtemps avant que je m'énerve grave. Nous on paye et déjà c'est chere alors faudrait pas trop non plus nous cherché. Comme si vous saviez pas que la nouriture elle est limite limite !!! Oh !


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A tous les profs de 5e D. Veuillez excusez notre fille Miriame pour ce vendredi elle va se faire poser un appareil alors elle peut pas venir. C'est pour la dentition c'est pour son futur c'est important. On n'est pas sûr qu'elle viendra l'autre semaine après parce qu'elle dit qu'elle sera affreuse et elle veut être populaire avec ses copines. On verra. Si elle est pas là c'est pour ça. 

Merci.

Gwendoline Fabréga


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Madame La Professeure de HTML

Augustin a du mal à suivre vos cours, qui sont passionnants, c'est pas la question, mais il faudrait je pense le recadrer un peu juste ce qu'il faut pour qu'il ne perde pas la concentration, je pense. Augustin, c'est un rêveur, et puis vous savez ce que c'est, quand les poils poussent, je ne vous fais pas un dessin…

Merci beaucoup d'avance de le suivre et d'avoir l'œil.

Très cordialement.

Bastin Vianney 


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Comment dire ? Depuis la réunion, je ne pense qu'à vous ! Ce cul, mais ce cul, bordel de dieu, c'est pas possible un cul pareil, mais comment vous faites, je veux dire, c'est juste pas croyable quoi, vous êtes ma déesse du cul, je vois pas comment dire autrement !!! Je peux plus regarder mon fils en face je vous vois, enfin je vois votre cul qui s'écrase sur la chaise de mon fils c'est carrément l'Enfer !!! J'vous jure, j'ai plus les yeux en face des trous. C'est bien simple : ma femme, je la vois plus. Vous voyez le square Cain en face du Balto ?…

Davy


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Monsieur Drobbès, Professeur de Français.

Pour les retards de Cyril, ce n'est pas de sa faute, et je vous demanderai s'il-vous-plaît la plus grande discrétion sur le sujet. Cela pourrait être cause de divorce et vous n'êtes pas sans savoir que les divorces ont une influence néfaste sur la progression scolaire des enfants. Aussi, Cher Monsieur, je vous demande comme un service (et une preuve de solidarité masculine) de ne pas signaler les retards de Cyril à votre hiérarchie (ni à mon épouse). Je vous en serai infiniment reconnaissant. Comme il est bon élève, vous m'accorderez qu'il peut se permettre quelques écarts sans que cela nuise à son travail. Il m'a d'ailleurs dit tout le bien qu'il pensait de votre enseignement !

Avec ma très haute considération,

Célestin Beulemans, Délégué des Parents d'élèves de 4e A


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Clio blanche. 5377 BSR 78 … 




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Madame

c'est vrai que mon fils il vient à l'ecole avec des scorpions dans les poches mais c'est sa passion les scorpions nous aussi on debut on avait peur mais en fait c'est gentil ces betes si on les embete pas faut juste rester tranquille et leur parler gentiment c'est tout je pense que ca pourrait interesser les autres eleves aussi en cours de svt ou autre soyez gentille il c'est un bon petit wilfrid il veut juste continuer avec sa passion c'est tout

Madame Jouhandot Noemie

dimanche 27 juillet 2014

vivre SA vie


Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. Nana veut abandonner Paul. Ce type il t'intéresse vraiment ? Tu sais, je ne sais pas. Je me demande à quoi je pense. Il a plus d'argent que moi. Qu'est-ce que ça peut te faire ? (Ter) Qu'est-ce que ça peut te faire ? Ça ne va pas, non ? Non, rien. Je voulais dire cette phrase avec une idée précise. Je ne savais pas qu'elle était la meilleure façon d'exprimer cette idée. Ou plutôt je le savais. Mais maintenant je ne sais plus. Alors que justement je devrais le savoir. Ça ne t'arrive jamais ? Tu ne parles que de toi. Tu ne peux pas parler d'autre chose ? Ce que tu es méchant. Je ne suis pas méchant, moi, Nana, je suis triste. Je ne suis pas triste, moi, Paul, je suis méchante. Ne dis pas n'importe quoi. On n'est pas au théâtre. Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. D'ailleurs j'en ai marre. Je vais mourir.

Oui, j'ai fait exprès. On voit la fille de dos, qui se réflète dans le miroir du bar. On voit la machine à café. On entend les consommateurs dans le bar. En tout cas, si je réussis à faire du théâtre, ce ne sera pas grâce à toi. Il n'y a pas que le théâtre, dans la vie. Il y a aussi la vie, dans le théâtre. Qu'est-ce que ça peut faire ? On voit le barman, il a l'air de ne pas comprendre ce qui se passe. Oui, il ne faut pas abandonner. Moi je n'abandonne pas la musique. C'est comme avec les leçons d'anglais, ça ne t'intéressait pas vraiment. Justement, ce type veut faire des photos de moi. Peut-être que je vais faire du cinéma. Je voudrais voir ça… Ce que tu es méchant. Ce que tu es méchant, Paul. Non, sans blague, c'est toujours comme ça. Tu dis que tu m'aimes… Tout le monde est pareil. Finalement, tu me quittes parce que je n'ai pas d'argent. Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. 

Qu'est-ce que c'est ce regard ? Peut-être que je vais faire du cinéma. Se donner à soi-même ? Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Nous sommes venus te préparer à la mort. Est-ce maintenant déjà ? Quelle mort ? Sur le bûcher. Dis-moi comment tu peux toujours croire que tu es envoyée par Dieu ? Dieu sait où il nous mène, nous ne comprenons la route qu'au terme de notre chemin ! Oui, je suis son enfant. Et ta grande victoire ? Ce sera mon martyre. Et ta délivrance ? La mort. Il y a aussi la vie, dans le théâtre. Se donner à soi-même, qu'est-ce que ça veut dire ? On n'avait pas rendez-vous ? Un autre bar, ou le même, le soir, à onze heures. Vous avez des croissants encore ? C'était votre ami, le garçon, dehors ? Pas du tout, c'est mon frère. Ça vous étonne ? C'est comme ça. Elle est à vous, la voiture rouge, devant ? C'est quoi comme marque, une Jaguar ? Non, une Alfa-Roméo. Ça vous intéresse les voitures ? Oh non, moi j'y connais que couic ! Et ces photos, vous voulez qu'on les fasse quand ? Il faut se prêter aux autres. C'est vous qui décidez. Maintenant… Franchement, vous croyez que je peux faire du cinéma ? Ça m'ennuie un peu de me déshabiller. Un tout petit peu, vous savez, qu'est-ce que ça peut faire ? Ça vous ennuie de me prêter deux mille francs ? Non mais je ne les ai pas. 

Police. Interrogatoire de Nana. Elle est revenue vers moi et elle m'a regardée longtemps dans les yeux. Alors moi je lui ai rendu l'argent. Pourquoi est-ce qu'elle a porté plainte alors ? Je ne sais pas, je trouve ça lamentable de sa part. À Paris, vous n'avez personne chez qui aller ? Quelquefois des amis. Des garçons ? Quelquefois. Pourquoi vous ne demandez pas une avance là où vous travaillez ? Je l'ai déjà fait très souvent… Qu'est-ce que vous allez faire alors ? Je ne sais pas. Je veux… être une autre. Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. 

Il allume une cigarette, il ouvre le tiroir de la table de nuit. Il y a du savon et une serviette sur la commode. Elle tire les rideaux. Il lui demande si elle fume. Elle enlève son manteau et s'asseoit sur le lit. Combien vous voulez ? Je ne sais pas, c'est à vous à décider. Non, moi je ne sais pas. Quatre mille francs ? Vous me devez mille francs. Je n'ai pas de monnaie. Gardez-les, ça ne fait rien. C'est vrai, ce n'était pas pour avoir plus. Vous vous mettez toute nue alors. Oui. Pourquoi pas sur la bouche ? Il faut se donner à soi-même.

Après nous sommes allés écouter Joan Baez. (…)


mercredi 30 avril 2014

Bruit


Il y a des gens avec lesquels il est absolument impossible de parler. Soit qu'on ne comprenne pas la langue qu'ils utilisent (et ça devient de plus en plus courant), soit qu'on ne comprenne que trop qu'ils ne parlent pas pour nous parler, pour dire quelque chose, mais pour faire avec leurs mots une sorte de muraille de signes, une sémiogenèse stérile, qu'ils dressent entre eux et nous. 

samedi 15 mars 2014

Même des meilleures choses…


Regardant un déjà ancien reportage sur Alain Finkiekraut, ce matin, je tombe sur cette scène extraordinaire où on le voit marcher le long d'un canal, à Paris, en dialoguant avec la réalisatrice du film. Il marche, tête baissée, en parlant de son enfance et de ses parents, et tout à coup on entend des vociférations qui proviennent de l'autre rive. Il s'arrête, tend l'oreille… Il n'est pas certain de bien comprendre ce qui se passe et demande à son interlocutrice de lui faire part de ce qu'elle a entendu. « Il m'insulte, c'est ça ? Il m'a reconnu ? » Le type en question s'est mis à hurler : « Jette-toi dans le canal, Finkiel ! Meeeeeeerde ! » Finkiel reste un moment sans voix, se remet à marcher, les mains derrière le dos, en souriant : « Ah vraiment ? Il m'a appelé par mon nom ? » Puis il se retourne vers l'imprécateur, reste un moment immobile en le regardant. Il le regarde marcher. « C'est extraordinaire, car il reprend sa marche débonnaire, comme si de rien n'était ! » Puis il ajoute : « Et normalement, je devrais juste aller lui casser la figure… » Il recommence à marcher, les mains toujours dans le dos : « Bon. Ne nous laissons pas distraire. » Cette scène est extraordinaire à tout point de vue. Lui qui parle sans cesse de la "poubelle Internet", où se déversent insultes et imprécations, dans l'anonymat le plus général, dans cette sorte de dévaluation consternante de la parole, il est confronté, sur les bords d'un canal tout ce qu'il y a de plus réel, à une scène qu'on dirait avoir été écrite sur mesure pour lui, qui a publié en 2000 un livre intitulé "Une voix vient de l'autre rive". Mais il a remarqué que le type de l'autre rive avait « repris sa marche comme si de rien n'était »… L'insulte a beau avoir été proférée "dans le monde réel", elle a un caractère complètement irréel, virtuel, qui prête à sourire. « Normalement, je devrais juste aller lui casser la figure. » Mais justement, ces insultes ne sont pas "normales", elles sont jetées là comme on clique sur un lien, pour voir ce qu'il y a derrière… Il le sent bien. Entre son imprécateur et lui, un canal, de l'eau qui coule, tranquillement, comme si de rien n'était… Les insultes ne changent rien au paysage, rien du tout. Recueillir les voix qui proviennent de l'autre rive ? Peut-être pas toutes, quand-même… Les chiens aboient, Finkiel passe… L'imparfait du présent, c'est ici et maintenant, à Paris, le long d'un canal. On a vraiment le sentiment que ce crétin a fait présent à Finkielkraut de ses insultes, comme il lui aurait rendu hommage, comme un nouveau-né fait présent à ses parents de son petit caca. Ensuite la vie reprend ses droits. Au moment où Alain Finkielkraut dit : « Ne nous laissons pas distraire. », on voit une belle photographie de lui entre ses parents. Ils sont assis, tous les trois en maillot de bain, les bras des parents sur les épaules du petit garçon d'une dizaine d'années. Ils regardent l'objectif. Lui est souriant, il a la tête un peu penchée sur la gauche, il a la main sur le genou de sa mère. Puis on entend la voix de son ami André Dussolier. « Signe particulier : Maman. »


Il m'arrive encore d'écouter "Répliques", l'émission de "Fink". Il m'arrive encore d'essayer d'écouter "Répliques", ou plutôt d'avoir envie d'écouter "Répliques". Mais il est très rare que j'arrive à le faire. Pourtant ça n'a jamais été aussi facile, avec le système du podcast, alors que j'ai écouté cette émission durant des années, en étant près d'un poste de radio à 9h10 le samedi matin et parfois en demandant qu'on me l'enregistre sur cassettes. C'est toujours un peu le même cas de figure : plus une chose est facile à réaliser, moins on la réalise, alors qu'on a toujours rêvé qu'elle soit (plus) facile à réaliser. 

Mais ce n'est pas tant la facilité avec laquelle on peut désormais écouter cette émission de radio qui m'en a éloigné. Ce qui m'en a éloigné, ce qui m'en éloigne de plus en plus est la musique utilisée pour son générique, la première variation des Goldberg, jouée par Gould dans la version studio de 1981. J'ai d'abord trouvé l'idée excellente, et puis, pour une fois qu'on entendait de la bonne musique en guise de "jingle", on n'allait tout de même pas se plaindre ! L'idée d'utiliser les Goldberg comme illustration sonore de "Répliques" était bonne, très bonne, même, car les Variations Goldberg sont une œuvre dans laquelle le chiffre 3 est nettement à l'honneur (connaissant Bach, rien de surprenant à ça). Elles sont comme chacun sait constituées de dix groupes de 3 variations (entourés de deux arias), dont chaque groupe se termine par un canon (du canon à l'unisson (3/3) au canon à la neuvième (3x3)), les mesures à 3 temps y sont plus nombreuses que les autres, et l'écriture est souvent à 3 voix. Pour une émission où l'on dialogue, le chiffre 3 me paraît tout indiqué, car on sait bien qu'un vrai dialogue a besoin d'une troisième figure (personne présente ou absente) pour fonctionner véritablement. D'autre part, dans l'organisation des Variations Goldberg, il s'établit comme un balancement entre le chiffre 2 et le chiffre 3. (Finkielkraut est le "saint esprit" de la trinité radiophonique qu'il met en scène chaque samedi sur France-Culture.) Elles sont également organisées en 2 groupes de quinze, avec 2 fois le même aria, qui ouvre et clôt l'œuvre, lui conférant cette circularité si particulière (ce qu'a merveilleusement mis en lumière Glenn Gould, dans sa vie même, et dans sa chair, en commençant et en terminant sa vie discographique par cette même œuvre). On pourrait presque dire que les Goldberg n'ont ni commencement ni fin, tout comme la conversation avec les livres (ou avec les amis) n'a pas de fin. Le contrepoint est bien une conversation, ce sont des voix qui dialoguent entre elles, qui sont parfois deux, parfois trois, parfois quatre, et qui reviennent inlassablement à l'air, au thème, à la basse, à la base, le creusent et le nourrissent à la fois de leur commentaires infinis, comme les juifs savent si bien le faire. Il y a un ground, un socle, quelque chose à quoi l'on revient sans cesse, dont on se rapproche après s'en être éloigné, en un mouvement de spirale et de respiration, comme dans la chaconne, comme dans la passacaille, qui signifie "passer dans la rue"…

Il est troublant que cette œuvre m'ait à la fois attiré à Répliques et qu'elle m'en ait ensuite éloigné. J'ai beaucoup de mal à supporter encore, semaine après semaine, d'entendre cette première variation, toujours jouée par Glenn Gould et toujours dans la même version de 1981, répétition qui lui a conféré au fil du temps une dureté de granit (la variation qu'il a choisi étant l'une des plus instrumentales et des plus "carrées") proprement exaspérante, encore amplifiée par l'articulation impitoyable de Gould. On me dira que je n'ai qu'à attendre la fin du chapeau pour commencer à écouter l'émission. Sans doute, mais le mal est fait. Même si je ne l'entends pas réellement, cette musique est présente, elle continue de colorer la parole des invités, et surtout celle du meneur de jeu, dont la voix même me semble s'être transformée, au fil des années, pour se conformer à cette lancinante toccata. 

Jamais content ! Quand les indicatifs radiophoniques sont bricolés avec de la merde (et c'est 95 % des cas), je ne les supporte pas, et quand ils sont faits avec la plus belle musique qui soit, je ne les supporte pas non plus. Je ne tiens évidemment pas rigueur à Alain Finkielkraut pour le choix, encore une fois très judicieux, de cette musique, mais, comme me le disait Tante Glyne : « On se lasse de tout, même des meilleures choses, mon Fifi ! »

Nous avons souvent écouté "Répliques", avec ma mère, qui avait une grande admiration pour Finkielkraut. Depuis qu'elle est morte, en 2003, je n'écoute plus vraiment, ou alors très exceptionnellement, cette émission. Il m'aura fallu du temps pour voir que les choses étaient concomitantes. 

mardi 28 janvier 2014

Mouvement pour une France à la tierce mineure


La France à l’Unisson. « L’Association se donne pour objectif d’organiser des manifestations culturelles, festives et/ou sportives (…) » Son président est Igor Kurek, un ancien candidat aux législatives 2012 dans les Alpes-Maritimes…

À peine Georges de La Fuly a-t-il appris la nouvelle qu'il a lancé son mouvement pour une France à la tierce mineure, mouvement qui se donne pour but d'empêcher (par tous les moyens) toute manifestation culturelle, festive et/ou sportive, surtout culturelle et festive. On ne pourra plus dire qu'on ne savait pas !

mercredi 15 janvier 2014

Géant


J'ai voulu aller prendre mon bain avec le catalogue du Géant des Beaux-Arts, et j'ai failli me noyer.

jeudi 19 décembre 2013

Le progrès du machinisme, de l'infarctus et des lois sur le divorce


Six pieds nus dépassent du toit ouvrant d'une 2 Chevaux circulant à Paris. « Au mois de mai 1962, la densité au centre de Paris est de 82 000 habitants au kilomètre carré. Les spécialistes ont fixé à 16 m2 le "seuil de houspillement", c'est-à-dire la surface nécessaire à un être humain pour vivre. D'où il appert que deux Parisiens sur cinq se houspillent. » 1962… Faites le calcul…

Je regarde le merveilleux film de Chris Marker et Pierre Lhomme : « Le Joli Mai », qu'une âme généreuse m'a envoyé par la poste, et je vais d'émerveillement en émerveillement. Il y a très longtemps que je n'avais pas vu un film aussi réjouissant, touchant, stimulant, intellectuellement parlant, et tout simplement beau, même si je sais qu'il ne parlera qu'à ceux qui ont au moins mon âge, c'est-à-dire ceux qui ont connu le Paris et la France des années 60. Justement, il est temps que les souvenirs de ces années-là prennent leur sens, tout leur sens, en regard de la France qui advient sous nos yeux.

« (…) Mais certains se plaignent que, dans notre perspective historique, le type "chatte" soit menacé de régression, et qu'à sa place s'installe un nouveau type féminin, qui serait la résultante du progrès du machinisme, de l'infarctus et des lois sur le divorce. Il s'agit de la femme qui gouvernera entièrement l'homme soumis, conscient de son sous-développement. »

Dans mon oreille droite, une amie me parle ; sur l'écran, Martha Argerich accompagne sa fille, altiste, dans Mozart, mais j'ai coupé le son ; et j'entends le concerto de Dvorak par Richter et Kleiber ; et je pense à Françoise Héritier, car on entend toute la semaine des extraits de son livre "Le Sel de la Vie", à la radio, dans l'émission "Lectures du soir", lus par Anouk Grinberg. Sur le principe du "J'aime / J'aime pas", Françoise Héritier ne nous donne que la première colonne, des "j'aime", donc, sur 250 pages, insupportable litanie dont la plus belle occurrence, pour moi, et la plus significative, à l'évidence, est sans doute celle qui dit à peu près : « Le plaisir de NE PAS avoir dans la bibliothèque [ou "à la maison", je ne sais plus] de livres négationnistes et racistes. » Comme c'est beau ! Comme c'est ça ! Exactement ça ! Son livre s'appelle "le SEL de la vie", mais il devrait plutôt s'intituler le SUCRE de la vie : ces gens-là sont capables de s'enfiler une assiette de sucre au petit déjeuner, et de remettre ça au déjeuner et au dîner ! Les antiracistes dogmatiques sont des bouffeurs de sucre. Ces gens-là vous règlent son compte à la dialectique une fois pour toutes. Ils vous dégoûtent de penser une fois pour toutes. Ils vous dégoûtent du Bien une fois pour toutes. Encore un peu et ils me dégoûteront des mouvements lents une fois pour toutes.

De la même manière Argerich filmée par sa fille me dégoûte d'Argerich la pianiste, et des femmes, aussi, et des pieds des femmes, par la même occasion, une fois pour toutes. Un peu plus et ce film me dégoûtait de la musique, une fois pour toutes. Rarement (jamais, en fait) je n'aurai vu une telle entreprise de dénigrement (un tel ressentiment) à l'encontre d'une mère. Ce film est une déclaration de haine, pure, parfaite, mais mâtinée de toute la dégoulinante empathie adolescente qui est la marque de notre misérable époque. Le film s'ouvre sur l'accouchement de la fille. Le père (Stephen Bischop Kovacevich) est filmé comme une pauvre chose un peu dérisoire, un peu surnuméraire, un peu has been, un peu ridicule. C'est l'histoire des orteils de la famille Argerich, c'est l'histoire des grands pieds des Argerich, c'est l'histoire des femmes qui vieillissent, des femmes qui sont libres, des femmes qui échappent aux hommes. Pauvres femmes, qui échappent d'abord à elles-mêmes… elles ressemblent à des détenus, aux individus enfermés d'un camp planétaire et désespéré, elles sont privées de tout, sauf du narcissisme sinistre de la marionnette qu'on sort de sa boîte pour les fêtes. Le film s'ouvre sur l'accouchement de la fille, de la réalisatrice… Je sais, je l'ai déjà dit, mais cette bloody daughter fait un film sur elle-même en prenant prétexte de sa mère célèbre. « Je porte le nom de ma mère. » Heureusement pour toi a-t-on envie de lui dire, mais en réalité on n'a pas envie de lui dire quoi que ce soit, à cette pauvre fille. Jamais le vocable "ingrate" ne nous a semblé autant à sa place, dans tous les sens qu'il peut prendre. « J'accouche ! » nous dit la fille. Et « les filles, c'est plus intéressant ! » Stéphanie s'intéresse. Quand on s'intéresse on fait un film. Normal. Quand on est la fille du monstre Argerich, qu'est-ce qu'on peut faire ? Crier très fort, comme les bébés qui viennent de naître. Eh, oh, je suis là ! Ici. C'est moi ! Je suis super intéressante, comme nana. Pas trop mes mains, OK, mais mes pieds ! Et je sais me servir d'un caméscope ! Je sais pleurer, aussi. Et rire, alors là, oui, là je suis bonne, putain ! « Mais on ne peut rien dire sur la musique… » Un moment j'ai cru qu'on allait la voir à poil, la Stéphanie, dans son bain, mais que dalle, même pas, circulez, y a rien à voir, rien à entendre, rien à comprendre. En réalité, si, ce film est passionnant. Pas du tout pour les raisons que la Stéphanie elle croit, non, vraiment pas du tout, mais pour tout ce qu'on voit en creux, pour tout ce qu'on comprend du cirque sordide qui nous est montré là, et qui est tellement conforme à ce qu'on nous demande avec insistance aujourd'hui. Du coup, cette pauvre Martha Argerich me fait de la peine et j'ai envie de la défendre contre sa fille, et contre elle-même. Il est impossible, lorsqu'on joue Ravel et Liszt comme ça, qu'on soit aussi bête, aussi adapté aux normes étriquées et castratrices qui ont cours dans le monde qu'elle parcourt en train et en avion jour après jour en lisant des magazines et en mangeant des sandwichs. Il y a dans tout grand musicien un mystère, quelque chose qui le dépasse, qui le sauve. C'est bien entendu contre ça qu'a été fait ce film, qui n'est que de la propagande, celle qui nous explique très banalement que les grands artistes sont des gens comme tout le monde, avec les mêmes problèmes que tout le monde, qu'ils mangent de la salade au maïs et vont au cabinets, comme nous tous, qu'ils ont mauvaise haleine en se réveillant le matin, qu'ils ont une carte bleue et des problèmes de poids.

Stéphanie accouche, son mari fait coucou au bébé, sa mère téléphone, elle a des "rythmes décalés", des angoisses, elle fume, on voit la mère dormir, se réveiller, boire du café dans des gobelets en plastique, nettoyer ses lunettes sur le quai d'un métro, fouiller dans son grand sac informe à fleurs, en sortir une banane, bouger sa tête en cadence, s'assouplir les poignets, répéter en compagnie de musiciens avachis sur leurs chaises, en bras de chemise, regarder le plafond d'un air inspiré mais pas trop, jouer sur piano désaccordé, et même se tromper. Tout y est, a-t-on envie de dire à la réalisatrice, vous avez bien fait votre travail. Mon Dieu comme elle était belle, à vingt ans, cette petite Martha ! Comment a-t-elle fait pour devenir cette lourde chose hystérique qui donne envie de détourner le regard et de regarder Maya l'abeille à la télé ? Comment la grandeur et le talent peuvent-ils à ce point se cacher sous cet oripeau terne et grisonnant ? Où trouve-t-elle la force de soulever ce pesant manteau de très ordinaire névrose, sans mots et semble-t-il sans pensée, sans réflexion ?

Paradoxalement, le seul qui sorte à peu près indemne de ce film pénible est le père, Kovacevich, qui ressemble tout de même à un musicien, et qui nous touche par la distance énorme qui le sépare de sa fille. D'ailleurs, le répertoire des deux pianistes parle pour eux. D'un côté, des pianistes, Chopin, Liszt, et Ravel, de l'autre Beethoven. D'un côté un don naturel presque inexploré, resté à l'état brut, et de l'autre du travail et encore du travail. D'un côté du piano et de l'autre de la musique.

Qui aurait dit que les femmes seraient un jour du côté de la machine et de l'infarctus, qu'elles remplaceraient les hommes jusque dans les orchestres, et devant l'orchestre, et derrière la caméra, et sur le front ? Et qui aurait cru que ce basculement sexuel ressemblerait à ce point à une malédiction ? Les hommes sont désormais "conscients de leur sous-développement". De cela nous n'avons jamais douté, évidemment, mais de là à accueillir le sous-développement d'autrui avec reconnaissance, comme une manne rédemptrice, il y avait tout de même un pas qui aurait pu inspirer une légère hésitation. Le Moderne n'hésite pas, justement. Il plonge avec ravissement dans le bain égalitaire, s'y ébroue, s'en délecte ; tout ce qui le soulage de sa puissance et de sa distinction le ravit, l'enthousiasme, il en oublie jusqu'à son nom et accueille avec reconnaissance ce qui le détruit. Le sexe était l'ultime ruse de l'histoire, nous en serons bientôt débarrassé.

Le "houspillement", le fait que les êtres humains trop nombreux se gênent, se dérangent, quand on les entasse dans des lieux exigus, le houspillement est désormais sensible à l'échelle de la planète, mais il me semble qu'une des choses qui le manifestent et en aiguisent son pouvoir de nuisance est l'indistinction, le fait que les fonctions et les rôles perdent leurs formes et leurs frontières, que tout le monde veuille se trouver chez lui ailleurs et ailleurs chez lui, autrement dit que les frontières et les limites perdent le pouvoir de protection qui leur est propre, que les chairs et les sentiments soient à vif constamment et en toute situation. "Dix-sept bisous sur le pied gauche"… Je pense aux "groupes de dix-sept" (les 17-olets) qu'on trouve dans certaines pièces de Chopin. Je me rappelle encore l'émerveillement qui fut le mien quand j'ai vu les premiers, que je pensais alors réservés à la musique d'un Stockhausen. Cependant, les groupes de 17 de la musique de Chopin ne se jouent pas comme ceux de la musique de Stockhausen. Peu importe ! Il y a un âge où l'on prend tout au premier degré, où l'on pense qu'on peut s'adresser à sa grand-mère comme à sa copine, où la distinction nous apparaît comme le comble de la fausseté, où l'exception nous semble devoir être la règle, où les nombres impairs et premiers possèdent un éclat incomparables, où l'hystérie nous semble indispensable à la vérité de l'être, où le féminin nous apparaît comme un idéal indépassable, ce qu'il est bien, puisqu'il mène à la mort de l'homme.

Martha Argerich et la vie en communauté, et les discussions toute la nuit, et l'abolition des hiérarchies, Martha Argerich et le mépris des formes et du paraître. Martha et les ados. Martha parmi les ados. Martha fille de ses filles… Martha Argerich la plus bobo des pianistes de légende, qui mange ses mots parce qu'elle n'a pas de mots et qui se laisse manger par sa fille parce qu'elle est restée une enfant parmi les autres enfants. Martha Argerich et le mensonge de la vérité, Martha Argerich et la superficialité un peu vulgaire de la profondeur à vif, Martha Argerich est une immense virtuose sans vertu, dépassée de très loin par une musicalité surnaturelle qui semble presque incongrue lorsqu'on l'entend dire : « Laisse-moi regarder les plantes. » et surtout : « Essayons de partager quelque chose. » Quand on l'entend prononcer ces mots d'une profonde malhonnêteté, on a envie de lui taper sur l'épaule, et de lui dire : « Tais-toi, Martha, je t'en prie ! Divorce d'avec tes filles plutôt que d'avec tes maris ! »

vendredi 8 novembre 2013

Leur Acisme


Et revoilà le racisme. Il est éternel, comme les saisons ou les hirondelles et les cigognes au printemps, les marronniers quotidiens dans les médias, les poux dans les écoles ou les incendies volontaires de la Saint-Sylvestre. Aux Français, est diffusée depuis une semaine la énième version d’une série sans fin : la quatre-vingt treizième ? La millième ? La millionième ? Pédale, Hollande, et compte, mais pas sur tes doigts. Tu n’en as pas assez. Prends une calculette ! Non seulement le racisme revient, mais le scénario du retour se répète à l’identique. Depuis plus de trente ans, il n’a pas changé et dans ce domaine, le changement, ce n’est pas pour demain. Le scénario éculé a servi des milliers de fois ; il servira encore des millions de fois ; il a été écrit une fois pour toutes, comme le Coran d’Allah. Pourquoi y renoncer ? Le droit à la paresse est inaliénable. Il gouverne Canal +, les politiciens, les cultureux, les chaubiseux, les chercheurs en sciences sociales et autres sciencieux, les journaleux, les associations lucratives sans autre but que le lucre raciste et tous les patentés ou diplômés en xénophobie, haine de l’Autre, homophobie, islamophobie, misogallisme, altérophilie, etc.

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jeudi 19 septembre 2013

L'Annonce faite en mairie


Juan Asensio et Guilaine Depis vont se marier. "Et moi et moi émois", leur première chanson, cartonne déjà dans les bars à chats. Ils ont ouvert un centre de Ronronothérapie dans le 6e arrondissement de Paris, avec une annexe du Coup-de-pied-au-cul, pour les ronronorésistants. 

Tout portait à croire qu'ils ne pouvaient se rencontrer, mais c'était sans compter sur le noyau dur de leur personnalité, et nous n'avons pas eu beaucoup de mal à vaincre leurs premières réticences. Au diable l'image de marque, c'est la marque de l'Image enfin réalisée, dopée au bonheur et à l'efficacité. Dans ce couple parfait, la répartition des tâches est commandée par la grande santé expansive de leur complémentarité naturelle à fort coefficient de retour sur investissement. Nous n'avons eu qu'à être à l'écoute de leur mois profonds et à récolter les fonds destinés à financer le projet. Les parrains et les marraines de l'opération se nomment Arielle Domsbale, Christine Angot, Leo Scheer, Alain Juppé, Pierre Cormary, Rita Cadillac, Pierre Bergé, Léon Bley, le café Le Flore, la société Nouvelles Frontières, les chaussures Weston, les Thés Mariage, et un très généreux donateur anonyme que nous tenons à remercier tout particulièrement. 

Le vernissage du CD "La Vie merveilleuse" aura lieu le 29 septembre à Saint Rémy de Provence, en présence de Caroline de Monaco et de S.S. le souverain pontife François. 

mercredi 11 septembre 2013

Péremption



Beaucoup d'entre nous sont dans la situation d'un homme qui ne pourrait plus écrire à ses amis. Non parce qu'il n'aurait plus rien à leur dire mais parce que son langage serait périmé. 

(Georges Perros, Papiers collés)

mercredi 21 août 2013

Pistolet à eau bénite



Georges de la Fuly vient d'inventer le Pistolet à eau bénite

Vous allez prendre vos prochaines vacances en Arabie saoudite, en Colombie, à Marseille ou à Roubaix, ne partez pas sans votre pistolet à eau bénite

Vous allez attendre votre fille de onze ans à la sortie de l'école, ne partez pas sans le pistolet à eau bénite ! 

Vous devez aller retirer de l'argent au distributeur de billets, ne partez pas sans le pistolet à eau bénite ! 

Vous désirez aller visiter la nécropole royale des Capétiens à Saint-Denis, ne partez pas sans le pistolet à eau bénite ! 

Vous allez faire votre jogging au bois de Vincennes, ne partez pas sans le pistolet à eau bénite ! 


Georges de la Fuly  le propose en promotion exceptionnelle à 111 euros, jusqu'au 11 novembre. Pour Madame, une version allégée est à l'étude. 

lundi 5 août 2013

Sur le Front


Ce matin, à l'aube, nous avons entendu des tirs d'Amalgames. C'était les personnels de l'Éducation nationale qui tiraient en direction de Filippetti Aurélie, laquelle a immédiatement répliqué en envoyant une salve nourrie d'Heures-les-plus-sombres qui, fort heureusement, ont manqué leur but. Mais c'est précisément le moment qu'a choisi Zemmour Eric pour dégainer son fusil à relans et tirer dans le tas. Hagège Claude aurait été légèrement blessé, mais l'info reste au conditionnel. 

Ah, c'est pas beau, la guerre !

jeudi 1 août 2013

Les Heures chaudes



Le feuilleton de Boulevaire Voltard :

• Jacques va-t-il comprendre tous les mots employés par Mr Camus ?

• Combien de nouvelles propositions d'intitulé pour le parti de l'In-nocence ?

• La querelle — essentielle — des mots étrangers, qui seraient en train de tuer notre langue.

• Faut-il oui ou non mettre des majuscules aux noms propres de ceux qu'on mésestime ?

• Combien de "like" sous l'article de Mr Camus ?

• La rubrique : « Alors moi j'fais comm'ça. »

• Et toujours : « C'est quand qu'on commence ? »


Previoulsy on Boulevaire Voltard :

Kµ est en caleçon lorsque la Vieille Dame entre dans la pièce. Il tient un saucisson dans une main et un pinceau dans l'autre. En fond sonore, les Enigma Variations. La Vieille Dame, qui ressemble à Margaret Thatcher, cherche Arthur. Arthur, mais si, vous savez bien, le cousin de Babar…

samedi 2 mars 2013

Sonate retrouvée dans ma déclaration d'impôts



À l'heure où la fachosphère unanime proclame qu'elle est Laurent Obertone, ce dont tout le monde se doutait bien (et se fout), nous avouons nous aussi : 

François Schubert, c'est nous !

La preuve

jeudi 28 février 2013

Larme à gauche


« Elles portent le message du vécu. » Le "vécu" et le "ressenti", marottes sacrées des blogueuses en chaleur (qui peuvent aussi bien être des blogueurs, évidemment) : C'est à ces vocables couperosés qu'on reconnaît infailliblement les amateurs de mauvaises littératures et les lectrices de salles d'attente sonorisées, les croupissantes madones de la modernité, les mêmes éplorées moites qui hier-soir sans aucun doute ont laissé éclater leur chagrin et suinter leur âcre hidrorrhée, car Steffi Aisselles s'est épilé la fosse une dernière fois la nuit précédente, en prévision de son entrée au Pantalon national. Que les sceptiques s'abstiennent, pour une fois, de se récurer la cavité nasale en congrès, toutes les chaînes en deuil entament à l'heure où je vous parle un dernier tour d'étable, hennissant à l'unisson, afin de présenter le mythe sous l'angle grave et malrussien qui seul sied aux patries endeuillées. Un seul prêtre leur manque, et le Monde et Libé sont repeuplés pour une décennie.

Il a vécu, il a ressenti, il a compris. Ce qui l'a amené à s'indigner et à publier. Moi qui n'ai ni vécu ni ressenti, mais seulement senti et cru, j'ai immédiatement su que le Grand'Homme avait de l'avenir, pour ne rien dire de son passé à message. Nous avions eu Pierre l'Abbé et sa soutane magique, nous avons désormais le Palestinien éternel. Quant à son passage amassé qui d'un si grand vécu a tu le ressenti, à toi sur Terre homme de peu de foi, il fallait bien lui trouver une demeure à l'abri de ton sarcasme de lieux d'aisance.

"L'indignation doit entrer an Pantalon national" ! Mirabeau en est sorti, Papy-refait-de-la-résistance doit prendre sa place. Dans le caveau VII, l'Abbé Grégoire va sans doute faire un peu la tronche, lui qui fut partisan de l'octroi de la citoyenneté française aux juifs, mais qu'importe le ressenti du caveau puisque nous aurons ainsi l'ivresse de marier le mythe et l'hébétude, afin que la Farce se poursuive à l'abri de la mémoire et de la dignité. Ni Panthéon ni Pandémonium ne sauraient empêcher Pantalon national d'entrer dans la danse pédagogique. Quand Festif et Ludic décident de se prendre au sérieux, tout devient possible, même le pire. S'il y avait encore un obstacle ténu qui retardait l'entrée de Johnny à l'Académie française, il me semble qu'il vient de voler en éclats de rire. 

mercredi 21 novembre 2012

Le Sacre de l'automne



28 janvier 1936

On en a beaucoup parlé dans les journaux. Les commentaires ont été assez variés. Il y en a quelques-uns auxquels j'aimerais répondre et ceux-ci sont le mieux résumés dans un article de Guermantes paru dans le Figaro, sous le titre : "Le Sacre de l'automne."

« Ce qui est surprenant, écrit-il, c'est la candidature de M. Stravinsky à l'Institut. Je sais bien que la même question se pose chaque fois qu'un artiste hautement original, indépendant d'expression et d'attitude, découvre soudainement, vers la cinquantaine, le chemin du pont… des Arts. »

Il aurait été indiscret de ma part d'y répondre avant le vote à l'Institut. Je puis le faire maintenant. 

J'ai posé ma candidature uniquement sur l'insistance de quelques amis, auxquels je n'ai pas cru pouvoir refuser un geste de déférence à l'égard d'une institution française séculaire dont ils font eux-mêmes partie et où, à leur avis, je pourrais être utile. Je l'ai donc fait non pour briguer des honneurs, mais simplement pour rendre service.

Guermantes prétend que jusqu'à présent j'ai toujours "été attentif à ne laisser paraître aucun ornement visible". Comment aurais-je pu le faire quand je n'en possède aucun !

Quant à l'étrange question : « Quelle métamorphose ont donc subi et son talent et son esprit pour s'accommoder soudain de ces lauriers ? » Guermantes n'a qu'à chercher la réponse dans mes dernières œuvres musicales et dans mes Chroniques, dont la seconde partie vient de paraître. Il y trouvera mes idées, mes jugements et mes vues exposés d'une façon nette et précise. Ce sont les mêmes que, sans aucun accommodement, j'aurais apportés à l'Institut pour les y soutenir et les défendre.

Guermantes continue : « Il ne s'agit pas de mépriser les honneurs, il s'entend. Mais il est des œuvres elles-mêmes qui semblent leur dire non. » Ce n'est pas à moi de décider si mes œuvres disent non à l'Institut, c'était à l'Institut de leur dire oui ou non. Il vient de se prononcer. Sur 32 voix j'en ai eu 5.

Guermantes conclut : « Il est vrai qu'il est un temps de la vie où l'artiste n'interroge plus sa jeunesse. »

C'est exact et c'est parfaitement normal. C'est le contraire qui serait décevant. Je n'ai pas oublié ma jeunesse, mais je ne la regrette point ; je ne suis pas encore arrivé à une période où trop souvent les gens ne vivent que du passé et dans le passé. J'ai plaisir à regarder toujours encore devant moi.

Et ne pensez-vous pas que si par un miracle, que je suis bien loin de souhaiter, il m'était donné de redevenir tel que j'étais il y a vingt ans, ne pensez-vous pas, Guermantes, que je serais un anachronisme vivant et paraîtrais bien plus âgé que je ne le suis en réalité ?

Ne voyez-vous pas tout le ridicule de ces "révolutionnaires" ridés qui, n'ayant progressé d'un seul pas, continuent de ressasser leur vieilles rengaines et de combattre aveuglément pour des idées classées et dépassées depuis longtemps ? J'ai horreur de la jeunesse factice, de la greffe, de la chirurgie esthétique, externe ou interne.

Mon âge ne me fait pas honte et ne m'effraye nullement C'est l'âge où Bach composa les meilleures de ses cantates, Beethoven ses dernières symphonies, et Wagner, je le cite pour faire plaisir aux wagnériens, ses Maîtres chanteurs

Rien de plus odieux que le spectacle que nous offre l'indigne aplatissement des aînés devant les jeunes, leurs criminelles flatteries, dictées surtout par la crainte de paraître arriérés. Pensent-ils, ces aînés, aux cruelles déceptions qu'ils leur préparent, aux jeunes, quand égoïstement, au lieu de les guider, ils les encensent aujourd'hui, quitte à les laisser tomber demain ? Il n'y a aucun mérite à être jeune. C'est un état et un état passager. Comme le dit Goethe, le grand art de la vie c'est de durer.

Dans son titre, "Le Sacre de l'automne", Guermantes paraît prêter à cette saison un sens légèrement péjoratif. Pourquoi ? N'est-elle pas belle la saison des vendanges et des fruits, la saison de Pomone où celle-ci vous dispense toutes ses richesses ? Cette saison bénie ne vaut-elle pas un sacre ?

Igor Stravinsky

mercredi 29 août 2012

Mal-entendre 4