Affichage des articles dont le libellé est Petit portrait en prose. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Petit portrait en prose. Afficher tous les articles

mercredi 27 avril 2022

Petit portrait en prose (24)

« Joue comme si tu ne savais pas jouer », dit Miles à John McLaughlin, avant que celui-ci plaque un accord de mi majeur d'une innocence bouleversante. 

Les jeunes filles qui à l'orée de leur vie de femmes nous accueillent au fond d'elles sont des héroïnes. Leur chair entame son long voyage vers le pourrissement et, si elles ne le savent pas encore, elles oublieront tout du corps de feu et d'eau qu'elles ont eu avant d'être des mères. Elles ont partagé avec nous cette combustion lente à un âge où l'on n'a pas encore le goût des cendres. L'inhabituel est un absolu précaire.

Sur une photo de classe de mon lycée publiée sur Internet, je t'ai immédiatement reconnue. De Christine, d'Yves, aucune trace, non plus que de moi, d'ailleurs. Toi seule as traversé les cinquante années qui se sont écoulées, pour arriver jusqu'à aujourd'hui, intacte.

C'est au Semnoz, le bistrot qui faisait l'angle de la rue Sainte-Claire et de la rue du faubourg des Balmettes, que nous nous retrouvions chaque jour, aux portes du lycée et aux portes de la vie, que toutes les histoires d'amour commençaient ou finissaient, qu'Yves t'a embrassée pour la première fois. Je ne me rappelle plus ton nom mais je suis certain de ton prénom. Tu avais une jeune sœur, assez jolie, que tu surpassais de toutes tes chairs. 

C'était un monument, Joëlle. Tout à fait le genre de fille qui me faisait rêver, alors. Grande, grasse, plantureuse, elle avait la belle mollesse des Arabes d'anthologie, de celles qu'on imagine surtout allongées et oisives, voire végétatives — la langueur est leur plus belle parure. Elle était la meilleure amie de Christine et j'ai encore sa voix dans l'oreille, étonnement bien plus nette que celle de mon amie. 

Tous les quatre, nous étions allés à Terres-rouges, dans la Drôme, je crois bien, rejoindre les membres d'une communauté comme il en existait alors des dizaines. Nous y fûmes très mal reçus, à notre grand étonnement. Pour nous, les choses étaient simples : nous avions envie d'aller passer là-bas quelques jours de rêve, en été, et il ne faisait aucun doute qu'on serait content de nous accueillir. Pourquoi en aurait-il été autrement ? Mais les hippies dont on m'avait dit tant de bien n'étaient pas disposés à être nos hôtes sans que nous mettions la main à la pâte, ou au portefeuille que nous n'avions pas. Ils en avaient par-dessus la tête, des touristes adolescents qui venaient prendre du bon temps dans leur petit coin de paradis. Sans doute étaient-ils las de recevoir des enfants gâtés qui croyaient que le jardin d'Éden appartenait à tout le monde et qu'il n'y avait rien à faire pour le mériter ; peut-être avions-nous simplement des gueules qui ne leur revenaient pas. Toujours est-il qu'ils nous firent comprendre sans ménagement que nous n'étions ni à l'hôtel ni attendus comme le Messie. La douche était fraîche mais une nuit passée là-bas le fut moins. Dans un confort tout relatif évoquant l'étable de l'enfant-dieu, nous avons traversé la sorgue dans une promiscuité émouvante, et la présence de mon premier et grand amour ne m'empêcha pas d'être bouleversé par le corps triomphant de Joëlle, à l'instant où celle-ci se déshabilla pour entrer dans son sac de couchage : le moment en imposait. Joëlle troublait Jérôme, et Christine troublait Yves, au revers de nos deux couples ; c'était somme toute assez naturel et touchant, mais impossible à reconnaître alors, ce qui ajoutait encore à l'exquise fièvre qui m'avait pris au moment où j'aperçus le torse nu que Joëlle (me) laissait voir sans le montrer : le jeu était très sérieux, même si en nous n'existait alors aucun mot qui eût pu en rendre compte. Shhh – Peaceful…

D'Yves, je me rappelle sa petite maison semblable à toutes les autres, dans le quartier prolétaire d'un faubourg d'Annecy, près du cimetière de Loverchy, et ces jardins d'ouvriers que je voyais pour la première fois. Je me rappelle aussi sa susceptibilité et sa fierté quand il parlait de son père. 

Sa Joëlle était déjà maternelle et il arrivait qu'elle le traite comme l'enfant qu'il était encore, alors que Christine n'était qu'une jeune fille en gloire. Pour mon ami et moi, elles étaient nos premières aventures sérieuses, dont nous pensions qu'elles seraient les dernières. Je me rappelle ma surprise quand je vis qu'il ne cherchait pas à dissimuler sa jalousie, et qu'il entendait bien défendre sa conquête de toute convoitise, d'où qu'elle vienne (la jalousie n'était pas à la mode, en ce temps-là). Sans doute avait-il le sens du combat qui me faisait défaut, moi qui me laissais mener par les sentiments et le cours des choses. 

L'entrée dans le sac de couchage, dans la pénombre de l'étable, les seins opulents de Joëlle, aux larges aréoles pâles, sa lèvre inférieure un peu trop épaisse et qui tombait un peu, sa voix à la fois traînante et autoritaire, les longues attentes au bord de la route, car nous nous déplacions en auto-stop, et le désir, omniprésent, en suspension dans l'air chaud du sud, tout cela m'est revenu en entendant In A Silent Way, de Miles Davis — nervure souple d'un temps lisse et gorgé d'odeurs, répertoire de caresses et de non-dits. 

J'étais inconscient de tout mais mon corps était bien là, lui qui dans sa grande sagesse enregistrait en secret. 

vendredi 22 avril 2022

Petit portrait en prose (25)

Je l'ai reconnue immédiatement. 

Elle était juste devant moi, au bureau de vote, masquée de bleu clair, tremblotante d'exaltation seringuée, se frottant les mains comme d'autres se mettent la croupe en sang, avec une application virulente. Quand elle a glissé la petite enveloppe bleue dans la fente, j'ai compris que celle-là était grosse de cinquante bulletins à l'effigie de son dieu, car elle avait près d'un centimètre d'épaisseur. 

Savoir que son vote serait nul ne l'a pas dissuadée, car son geste était de l'ordre de la transe sacrale. La Voix lui avait dit de le faire : elle le fit, et se signa, avant de récupérer sa carte de Dévote et de quitter ce lieu en dérapant sur une flaque de gel hydro-alcoolique.

dimanche 27 mars 2022

Petit portrait en prose (23)

« Puisque nous en sommes là, je peux vous le dire : ma vie n’est vraiment pas ce que j’ai fait de mieux. » 

J'aurais aimé être l'auteur de cette phrase à la fois vertigineuse, drôle et délicate. Qu'a-t-il fait de mieux que sa vie, André Alfano ? Lui. Il fait partie de ces êtres rares (j'en aurai connu seulement deux) dont le chef-d'œuvre premier (et peut-être ultime) est eux-mêmes. Quand bien même ne publierait-il jamais rien, il est déjà un auteur important. C'est pourquoi nous sommes si fortunés, nous qui le côtoyons jour après jour, à qui il arrive, comme aujourd'hui, d'attraper au vol ce qu'il laisse choir de sa bouche ou de son clavier. Comme Octave Agobert (le deuxième, dont je parle plus haut), André Alfano est un poète-né : ces deux-là portent la poésie en eux, comme d'autres portent une belle figure ou un appareil génital. Avant-même qu'une phrase sorte d'eux, la musique et le poème sourdent de leur être, s'il est possible de séparer l'émetteur de la substance qui le justifie. Même mutiques, ils sont vivants et vibrants : une solitude chiffrée les tient hors du monde des assoupis — leur œil n'est jamais éteint, même et surtout dans leurs savantes ivresses.

André Alfano est plus intéressant que sa vie, qui n'est que la vie d'André Alfano en train de vivre. Sa vie n'est que sa vie, après tout, alors que lui, en plus de vivre, est André Alfano. André Alfano est mieux et plus. Qu'a-t-il fait de plus que vivre, André Alfano ? André Alfano est mort à sa propre vie, et vivant dans sa propre mort qui est déjà présente, dans sa vie, qui la fait monter de l'intérieur, comme une pâte qui lève et libère le bouquet des origines. 

Quelque chose en lui est resté vierge, qui est le désordre. On le voit se saisir des brins du chaos pour le composer ou le recomposer, suivant quelques lois qu'il a lui-même trouvées et choisies dans le langage — mais il serait bien le dernier à proclamer que « les mots ont un sens », sauf si quelqu'un les passe à la flamme brûlante du paradoxe. La vie est belle, ici, quand on a de quoi boire en écoutant Rossini ou Chabrier. 

Si la vie d'André Alfano n'est pas ce qu'il a fait de mieux, c'est que la vie n'a pas toujours raison. Elle devrait le régaler de vin et de miel au lieu de le faire exister au milieu des porcs. On n'a rien à gagner, et tout à perdre, à vivre en étant André Alfano. S'il se contentait de vivre, il serait sans doute heureux, mais s'il se contentait de vivre, il ne serait pas André Alfano. 

vendredi 11 février 2022

Petit portrait en prose (22)

On l'appelait "le père tape-dur", mais en repensant à lui, une grande nostalgie m'envahit, ce soir, alors que les camions convergent vers Paris.

Le Père Berthoud était petit et sec, cassant, et devait approcher de l'âge de la retraite, s'il ne l'avait pas déjà dépassé. Nous étions en septembre, c'était le premier jour de classe de ma septième. 

En entrant dans la salle, j'aperçus au mur, sur la droite, une série de points alignés, qui pouvaient à la rigueur figurer des impacts de balles. Pour faire rire mes camarades, je mimai alors une rafale de mitraillette en direction des panneaux de liège. Une fois le silence obtenu, le maître me demanda de le rejoindre au tableau et sans un mot d'explication me donna une gifle retentissante. L'année commençait bien. 

À la fin des cours, il me retint dans la classe, alors que les autres étaient sortis, me fit venir près de lui, à son bureau, et me montra avec émotion des photographies de mes frères aînés, m'expliquant qu'il les avait bien aimés. Je crois même qu'il eut une gentille caresse pour me consoler de la gifle.

Quand nous rentrions de l'école, à midi, en remontant la rue Montpellaz, nous le voyions marcher devant nous, à petit pas rapides et saccadés, penché en avant, son pain sous le bras et la clope au bec, qu'il venait d'acheter chez Beauquis. Arrivés à la place d'Armes, nos chemins se séparaient et nous ne pensions plus à lui jusqu'à la reprise des classes, à une heure et demie.

Le Père Berthoud n'a pas connu Axelle Red, ni Bernard-Henri Lévy, ni même Naomi Campbell, et je me demande même s'il avait eu vent de Claude Nougaro. Sartre, en revanche, il avait dû en entendre parler, et peut-être même l'avait-il lu, même si j'en doute un peu. Mon propre père avait de l'estime pour lui, mais je ne crois pas qu'il ait lu Sartre non plus. Il préférait Montherlant et Malraux, et Louis Jouvet. 

Dans le fond, on s'en fiche un peu, non ? Le tout est de ne pas être vacciné et d'avoir une bonne connexion internet.

dimanche 25 avril 2021

Petit portrait en prose (21)

Elle avait toujours au cou cette vilaine marque laissée par l'instrument, l'alto, elle tenait sa cigarette un peu à la manière de Michel Houellebecq, elle avait un léger défaut de prononciation et elle était jolie, avec ses yeux vairons, même alors qu'elle imitait l'accent picard dans le métro. Elle avait longtemps été la maitresse d'un célèbre violoncelliste parisien et elle me suçait dans les toilettes du conservatoire. 

Tout le monde la trouvait fragile et délicate, mais elle m'avait ridiculisé en courant plus longtemps et plus vite que moi, un matin que j'avais voulu l'impressionner, en Haute-Savoie. Elle aimait m'inviter dans les restaurants à la mode, à Paris.

Quand je me suis installé place des Vosges, elle m'a aidé à déménager, très vaillamment, et je l'ai beaucoup fait souffrir, car j'étais alors amoureux d'une fille beaucoup plus jeune. Elle s'est bien vengée de moi, par la suite, et j'ai eu honte de penser tant de mal d'elle.

mercredi 23 octobre 2019

Petit portrait en prose (20)


Déjà un peu trop mûr, c'est un beau fruit, lourd et juteux. Elle vient de franchir le seuil : les chairs commencent à rompre les digues, elle marche avec de l'encombrement entre les cuisses, mais le visage garde, pour combien de temps encore, l'éclat sombre d'une adolescence dont le ventre était le royaume fiévreux.

vendredi 9 août 2019

Avron le tireur


Était-ce Patrick, ou Philippe, ou Pierre ? Je ne sais plus comment se prénommait Avron le tireur. Il arrivait, sur son vélo, placide, grand, très peu souriant. Les parties se déroulaient sous le Grand Café, en face de la place d'Armes, au bout de la longue rue Montpellaz, qui réunissait Rumilly le haut et Rumilly le bas. Le Grand Café, que tout le monde appelait le Grand'Jus, faisait le coin, et il était très achalandé, le dimanche avant le déjeuner, car s'y tenait le comptoir du PMU. Nous ne le fréquentions pas, mais parfois, le dimanche après-midi, je rejoignais mon père qui allait assister à des parties de boule lyonnaise. Le terrain était situé derrière le café, en contrebas, comme s'il avait été creusé à plus de deux étages sous le niveau de la rue, ce qui permettait aux spectateurs de voir sans y être ce qui s'y passait. Il me semble que dans ce grand parallélépipède en creux, qui semblait avoir été soustrait au volume général de la ville, se tenaient également les bals populaires du 14 juillet ; c'était en somme un vide qui disait l'exceptionnel, un trou pour la fête — elle n'était pas visible de tous. Voir se concevait de haut en bas, chez nous, comme si les réjouissances auxquelles nous étions conviés étaient un peu honteuses, ou monstrueuses ; ce lieu n'en était que plus impressionnant, ring en négatif, cerné par le monde de la surface.

Ils étaient au fond de la gigantesque tombe et lançaient les boules. Nous entendions le bruit des boules qui s'entrechoquent, ou qui cognent les planches qui délimitent le terrain. La boule lyonnaise n'est pas la même que la boule de pétanque, elle est en bronze, plus grosse, plus lourde et rend un son bien différent, sans doute parce qu'elle est plus creuse. Bois, métal, et les pieds des joueurs, quand ils courent, car à la Lyonnaise, on court, avant de tirer. J'aimais ces bruits, j'aimais le silence qui habillait ces bruits, les joueurs parlant peu, et bas. Sable, bois, métal, voix, en bas, dans la fosse, et la pénombre transparente. 

Il y avait toujours ce moment où l'on faisait appel à Avron le Grand, Avron le Tireur. Mon père lui parlait avec un respect infini, quand il venait à la pharmacie. Les rôles sont répartis, à la Lyonnaise. Un tireur tire, un pointeur pointe. Avron ne pointait pas, et tirait à la perfection. Sans un mot, sans un sourire, il allait prendre sa boule, la frottait longuement avec son chiffon — aurait-elle été moins précise, sans cela ? —, et allait prendre sa place au bout du terrain. Après quelques courtes secondes, il prenait son élan, courait, et lançait la boule qui allait claquer contre la boule de l'adversaire, la projetant loin et faisant place nette. Très rarement je l'ai vu rater son coup, et la consternation se répandre sur le terrain ; en haut, un murmure étouffé. Lui, à la fois timide et indifférent, ne semblait pas s'en émouvoir, mais tout le monde était ému, troublé. Même les dieux parfois trébuchent. 

mercredi 15 mai 2019

Petit portrait en prose (19)

Je suis catho, vegan, asexuel, musulman, blanc, métis, vieux, lourdingue, jeune, facho, bouddhiste, gauchiste, social démocrate, bourgeois, prolétaire, aristo, artiste, retraité, handicapé, autiste, malvoyant, misogyne, féministe, paranoïaque, réactionnaire, progressiste, marxiste, mal-embouché, sympa, paresseux, obsédé, névrosé, bi-polaire, ataraxique contrarié, gender fluid, immature, jaloux, rhumatisant, esthète, gourmand, juif, ascètique, panier-percé, rancunier, athée, immoral, lunatique, tradi, pervers, sous-doué, raide, méprisant, cœur d'artichaut, élitiste, caduque, vaniteux, pleutre, morne, carnivore, boulimique, indécis, inconscient, obtus, désinvolte, sourd, maladroit, fragile, goujat, oublieux, bordélique, maniaque, sentimental, indifférent, passéiste, gentil, incohérent, sensible, autoritaire, capricieux, aigri, aimable, attentionné, brutal, consciencieux, caustique, myope, délicat, courtois, cruel, introverti, intègre, égoïste, excessif, modeste, grossier, pessimiste, prudent, sincère, impulsif, tendre, timide, étourdi, influençable, sournois, original, amoureux, neutre.

Ch. alter ego, et moins si affinités.

vendredi 21 septembre 2018

Petit portrait en prose (18)



Un beau jour, son père a trompé sa mère. Là, c'en fut fini de nous deux : elle a réalisé qu'elle aussi était une femme, et que j'étais un homme.

***

Quand je l'ai rencontrée, elle était paraît-il amoureuse d'un petit gars de sa cité, un certain Idir. Je ne l'ai jamais vu, lui. C'est surtout sa mère qui me racontait que C. était amoureuse de ce garçon, mais moi, je voyais bien que sa fille s'arrangeait toujours pour être là quand je m'y trouvais. Elle allait m'acheter des glaces, elle voulait m'aider à déménager, à ranger, à bricoler, elle voulait aller se promener avec moi, elle voulait que je lui fasse découvrir Paris, bref, elle faisait mon siège, l'air de rien, avec son air indolent de petite innocente.

C'était moi, l'innocent. Nous étions innocents de tout. Cette innocence a creusé un trou dans ma vie.

Elle habitait à Montreuil, et s'y trouvait très bien. De sa mère elle avait hérité d'un grand nez et de quelques kabyleries. Elle était grande, sportive, et possédait une magnifique chevelure, avait de très jolis seins et posait pour moi avec une parfaite bonne volonté. 

Personne ne savait ce qui se passait entre nous, sauf Anne, fidèle Brangaine qui favorisait nos rencontres et gardait notre secret. Nous avions déjà passé plusieurs nuits ensemble, de manière complètement secrète, mais nous n'avions pas réellement fait l'amour. Et puis, le soir de Noël (ou de la saint Sylvestre, je ne sais plus), elle est venue me rejoindre chez moi en cachette. Comme elle était encore vierge et que je n'avais évidemment pas de capotes, j'ai préféré l'enculer, c'était plus sûr. Qu'est-ce qu'on a pu rire, cette nuit-là ! Ça l'a bien un peu intriguée, le coup de la sodomie, mais elle s'y est prêtée de bonne grâce. De toute façon, elle était toujours partante pour l'aventure. 

Plusieurs fois j'étais allé chez eux, à Montreuil, dans leur grand appartement très haut situé. Son frère et ses parents m'adoraient. Et personne, jamais, ne se serait douté que je puisse coucher avec la petite. Qu'elle puisse avoir du goût pour un homme qui avait quinze ans de plus qu'elle, et même qu'elle puisse en être amoureuse, ça ne les a jamais effleurés. 

Comme je venais de vendre ma maison, j'avais un peu d'argent, que j'ai claqué très rapidement en l'emmenant dans tous les restaurants de Paris. Nous avons énormément marché dans la ville, nous avons passé des nuits dehors, sur les quais, dans des parcs, elle avait les clefs de chez moi, et je l'y trouvais très souvent en rentrant du travail ; c'était une sensation de liberté extraordinaire. Ou alors, si elle n'y était pas, je trouvais l'appartement rempli de petits mots, poèmes ou dessins, joliment disposés dans des endroits inattendus. Je ne sais pas si la différence d'âge est en cause, mais il n'y avait entre nous aucune des habituelles stratégies qui ont cours dans les couples et qui les rendent si pénibles. Aucune contrainte, aucune pesanteur, mais surtout aucune négociation. Farfelus nous étions, mais elle était sérieuse et appliquée dans sa farfellerie : surprenante, tendre, espiègle, lyrique parfois, mais toujours gaie et agile, généreuse, elle savait marcher au rythme de notre secret et lui faire rendre un son singulier.

Quand je repense à cette merveilleuse jeune fille, dont la grâce éclatait à chaque instant et dans chaque geste, dont la gourmandise extatique était un poème en soi, j'ai de la nostalgie pour cette vie simple et gaie, fluide, qui a duré trois ans. Pourtant, et même si elle fut difficile, je remercie le Ciel de notre séparation. Ce genre de relation ne doit pas durer plus longtemps, si l'on veut éviter la prison du naturel. À l'abri du secret peut fleurir un bonheur fou, mais terrible, qui nous arrime à nous-mêmes bien mieux que la pire des souffrances. 

mardi 11 septembre 2018

Petit portrait en prose (17)



Hélène croit toujours que je lui cache quelque chose. Elle me regarde et creuse en moi des galeries. Elle fait attention à tout. Si elle élève un peu la voix, l'instant d'après elle vient s'excuser.

Nous nous sommes rencontrés dans le train, le matin, très tôt, entre Dijon et Paris. Elle dormait, la tête posée sur la tablette, devant elle, et on ne voyait pas son visage tant sa chevelure était abondante, qui recouvrait tout.

Je suis passé plusieurs fois. 

Comme le train était à peu près vide, j'ai changé de place, je me suis installé dans la même rangée, de l'autre côté du couloir. Elle a levé la tête, l'a tournée de mon côté, m'a jeté un bref coup d'œil, et s'est rendormie aussitôt. J'avais eu le temps d'apercevoir ses yeux gonflés, son long cou, et ses épais sourcils.

Peu après Laroche-Migennes, elle a ouvert un œil et est allée aux toilettes. Quand elle est revenue, je l'ai regardée, jusqu'à la gêner. Elle a ouvert la bouche, comme si elle allait dire quelque chose, mais s'est ravisée et s'est assise sans bruit. Je l'ai vue regarder par la fenêtre (le jour commençait à se lever), et j'apercevais parfois sa bouche dans le reflet de la glace contre laquelle elle avait appuyé sa tête.  Elle allait peut-être se rendormir, alors je me suis levé et me suis assis à côté d'elle. Elle a tourné la tête vers moi sans sourire et je me suis excusé. Elle m'a demandé de quoi. J'ai répondu de vouloir être près de vous. Elle m'a demandé si elle pouvait continuer à dormir. Je n'ai pas pu refuser. Alors elle a posé la tête contre mon épaule et elle a fermé les yeux. 

lundi 10 septembre 2018

Petit portrait en prose (16)


Avec elle c'était toujours l'après-midi. Une fille de la sieste, une fille allongée, une fille avec juste ce qu'il faut de mollesse pour qu'on aime être un homme. À moitié suisse, à moitié mexicaine, avec des fesses amples et mates. Elle parlait lentement, elle faisait l'amour lentement, elle jouait du piano lentement. Je posais ma tête entre ses cuisses, ma nuque sur son pubis très fourni, et j'entendais couler le temps, comme si elle avait pissé du temps sur moi, un temps aux arômes de lavande et de savon, un temps d'été interminable. Elle nous préparait du thym au caramel et venait me rejoindre sous la douche ; je collais ma queue contre son ventre un peu rond, je la prenais dans mes bras, et on laissait couler l'eau sur nous, comme une éternité jaune. Après, je la lavais, j'aimais laver ses fesses, son ventre, ses pieds. Elle prenait son sein à deux mains, le pressait en le regardant et le mettait dans ma bouche ; je me laissais étouffer paisiblement.

Quand on assistait aux conférences que Boucourechliev consacrait à Tristan et Isolde, je glissais ma main dans sa culotte, par derrière son dos, et j'enfonçais un peu mon majeur dans son cul. On faisait ça si calmement qu'on croyait vraiment que c'était le prélude de Tristan qui naturellement nous faisait bander, mais une bandaison sereine, sans tension, sans aucune projection vers l'acte sexuel. En ce temps-là on avait tout notre temps. Parfois, je sentais ses fesses se contracter un peu, sans plus. Elle avait le cul souriant, Anne, toujours. 

Elle habitait à Carouge, près de Genève, avait un petit côté Marilyn, dans la manière de mouvoir son corps, semblant se faufiler entre d'invisibles nuages. Entre les mots qu'elle prononçait et sa gorge, il y avait comme un retard, ou un écho. Je revois bien son derrière élastique mais je me rappelle mal son visage. Son con sentait le croissant tiède. 

Elle est repartie d'Aix-en-Provence en 4L, avec son amie Reine, petite blonde en sirop à la voix fraîche et étroite. Je les ai suivies du regard, on jouait à la pétanque. Ma Suissesse conduisait comme une reine sans protocole, elle n'était pas sentimentale, ni maladroite : église de chair qui glissait sur la terre. 

mercredi 30 mai 2018

Petit portrait en prose (15)


J'ai oublié son nom de famille mais son prénom était Franck. Nous étions partis ensemble, à seize ans, pour faire un sorte de tour d'Europe, en train, avec la carte Interrail. Ça rassurait ma mère que je ne parte pas seul, mais nous nous sommes très vite séparés. Puceaux tous les deux. 

Peu de temps après notre retour, Franck est venu me voir : il avait des questions à me poser. Puceau, je ne l'étais plus, et il avait besoin de consignes techniques assez précises. Ça le tracassait beaucoup, de devoir toucher le sexe d'une femme, et, plus encore, d'y toucher avec la bouche. J'étais l'expert. On a parlé sécrétions, odeurs, matières, stratégies, et je le regardais se tortiller sur son siège, de plus en plus mal à l'aise. Ça ne lui semblait tout simplement pas possible de faire certaines choses ; il voulait vérifier que quelqu'un les avais faites, ces choses, et y avait survécu. J'étais ce quelqu'un. Nous cherchions nos mots soigneusement, comme si ces mots étaient aussi dangereux que les choses qu'ils désignaient. On marchait sur des œufs huileux, dans une grotte sombre du plafond de laquelle des stalactites de glaires manquaient à tout instant de nous inonder le crâne et de nous couler dans le dos. Franck, lui, c'était un moderne, il aurait voulu qu'au lit avec une fille, tout se passe en mode automatique, que son engin se trouve emboîté correctement et proprement, et qu'on puisse tranquillement passer à autre chose. 

Comme l'heure du dîner approchait, ma mère a demandé à Franck s'il voulait rester avec nous, mais il a décliné. On sentait qu'il était pressé de se tirer de là. Il lui fallait un peu de temps pour digérer. Les huitres, ce serait pour une autre fois. 

mardi 2 janvier 2018

Petit portrait en prose (14)


Encore jeune dans sa tête à soixante ans, ce qui chez une femme est pire qu'une infirmité, une faute de goût, elle machouillait sa queue comme un chien l'os qu'il vient de déterrer après cinq semaines de maturation. À voir le pli de sa bouche et son œil persillé, il comprit qu'il était à peine un Lexomil gorgé de sang. Il regardait ce spectacle, affreusement désolé de bander — sans doute un reste de savoir-vivre. 

— Tu répares l'ascenseur social ? lui demanda-t-il, pour détendre l'atmosphère.

— Je ne suce que les morts-vivants, lui répondit-elle en faisant une pause pour aller pisser. 

Il en profita pour enfiler un bas de pyjama et aller en bas s'envoyer un petit verre de cognac. 

« Tu pourrais être reconnaissant à la seule femme qui s'intéresse encore à ta bite ! », qu'elle gueulait depuis la salle de bains. Il n'entendit pas la suite des considérations de la femme, car il avait mis Days of Wine and Roses dans la platine. Il monta le volume au maximum, il voulait être certain de ne plus entendre la voix. 

La chienne lui sauta sur les genoux, quand il s'affala dans son vieux fauteuil crevé. Il renversa un peu de cognac. Ça sentait bon. Elle lui léchait le visage. 

lundi 19 mai 2014

Petit portrait en prose (13)


Toujours les mêmes indices : citer Cioran, Nietzsche, parfois La Rochefoucauld… On la voyait venir à des kilomètres. La vérité de l'être au front, au fond de l'utérus. Mais demandez-lui de se déshabiller, faites-lui écouter un madrigal de Monteverdi, observez la, alors. Comme cette musique la hérisse secrètement, parce qu'elle l'éclaire d'une lumière impitoyable. Les voix sur la peau, sans discours, sans masque, vont la terroriser. Comme elle préférerait l'opéra ! Please ! Please ! Et même quand elle crie son cri est terne, bloqué, enterré… La technique des petits doigts arrondis… Ce n'est pas une appelée, ce n'est pas une musicienne. Elle croit qu'on peut être en vie sans être avec la mort. Elle a une revanche à prendre.

mercredi 23 octobre 2013

samedi 28 septembre 2013

Petit portrait en prose (11)



C'est l'après-midi. Il y a du monde. J'entre dans la salle à manger et j'entends Annie qui m'interpelle depuis la cuisine. Anne est là également, que j'embrasse. À la grande table en chêne est assise une jeune fille avec une belle chevelure châtain. Elle m'a certainement entendu entrer mais elle ne se retourne pas. J'aperçois son dos, ses cheveux, ses jeans, et un peu de sa joue droite. Elle porte un gros pull-over et je ne sais pas pourquoi j'ai l'impression qu'elle baigne dans une sorte de vapeur. Je tombe amoureux d'elle instantanément, sans avoir vu son visage. Ce que j'ai vu là, c'est la grâce en personne. 

On me la présente, c'est la fille des invités, P. et Y., qui sont là pour une semaine. Elle a un très long nez qui, loin de me déplaire, ajoute encore à l'attirance que j'éprouve pour elle. Elle parle très peu et me regarde avec une sorte d'ironie naïve qui alterne avec quelque chose que je pourrais éventuellement prendre pour de l'intérêt, si je n'avais pas conscience du ridicule de mes sentiments. Elle a quinze ans, j'en ai le double. Ses parents sont là, très beaux tous les deux, surtout la mère, à peine plus âgée que moi, qui se prend de sympathie à mon égard. 

Quelques mois après, j'habite un studio, rue ***, juste au-dessus de la boutique de la mère. La concierge, très curieuse, est à l'entresol, et moi au premier. C. doit se déguiser en homme (elle porte un immense imperméable et une casquette que je lui ai prêtés, parfois un casque intégral) pour venir me retrouver, ou monter l'escalier à quatre pattes quand elle n'a pas pu se grimer. 

Pendant près de deux ans, nous nous verrons dans la clandestinité, jusqu'à ce que celle que j'avais quittée pour C. téléphone à la mère pour l'avertir de l'ignoble personnage que j'étais. 

Qu'il ait pu exister quelque chose entre cette jeune fille de banlieue, à moitié arabe, et un vieux qui ne lui parlait que de musique et de littérature, a quelque chose qui aujourd'hui me paraît presque irréel. Pourtant nous nous sommes aimés, et très violemment. Je crois qu'une chose pareille ne serait plus possible aujourd'hui.

Chaque fois que je pense à elle aujourd'hui me reviennent en mémoire deux vers de Sandro Penna lus à l'époque : « Non c'è più quella grazia fulminante ma il soffio di qualcosa che verrà. »

jeudi 26 septembre 2013

Petit portrait en prose (10)


Il était venu me chercher chez moi en taxi, il ne se déplaçait que comme ça. Nous étions allés lui acheter un piano à Alésia. Les cours duraient une heure et demie, mais je ne le voyais que vingt-cinq minutes à peu près, trois quarts d'heure dans le meilleur des cas. Le reste du temps il était "en séance". Ça se passait toujours à peu près comme ça :

Le téléphone sonne. Il se lève avec un soupir, il va décrocher le combiné qui se trouve sur la cheminée. J'entends : « Oui. Hmm… Hmmm… Non. Hmmm… Venez ! » Il me dit, je suis désolé, un patient, mais on a encore cinq minutes. Ça sonne : « Je vous laisse, je n'en ai pas pour longtemps. » La plupart du temps, il était de retour un quart d'heure plus tard, parfois même moins. Très rarement, il me faisait dire que je pouvais partir. 

Quand il était avec moi, il passait son temps à prendre des notes dans un petit carnet à élastique qu'il avait toujours avec lui. « C'est pour mon prochain livre. » Je jouais en parlant, il m'interrompait : « Ah, ça ça m'intéresse ! » Et il notait d'une écriture illisible. 

Il a voulu que je donne aussi des cours à ses enfants. Deux infernales créatures directement sorties de Tintin au pays de l'Or noir, qui m'attendaient cachées derrière le divan avec leurs pistolets à eau et autres farces débiles. Et puis la femme, psychanalyste elle aussi (je l'avais deviné aux enfants)… Un jour j'en ai eu assez, j'ai envoyé ma copine, qui était tout sauf pianiste, mais qui convenait parfaitement. 

C'était la grande époque de la dissolution de l'École freudienne de Paris et les coups de téléphone n'arrêtaient pas, et les réunions impromptues et fiévreuses dans l'appartement du Boulevard Saint-Michel. Il était vraiment drôle, je ne me suis jamais ennuyé avec lui. Revenant d''une séance pourtant ultra courte, la plupart du temps avec un air accablé et renfrogné, il lui arrivait de me dire : « Je me suis encore endormi ! » Et, devant mon air ahuri, il ajoutait : « Vous ne savez pas à quel point c'est emmerdant ! » Je l'aimais beaucoup, c'était vraiment un bon camarade de jeu, et j'allais là-bas comme on va se promener dans un jardin public, toujours étonné et amusé par les personnages que j'y croisais. Surtout qu'il arrivait fréquemment que je trouve porte close, avec une enveloppe scotchée à l'entrée, contenant mes émoluments. « Réunion imprévue. Vous appelle. »  

À l'époque, je n'avais jamais entendu parler de Jacques Lacan, et je revois encore son air incrédule quand il a dû m'expliquer ce qui se passait. J'ai compris au fur et à mesure qu'il était un personnage important, mais, à part sa femme et ses cigares, qui auraient dû me mettre la puce à l'oreille, il avait plutôt une dégaine de cow-boy, de très beaux yeux bleus et un humour qui me plaisait. Il était maussade par profession mais drôle par nature. Tous les deux nous savions ce que c'était que le transfert, c'est peut-être ça qui nous a rapprochés.

lundi 23 septembre 2013

Petit portrait en prose (9)



C'est la nièce d'un académicien, historien, producteur à France Culture. Elle a une drôle de voix très nasale, traînante, provocante et naïve à la fois. Emmanuelle. C'est une amie de mon amie, elles sont ensemble aux Beaux-Arts. Elle n'est pas précisément belle, mais elle est indéniablement très "sexe". Brune, très brune, les aisselles non épilées, elle ne cache pas grand-chose de son anatomie, quand elle arrive chez moi, transpirante. C'est l'été, à Paris, il fait très chaud. J'ai préparé l'enregistrement. On boit quelque chose puisque je l'installe à mon secrétaire avec le texte sous les yeux. 

C'est un texte sur la Théorie de la Musique, de Danhauser. La pause, les blanches, les noires, les soupirs, le bémol, tout y passe. Je suis à quelques centimètres d'elle et les effluves de ses aisselles me montent à la tête. On fait une pause, je lui explique ce que je désire… 

Soupirs, doubles-croches, triples-croches, point-d'orgue, soupirs pointés, quarts de soupirs, Da Capo, j'ai des poils plein la bouche. Barre de reprise… La Théorie de la musique, quelle merveille !

Quand elle s'en va, trois heures plus tard, elle croise Anne, dans l'escalier. Elle a beau avoir pris une douche, elle dégage une puissante odeur de sexe. Anne la dévisage, entre chez moi, et me dit : « Beurk, comment tu peux supporter ça ? » « Supporter quoi ? » « Mais ces poils, ces aisselles poilues, mais quelle horreur ! T'es vraiment un dégénéré… »

lundi 2 septembre 2013

Petit portrait en prose (8)



Anne est un mystère. J'ai toujours eu envie d'elle. Même encore aujourd'hui, alors que je ne l'ai pas revue depuis dix ans, elle est la première héroïne de mes rêves érotiques, et de très loin. Et ces rêves érotiques sont toujours, toujours, toujours extrêmement réussis ; à la fois très sensuels, tendres, drôles, surprenants, d'une qualité inexplicable et mystérieuse. Pourtant je ne crois pas avoir été amoureux d'elle, non, en tout cas pas vraiment. Nous avons fait l'amour une seule nuit. 

Quand je l'ai connue, elle était encore une très jeune fille, qui passait devant chez moi pour aller chercher le lait, en couettes. Elle me faisait sentir que je n'avais aucune chance. Puis nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Je l'ai draguée de toutes les manières, comme peuvent le faire les amis, parfois, sans y croire vraiment… Quand elle a eu son premier fils, j'allais la voir lui donner le sein, et sa mère m'accueillait avec un petit sourire ironique qui signifiait qu'elle n'était pas dupe. Des seins somptueux, plantés un peu bas dans la poitrine… 

Elle habitait une maison au bout de la rue dans laquelle j'habitais, une impasse, je n'avais que cent mètres à faire pour aller la voir. Une nuit, je l'ai aperçue, nue, qui pissait, assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, dans la nuit chaude. Une de ces scènes qui vous marquent à jamais. Je n'en aurai jamais la confirmation, mais je me suis dit alors qu'elle l'avait fait pour moi. 

Ça fait trente-trois ans qu'on se connaît et je continue à rêver d'elle. De ces rêves merveilleux, je n'ai  jamais pensé à la remercier, mais je vais le faire tout de suite.

mardi 20 août 2013

Petit portrait en prose (7)



Elle s'est teint les cheveux en rouge. À cinquante ans passés, c'est la classe. Sa voix n'a pas changé, un peu camionneur qui travaille dans la culture ; d'ailleurs c'est le cas. Je ne sais pas ce qu'elle pense de moi, j'ai toujours l'impression qu'elle ne pense pas. Elle parle fort. C'est le genre "nana qui dit ce qu'elle pense mais tellement sensible en fait"… Un jour, elle m'a parlé de l'expérience que c'est d'acheter de l'art, tu vois ; elle était vachement émue. Ah oui, et il y a eu aussi ce concert où elle a tenu absolument à me dire que ma musique l'avait complètement déprimée, quoi. L'important vraiment c'est d'être vrai. Vraiment. Le pire c'est son rire. Mais bon, moi je ne suis pas trop pour dire ce que je pense, en fait.

Ce qu'il y a, chez elle, c'est ses yeux qui rient tout le temps, mais d'un rire qui vous glace le sang. Elle parle trop fort.